Interdire la malbouffe et punir ses consommateurs, une politique absurde et inefficace

Malbouffe : les méthodes autoritaires pour nous inciter à manger « sainement » ne marchent pas, et ne reposent sur aucun fondement scientifique sérieux.

Par Richard Guédon.

Punir les consommateurs et interdire la malbouffe semblent être les deux ressorts utilisés par les pouvoirs public en matière de santé publique en ce qui concerne l’alimentation. Depuis 15 ans, la communication officielle sur l’alimentation ne marche pas. Un groupe d’experts, plutôt que de s’interroger sur les causes de cette inefficacité, propose officiellement de forcer les gens à « bien » manger, par une politique de contrainte, d’interdictions et de taxes. Au mépris de toute évidence scientifique.

Le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) est une instance scientifique composée d’experts de la santé. Il est notamment chargé de « fournir aux pouvoirs publics des réflexions prospectives et des conseils sur les questions de santé publique ». « Il peut être consulté par les ministres, par les présidents des commissions compétentes du Parlement, sur toute question »

Une de ses dernières productions, rédigée par un groupe d’experts ad hoc, est un rapport publié en septembre dernier qui s’intitule « Pour une politique nationale nutrition santé en France PNNS 2017-2021 ».

Ce PNNS 2017 – 2021 est la 4ème édition du Plan National Nutrition Santé, qui, depuis 2001, vise à améliorer l’état de santé de la population en agissant sur l’un de ses déterminants majeurs : la nutrition, comprise comme l’équilibre entre les apports liés à l’alimentation et les dépenses occasionnées par l’activité physique. Il est notamment connu par ses slogans « 5 fruits et légumes par jour » « manger bouger » ou encore « pour votre santé bougez plus ».

Les gens ne font pas ce que veulent les experts

La première partie du rapport dresse le bilan des 16 ans des 3 premiers PNNS. Bien que le propos soit interminable et jargonnant à souhait, en voici, traduit en bon français, l’essentiel : nous nous sommes adressés aux gens, ils ne font pas ce que nous voulons et continuent à mal manger, notamment les plus pauvres. Ce n’est pas de notre faute, c’est la faute des producteurs de nourriture et des supermarchés qui trompent les consommateurs, notamment les plus pauvres, les plus crédules, en vendant de mauvais produits.

D’où l’idée géniale de la seconde partie du rapport : puisque nous n’avons pas su  convaincre les gens, nous allons les forcer à bien manger en définissant nous-mêmes ce qui doit être vendu ou non, en interdisant la publicité pour les mauvais produits et en les taxant.

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Des sommes colossales, sans contrôle

Pas une seconde ces soi-disant experts ne cherchent à évaluer la qualité de la communication des 3 PNNS pendant ces 16 ans où ont été englouties des sommes colossales, 210 M€ sur la seule période 2011 – 2015.

Les rapports officiels censés évaluer ces plans de l’extérieur, comme celui de l’IGAS de 2016 (2016-020R.pdf)  ne donnent aucun chiffre non plus. Les 3 inspecteurs généraux des affaires sociales, dont Mme Dominique Voynet, préviennent d’ailleurs d’emblée que « Les délais impartis et l’absence des résultats des études nationales portant sur le sujet n’ont pas permis de réaliser une évaluation complète ».

Aucun enseignement chiffré, et sérieux, n’est donc tiré de ce qu’il faut bien appeler un échec complet.

Le CREDOC, organisme de recherche sur les modes de consommation, titrait par exemple son bulletin « Consommation et modes de vie » de juillet 2017 « Fruits et légumes : les Français suivent de moins en moins la recommandation ». Il précisait que les jeunes générations mangent moins de fruits et légumes que leurs aînés, et que les Français qui respectent le moins cette recommandation sont ceux qui vivent dans des familles les plus modestes.

De surcroît : «  Dans les catégories défavorisées, le surpoids et l’obésité augmentent de nouveau en 2016 ».  Autrement dit, malgré plus de 15 ans de campagnes intensives, on constate un échec complet sur les axes principaux du PNNS, l’augmentation de la consommation de fruits et légumes et la baisse de l’obésité chez les personnes à faibles revenus, les plus touchées.

Réglementations, interdictions, taxes

Qu’à cela ne tienne, surtout pas d’introspection, les gens ne veulent pas nous  écouter, nous allons donc les contraindre. En langage « de santé publique » cela donne :

L’analyse des processus et résultats des trois précédents Programmes nationaux nutrition santé (PNNS) a conduit à appréhender les limites des stratégies de santé publique fondées exclusivement sur les déterminants individuels des comportements alimentaires et d’activité physique. Ces stratégies s’appuyaient principalement sur la communication nutritionnelle et des approches purement incitatives.

Il recommande… d’intervenir sur l’environnement social, économique et sociétal… Il préconise de recourir à des mesures réglementaires pour réduire la  pression du marketing commercial, améliorer l’offre alimentaire et l’accessibilité physique et économique aux aliments de meilleure qualité nutritionnelle. 

Mettons bon ordre au vilain marketing des non moins vilaines multinationales et on verra ce qu’on verra !

Retournons dans le rapport pour voir de plus près comment nos experts proposent de s’y prendre pour corriger la population malbouffante :

1/ Rendre obligatoire l’étiquetage des produits alimentaires avec un logo, Nutri-score, censé distinguer les bons et les mauvais produits, dont nous avons montré ici même qu’il n’a jamais fait la preuve de son efficacité.

2/ Définir eux même les « standards de composition nutritionnelle » c’est-à-dire, par famille d’aliments, ce qu’on a le droit de fabriquer et ce qui est interdit.

3/ Taxer les « mauvais » produits qui resteraient sur le marché.

4/ Réglementer le marketing et interdire les communications commerciales, interdire les ventes promotionnelles (vente avec prime, vente par lots, jeux promotionnels) et la promotion des marques agro-alimentaires pour les aliments de pauvre qualité nutritionnelle, interdire l’utilisation de tous supports publicitaires à destination des moins de 16 ans pour les « mauvais » aliments.

Soyons clairs, cette salve martiale d’interdictions et de contraintes ne marchera pas. Comme le montrent les exemples du tabac, de la prohibition de l’alcool aux USA, voire du cannabis, qu’il faudra bien, bon gré mal gré, autoriser un jour, ces méthodes autoritaires ne fonctionnent jamais. Le Québec est cité avec gourmandise pour avoir vertueusement interdit il y a 40 ans la publicité alimentaire pour les moins de 13 ans et pourtant l’obésité infantile y sévit autant, sinon plus qu’ailleurs.

Les méthodes efficaces, dans les domaines touchant aux comportements individuels, ne descendent jamais du haut, elles sont mises en œuvre au niveau des individus. Si l’on veut que les gens fument moins, mangent mieux, fassent de l’exercice et maigrissent, il faut les convaincre et, s’ils le demandent, les aider individuellement.

La science aux orties

Mais le plus intéressant, et le plus inquiétant, dans ce rapport, c’est la façon dont ces fameux experts expliquent que la méthode scientifique fondée sur les preuves, pourtant responsable des triomphes de la médecine, ne s’applique pas à leur spécialité, la santé publique.

Ils tentent, bien maladroitement, de théoriser l’absence d’évaluation de leurs actions passées et l’absence de preuves de l’efficacité de ce qu’ils proposent en arguant de la trop grande complexité des déterminants de la santé des populations. Comme si la méthode scientifique n’était pas justement la compréhension de la complexité de la nature par le patient détricotage expérimental des causalités qui y sont à l’œuvre.

Et d’expliquer tout bonnement qu’il n’est nul besoin de preuves scientifiques pour prendre des décisions en santé publique et que l’avis des experts suffit, à condition que ces experts ne soient pas en « conflit d’intérêt » autrement dit qu’ils soient payés par l’État. Comme eux, justement ! Et ainsi la boucle est bouclée.

À l’heure où l’économie, sous l’influence de la médecine moderne, s’oriente de plus en plus vers des décisions basées sur les preuves, ces curieux « scientifiques » font le chemin inverse pour retomber dans le marécage des sciences molles.

Gageons que cette potion en forme de purge autoritaire ne sera pas prise au sérieux, ni surtout suivie par nos gouvernants et classée dans un panier d’osier, à sa place.