Nutri-score, pubs interdites : est-ce à l’État de décider de notre alimentation ?

Nutri-score by Nestlé Deutschland(CC BY-NC 2.0) — Nestlé Deutschland, CC-BY

Nutriscore, publicités interdites : est-ce à l’État de décider ce qui est bon pour nous ? Ou avons-nous abandonné tout effort de contrôle sur notre propre alimentation ?

Par Jean-Paul Laplace. 

Le 16 septembre 2020 l’UFC-Que choisir et six autres associations ont lancé une pétition dans laquelle elles exigent l’interdiction par la loi des publicités à destination des enfants en faveur de produits alimentaires considérés comme déséquilibrés et qu’elles qualifient de « malbouffe ».

La cause paraîtra noble pour qui clouera au pilori sans discernement aliments et publicités, ce qui est plus facile que de s’interroger sur ses propres comportements.

Mais la méfiance gagne devant le caractère outrancier du vocabulaire. « Malbouffe », le mot, méprisant et disqualifiant à souhait, a connu un certain succès. « Interdiction », une mesure sans nuance ni pondération, ressemble à une exécution pour pensée déviante.

Le marronnier de la bien-pensance

En y regardant de plus près, ne s’agirait-il pas d’un « marronnier », l’un de ces articles plus ou moins insignifiants, revenant à la Une de manière récurrente, abordant un sujet grave de façon simpliste, en jouant de la sensibilité du lecteur hâtif. Quoi de mieux que de parler de la nourriture de nos chers enfants ?

En effet le sujet a déjà été développé au mois de juin à l’occasion de la publication d’une étude de Santé publique France estimant que les publicités alimentaires pour des aliments considérés comme de piètre qualité nutritionnelle représentent 53 % des publicités vues par des enfants. Ce travail est déjà l’occasion de critiquer l’insuffisance des mesures législatives de régulation publicitaire les plus récentes (décembre 2016).

En juin encore, ce sont 22 associations à connotation environnementale qui dénonçaient à leur tour le rôle de la publicité et de la communication en général dans la surconsommation. L’angle d’attaque est certes différent mais convergent : la publicité pour tous les aliments de la « malbouffe » jugés néfastes pour l’environnement mais aussi pour la santé.

Au demeurant ces charges contre aliments et publicités se répètent régulièrement depuis plus d’une décennie, sans qu’il devienne évident que l’on se trompe de cible ! Alors, quelle autre motivation à ce réveil du marronnier ? Créer une ambiance favorable à une autre annonce, en faisant monter la pression dans les réseaux sociaux ?

Conforter la doxa nutritionnelle

L’hypothèse est plausible et confortée par un communiqué Nutri-Score en date du 17 septembre 2020, annonçant la publication dans le British Medical Journal d’une étude au titre accrocheur, pour un apport finalement bien modeste. L’article conclut à l’existence d’une association entre la consommation d’aliments dits « de qualité nutritionnelle médiocre » et une mortalité accrue dans la cohorte européenne dite EPIC.

Les auteurs affirment la capacité de leur outil d’évaluation, dénommé Nutri-Score, à caractériser la qualité nutritionnelle des aliments. Ils estiment son emploi pertinent dans le cadre de politiques de santé publique pour orienter les choix des consommateurs vers des aliments considérés comme étant de meilleure qualité nutritionnelle.

Ce Nutri-Score prend en compte la teneur en nutriments et aliments à favoriser (fibres, protéines, fruits et légumes), et en nutriments à limiter (énergie, acides gras saturés, sucres, sel). Il fournit une expression synthétique d’une qualité nutritionnelle au service d’une forme simplifiée d’étiquetage nutritionnel des aliments : le logo Nutri-Score (5 couleurs associées à des lettres de A à E), conçu par Santé publique France, et figurant sur certains emballages alimentaires.

Malgré le fait que les choix nutritionnels et les modalités de calcul qui fondent ce score reposent sur un certain nombre de présupposés et de postulats, ce Nutri-Score est devenu la doxa en matière d’information nutritionnelle.

Pourtant, l’information directe est déjà disponible, apportée par la déclaration nutritionnelle obligatoire du fait de la réglementation européenne. Mais au-delà d’une information explicite, au-delà d’une simplification à l’intention du consommateur, que l’on prend à l’évidence pour un benêt, il s’agit surtout d’orienter ses choix.

L’apposition sur les emballages de produits alimentaires du logo Nutri-Score a été officiellement adoptée en France en 2017, puis par différents pays européens (Belgique, Espagne, Allemagne, Pays-Bas, Suisse, Luxembourg). Toutefois, l’application de ce logo reste à ce jour optionnelle.

Pour les promoteurs de ce Nutri-Score, l’enjeu est donc maintenant de parvenir dans un futur proche à une harmonisation au niveau européen pour qu’un seul logo soit mis en place, mais cette fois de manière obligatoire.

Sous couvert d’une intention de prévention de maladies chroniques, cette stratégie conduit à généraliser l’encadrement de ce que nous mangerons dans le futur. On constate la cohérence avec les attaques portées contre les publicités télévisuelles, et la proposition par certaines associations d’interdire la publicité pour les aliments classés D ou E selon la doxa en vigueur.

En somme tous les moyens sont bons, y compris de vous persuader que vous mangez mal, que vous nourrissez mal vos enfants, victimes comme vous de publicités pour des produits médiocres, financées par de grands méchants industriels. Car tel est bien le discours complotiste ambiant entretenu par quelques marchands de peur patentés.

Notre alimentation ne relève-t-elle pas de notre responsabilité ?

Quelques réflexions simples suggèrent qu’il est temps de nous interroger sur notre responsabilité individuelle et collective :

1) Affirmer que consommer des aliments de mauvaise qualité peut conduire à une dégradation de votre état de santé relève d’une certitude ancestrale. La relation est évidente après consommation d’un aliment toxique ou contaminé, car la sanction est immédiate.

L’influence d’un déséquilibre nutritionnel est beaucoup plus insidieuse et la prise de conscience du désordre pourra être plus incertaine. Sommes-nous attentifs à ce que nous mangeons et à notre façon de manger ?

2) La société moderne a consacré l’éloignement des consommateurs par rapport aux sites et méthodes de production. La perte de cette connaissance immédiate et traditionnelle justifie la quête d’une proximité de pacotille qui permet de croire que connaître son vendeur suffit à attester d’une qualité largement fantasmée.

Sommes-nous lucides quant aux exigences d’un monde où la population a triplé entre 1950 et 2020 (de 2,5 à 7,7 milliards) ?

3) Ceux qui produisent aujourd’hui nos aliments ont fait, au fil des cinquante dernières années, des efforts gigantesques et des progrès considérables, mobilisant toutes les ressources de la recherche pour améliorer les qualités sanitaires, organoleptiques, nutritionnelles, et de service, attendues de nos aliments. Cela contribue à l’augmentation de l’espérance de vie en bonne santé, pour autant que nous ayons été attentifs à nos besoins.

Mais avons-nous fait l’effort de connaissance requis pour intégrer l’information qui nous a été donnée, sans être les jouets de ceux qui ont choisi de dénigrer et de vendre de la suspicion ?

4) Dans ces conditions, l’évolution de l’organisation et du fonctionnement de la famille rend plus incertaine l’éducation des enfants et plus rare l’apprentissage par identification aux parents. La famille est partiellement vidée de sa fonction traditionnelle du fait de la mise en place par des collectivités publiques et privées de services de plus en plus nombreux, consacrant une forme d’abandon par délégation.

L’instruction en milieu scolaire est-elle à même de fournir aux enfants la connaissance biologique rudimentaire nécessaire au quotidien des fonctions vitales ?

5) En 1996 un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques analysait, sous la conduite du Professeur Jean-François Mattei, les liens entre la santé et l’environnement notamment chez l’enfant. La vulnérabilité de l’enfant, entre abandon affectif et exigences éducatives surdimensionnées, et sa fragilité face aux conséquences mal évaluées des nouveaux environnements créés par les innovations technologiques, étaient soulignées.

Sommes-nous assez présents pour lui inculquer les principes d’un mode de vie sain, et lui faire prendre conscience de la distance nécessaire par rapport à la nature des messages ?

Est-ce à l’État de décider de notre propre alimentation ?

Nous avons en réalité abandonné tout effort de contrôle sur notre propre alimentation pour nous en remettre à d’autres, qu’il est aisé d’accuser de toutes les conséquences de nos propres errements. Nous abandonnons l’apprentissage alimentaire de nos enfants à des influences extérieures de substitution dont la compétence éducative peut laisser à désirer. En cela nous sommes lourdement responsables, beaucoup plus que ceux qui vantent des produits imparfaits pour les uns mais utiles à d’autres.

Est-ce à l’État faussement paternaliste de se substituer à la famille, sous couvert de bonnes intentions quelque peu intéressées (la prévention est moins coûteuse que le soin) ? Acceptons-nous définitivement que l’État, dans une forme de totalitarisme, joue à orienter nos choix, considérant que nous ne sommes pas capables de nous déterminer intelligemment ? Est-ce à l’État de décider ce qu’il est bon de nous laisser manger, de dire pour nous le bon et le mauvais ?

En réalité, la publicité pour des produits alimentaires destinés aux enfants vaut mieux que l’anathème pur et simple d’une interdiction, ou d’un encadrement réglementaire. Le sujet mérite une analyse complète et dépassionnée, mais il ne représente que la toute petite partie émergée d’un énorme iceberg.

C’est notre relation à l’aliment tout entière qui doit être repensée, dans ses implications biologiques, psychologiques et sociétales. Elle est hélas devenue l’enjeu d’un conflit entre la liberté de l’individu et l’abus d’autorité d’un État qui empiète sur nos choix personnels.

 

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