Coronavirus : ce que révèle la polémique sur les masques

Covid-19 handmade face mask By: Olgierd Rudak - CC BY 2.0

Comment se fait-il qu’un élan d’amour, de respect et de compassion envers les soignants se transforme en haine envers les supermarchés ?

Par Philippe Silberzahn.

Alors que les masques sont désormais disponibles en grand nombre dans la grande distribution, une polémique fait rage, alimentée par des professionnels de santé et des élus qui s’étonnent que les soignants en manquent toujours. Comme souvent, une vive émotion révèle des modèles mentaux profonds, reflets de notre identité nationale et de la façon dont nous voyons le monde. Cette polémique est particulièrement instructive en la matière.

Serons-nous capables de nous en extraire ?

L’histoire est tchèque. Jésus et Saint Pierre voyagent incognito, quémandant sans grand succès nourriture et hospitalité aux paysans qu’ils rencontrent. Enfin un couple généreux accepte.

Le lendemain matin, Jésus et Saint Pierre révèlent leur identité.

Jésus propose : « Pour remercier votre charité bénie, vous pouvez recevoir ce que vous voulez. »
Les deux paysans chuchotent un moment, puis l’homme se tourne vers Jésus : « Notre voisin a une chèvre qui fournit du lait pour toute la famille… »
Jésus anticipe : « Et donc vous voudriez une chèvre pour vous également ? »
Le paysan répond : « Non, nous voudrions que vous tuiez sa chèvre. »

L’histoire est tchèque mais elle pourrait être française. Je ne peux en effet m’empêcher d’y penser en observant la polémique actuelle sur les masques  désormais disponibles à la vente dans les grandes surfaces.

Le marché au banc des accusés

Cela fait des mois que nous attendons ces masques, des mois que les soignants en manquent, que la population est laissée sans protection. Finalement, la grande distribution réussit à s’en procurer pour les rendre largement disponibles à tous. Et au lieu de s’en réjouir « Enfin des masques pour protéger toute la population, et pas seulement ceux qui ont des amis bien placés » que fait-on ? On attaque la grande distribution ! On la menace de poursuite au pénal. On parle de profiteurs en période de guerre.

Bien sûr, nous ne serions pas humains si nous n’étions pas scandalisés en voyant des soignants n’ayant pas de masques, et pour le moins étonnés qu’il puisse y en avoir dans les supermarchés alors que les hôpitaux en manquent. Mais comment se fait-il qu’un élan d’amour, de respect et de compassion envers les soignants se transforme en haine envers les supermarchés ?

Comme très souvent, les réactions très vives à une situation traduisent des modèles mentaux sous-jacents, c’est-à-dire des croyances très fortes sur la façon dont nous voyons le monde. Au-delà de ce qui nous fait choisir la haine plutôt que la joie, nous pouvons en identifier quelques-uns :

Accuser les supermarchés

Au lieu de nous demander quelles sont les leçons à tirer du fait que les supermarchés parviennent à se procurer des masques alors que l’État échoue à le faire depuis deux mois, nous préférons accuser les grandes surfaces. Nous tirons sur ce qui fonctionne au lieu d’interroger ce qui ne fonctionne pas.

Ne devrions-nous pas au contraire profiter de ce bel exemple pour nous demander pourquoi l’État est incapable d’équiper ses fonctionnaires, soignants et policiers ? Pourquoi cet État qui depuis des semaines nous explique que les masques sont inutiles reproche maintenant à la grande distribution d’en avoir ?

Critiquer les marchands

Cette hostilité sourde est très fortement présente en France. Le marchand c’est le profiteur, celui qui se moque de la morale. Pendant de ce modèle, une confiance très forte en l’État, acteur neutre agissant dans l’intérêt de tous. C’est pour cela que depuis le début de l’épidémie tout le monde a accepté sans discussion que l’État ait le monopole de l’achat et de la distribution des masques, en interdisant la vente au secteur privé. Nous avons vu le résultat. Aucun masque disponible : les Français peuvent mourir, les principes sont saufs.

Alors parlons morale : est-il immoral que la grande distribution vende des masques alors que les soignants en manquent ?

La question se pose, mais peut-être pouvons-nous la reformuler ainsi : est-il immoral que la grande distribution vende des masques à la population et réussisse ainsi à la protéger alors que l’État en est incapable depuis des semaines ? Nous pouvons en douter. Qu’on le veuille ou non, nous devrons à la grande distribution d’être protégés, pas à l’État.

C’est de cela qu’il faut tirer les leçons, pas nécessairement en assurant que « l’État ce n’est pas bien et le privé c’est bien », car l’hôpital public a très bien géré l’épidémie ; mais plutôt en nous demandant « qu’est-ce qui explique que l’État ait failli à une tâche aussi importante que celle de protéger les fonctionnaires en première ligne mais aussi sa propre population, alors que c’est son devoir premier ? »

Comment se fait-il que cette question n’intéresse pas les professeurs de morale ?

Trouver un coupable

Nous détestons les chèvres de nos voisins et nous pensons que ce que gagnent les uns est volé à d’autres. Si la grande distribution a des masques, ceux-ci sont volés aux soignants. On parle de stocks cachés ! On veut absolument un coupable à une situation jugée inacceptable, et on va bientôt évoquer les koulaks ! On s’indigne des prix pratiqués, oubliant que les masques sont acheminés par avion alors qu’en temps normal ils le sont par bateau.

Comme le disait pourtant Michel-Édouard Leclerc à ce sujet : nous nous sommes organisés pour trouver des masques, puis nous les avons mis en vente. Bref, il a fait son métier, à la manière des marchands, sans tambour, ni trompette, ni point-presse quotidien visant à mentir aux Français et cacher ses insuffisances. Ses clients ont besoin de masques.

Dès que l’État cesse de lui en interdire la vente et lui demande même de le faire, il s’en procure, et les vend à ses clients. C’est un exploit humain, technique, logistique et commercial dans un contexte où le monde entier se bat pour en obtenir. Et il devrait s’excuser ?

Accueillir et fêter les bonnes nouvelles

Pourquoi ne pas célébrer cette nouvelle pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une belle réussite qui protégera nos concitoyens ?

Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’être simplement heureux de ce qui est objectivement une bonne nouvelle ?

Pourquoi ne sommes-nous pas capables de célébrer une réussite française, celle de son industrie et de ses acteurs économiques dont j’observe chaque jour l’incroyable énergie pour continuer à faire tourner la boutique malgré des conditions épouvantables ?

Pourquoi ne faisons-nous pas des héros de ceux qui ont rendu cela possible, leurs dirigeants et leurs collaborateurs qui ont travaillé comme des forcenés pour arriver à ce résultat, comme nous avons fait des héros de nos soignants durant des semaines, et à juste titre ? Pourquoi « ou » et pas « et » ?

Alors soyons fiers de nos entrepreneurs, de la grande distribution, de notre industrie et de ceux qui y travaillent, soyons-mêmes – Ô pensée hardie en France- fiers de nos marchands, comme nous sommes fiers de nos soignants.

Suggérons à l’État, dont nous sommes il faut bien le reconnaître, un peu moins fiers, d’admettre son incapacité à résoudre le problème, de lâcher la bride au secteur médical et de laisser les hôpitaux commander des masques aux supermarchés de leur région, et tout sera réglé en deux semaines.

Nous pourrons alors tous clouer le bec aux professeurs de vertu, aux mouches du coche et aux ectoplasmes, et nous retrouver le 14 juillet pour célébrer cette belle réussite de l’intelligence et de la fraternité, à la française car tel est, malgré tout et malgré les chèvres, notre véritable caractère. Chiche ?

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