Covid : après le Grand Ralentissement, le Grand Rattrapage

30 May 2018 Arrival of Emmanuel Macron, President of France OECD Headquarters, Paris, France Photo: OECD/Andrew Wheeler — OECD/Andrew Wheeler, CC-BY

Alors que le confinement imposé par l’absence d’anticipation gouvernementale met un grand coup à l’économie française, l’exécutif a sorti le chéquier afin d’apaiser temporairement la crise sociale.

Par Jonathan Frickert.

En juin dernier, le gouvernement annonçait le fameux acte 2 du quinquennat. Un acte 2 social qui résonne de manière très ironique en ces temps de crise sanitaire, tant celle-ci semble avoir forcé la main de l’exécutif.

Alors que le confinement imposé par l’absence d’anticipation gouvernementale met un grand coup à l’économie française, l’exécutif a sorti le chéquier afin d’apaiser temporairement la crise sociale. Une façon de donner l’impression d’anticiper la crise économique qui nous guette à défaut d’avoir anticipé la crise sanitaire.

Plus de dépenses, plus de dettes, moins de libertés… L’acte social rime désormais avec défaite morale sous couvert de ce que Gaspard Koenig a récemment qualifié de Grand Ralentissement.

Ce ralentissement, chacun de nous le ressent dans sa propre vie, et chacun ressent l’impérieuse nécessité de rattraper le temps perdu le moment venu. Une nécessité qui s’est rappelé de plein fouet aux souvenirs des Français en début de semaine, alors que plusieurs représentants patronaux et gouvernementaux ont émis l’idée que nous devrons travailler davantage pour rattraper le retard accumulé depuis le 17 mars.

Il nous faudra travailler davantage, et ce pour gérer le retard provoqué par l’absence d’anticipation de la crise que nous traversons.

Rattrapage du retard

Cette déclaration était attendue. Elle aura en tout cas fait son effet. Battant un record d’audience pour une allocution présidentielle, le chef de l’État n’a pas hésité à commencer son intervention par un mea culpa sur sa gestion de la crise sanitaire.

Une déclaration éclipsée par la passe d’armes de la veille entre le président du MEDEF Geoffroy Roux de Bézieux et le président des Hauts-de-France Xavier Bertrand sur les déclarations du premier quant à la nécessité de travailler davantage pour rattraper le retard induit par le confinement.

Une passe d’armes anecdotique si elle n’avait pas été confirmée par l’exécutif par la voix d’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès de Bruno Le Maire, évoquant la nécessité de « travailler plus ».

Si son ministre de tutelle a tenté d’étouffer l’incendie en clôturant le débat « pour l’heure », la perspective d’allonger le temps de travail par application des ordonnances Pénicaud fait polémique, en particulier lorsqu’il s’agit de rattraper un retard d’activité accumulé depuis mi-mars et qui devrait coûter pas moins de 8 points de PIB cette année.

Cette récession n’est pas sans faire écho aux autres cadavres économiques que devrait laisser la crise sanitaire derrière elle : 9 % de déficit et une dette publique estimée à 112 % selon le projet de loi de finances rectificatif fin mars.

Une récession, un déficit et une dette qu’il s’agira évidemment de payer un jour, et c’est bien le sens des propos tenus par les responsables patronaux et gouvernementaux. Une nouvelle fois, les forces productives de ce pays seront mises à contribution et paieront l’incroyable retard pris par l’exécutif dans la gestion de cette crise.

Rattraper la frilosité

Dans un article précédent publié ici-même, j’avais qualifié la gestion de l’exécutif de « Munich sanitaire ». Une conclusion fondée sur l’incapacité des dirigeants politiques français à affronter l’inéluctable, animés davantage par la frilosité que par l’esprit de responsabilité. Cet esprit munichois repousse l’échéance. Il nourrit le retard et donc repousse l’inéluctable réponse devenant précipitée et donc autoritaire.

L’appel au travail n’en est que la nouvelle conséquence logique.

Titulaire d’un DEA de philosophie, Emmanuel Macron a notamment dédié un de ses mémoires d’étude à Nicolas Machiavel. La lecture des écrits de ce dernier est particulièrement intéressante dans le contexte actuel.

Dans son magnum opus écrit il y a bientôt cinq siècles, l’humaniste florentin et père de la science politique donne une leçon que le président de la République semble avoir oubliée.

Dans son chapitre consacré aux principautés mixtes, nouvelles principautés devant asseoir leur légitimité aussi bien auprès des leurs qu’auprès des États voisins, Machiavel rappelle que le roi Louis XII avait abandonné la Romagne au pape Alexandre et partagé Naples avec le Royaume d’Espagne afin d’éviter la guerre.

Machiavel note qu’on « n’évite point la guerre, on la retarde à notre propre désavantage ». C’est par cette lâcheté que Louis XII a également perdu la Lombardie.

Une leçon dont serait bien inspiré le chef de l’État, déjà au fait de la rhétorique guerrière. Retarder un conflit ne débouche jamais sur l’évitement, mais sur une augmentation des malheurs à venir.

À Romagne comme à Munich et à Paris, la frilosité face aux événements se paie toujours par des sacrifices en termes de libertés.

En l’état, cette frilosité cache l’impréparation criante qui semble gouverner le sommet de l’État. Une impréparation dont il s’agira de tirer les conséquences le moment venu.

L’éternelle refondation

Alors qu’il était assistant éditorial et disciple du philosophe Paul Ricoeur, la fibre philosophique d’Emmanuel Macron a été rapidement remarquée et utilisée dans la communication du ministre, du candidat puis du président de la République. Il n’est donc pas étonnant que le chef de l’État ait souhaité donner une contenance philosophique à son discours du 13 avril, comme l’avaient anticipé les commentaires précédant cette allocution.

Dans son adresse aux Français, Emmanuel Macron a ainsi tenu à mettre les choses en perspective, évoquant « un moment de refondation ». L’occasion pour l’Élysée de ramener sur le devant la scène le fameux Green Deal européen, marque de fabrique de la politique européenne du chef de l’État.

Ces derniers jours, Emmanuel Macron semble néanmoins avoir compris que son enfermement technocratique le menait dans le mur.

En témoigne sa rencontre le 9 avril dernier avec le controversé professeur Didier Raoult, qualifié de populiste médical par plusieurs médecins.

Les conclusions à tirer de la séquence que nous vivons devront aller bien plus loin qu’une simple affaire de plans et de stratégies, qu’elles soient nationales, régionales ou même mondiales.

En effet, la crise sanitaire que nous connaissons et la conscience historique du chef de l’État laissaient espérer une réflexion bien plus approfondie que ce qui a été évoqué ce lundi soir.

Ainsi, le Covid-19 aura été un magnifique révélateur des compétences de chacun. Les pays les plus efficaces dans la lutte contre l’épidémie sont ceux qui ont su sécuriser leur population tout en la laissant vivre.

Cependant, la protection des individus suppose de la préparation et de l’anticipation pour faire face aux crises et menaces potentielles pour les citoyens. Une préparation que n’achètera pas l’habituelle distribution d’argent public terminant chaque crise que connaît ce pays.

Or, tout dans l’attitude du chef de l’État depuis le début de cette crise laisse craindre le contraire. Si l’autoritarisme a succédé à l’impréparation, la troisième et dernière étape de la gestion de la crise sanitaire risque fort d’être marquée par la munificence caractéristique des sorties de crise à la française.

Les forces productives de ce pays paieront donc la note quatre fois : par la restriction des libertés, par le travail, par l’impôt, et enfin par le chômage de masse.

 

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