La recherche de rente si coûteuse pour la croissance

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Les choix historiques sont difficiles à réformer quand ceux qui en profitent ont le pouvoir. Un exemple : la retraite par répartition, qui garantit une rente indexée sur l’inflation à un âge fixe.

Par Sébastien Hitier.

Dans le livre Euro Tragedy, l’économiste Ashoka Modi cite un article de 1993 de Murphy, Schleifer et Vishny où ils proposent un modèle simple pour expliquer le sous-développement de certains pays du tiers-monde malgré l’aide internationale. Modi applique leur analyse au programme de transferts européen.

Cet article s’intéresse aux conséquences de l’extraction de rente au sens économique sur le niveau de la production. Le discours politique conventionnel se concentre sur un autre aspect : la distribution.

Trois manières d’employer son temps

Dans un cadre simplificateur, on envisage trois activités économiques et leurs rendements ab, ou c :

  • a) l’agriculture commerciale ou toute autre activité productrice déclarée ;
  • b) l’extraction de rente sur les producteurs déclarés ;
  • c) l’agriculture de subsistance, qui permet de produire sans confiscation.

En théorie, a>c. Le taux de rentabilité a de l’activité économique commerciale est plus élevé que la productivité en autarcie à cause du gain de productivité dû à la division du travail relatée par Adam Smith.

Les auteurs s’intéressent aux équilibres possibles pour différents niveaux de rentabilité de la recherche de rente b :

 

— b<c  : la recherche de rente ne présente alors aucun intérêt financier, et la production totale est maximale.

— c<b<a : dans ce cas, deux équilibres sont possibles :

  • s’il y a peu d’extracteurs de rentes, les agents deviennent entrepreneurs plutôt que de rechercher une rente pour maximiser leurs revenus.
  • s’il y a trop d’extracteurs de rentes, le revenu des producteurs diminue et le choix rationnel des agents est l’extraction de rente jusqu’à un deuxième point d’équilibre où tout le monde gagne c.

— a<b : dans ce cas, l’extraction de rente est toujours plus rentable et la production s’équilibre aussi au niveau c de l’agriculture de subsistance.

Les niveaux de revenu ab, et c dépendent de facteurs technologiques, sociaux et institutionnels. Ces taux ne sont pas constants : le respect du droit de propriété augmente a, des facteurs idéologiques et religieux permettent d’augmenter b. De nouvelles technologies comme le motoculteur, la machine à laver augmentent c. Ces facteurs modifient constamment les taux de rentabilité.

Les conséquences sur la croissance

Les auteurs distinguent l’activité productive établie (grande industrie) et l’innovation. Les innovateurs font face à des risques importants. Dans un monde où la confiscation est tolérée socialement et où ils n’ont pas d’appui politique, ils sont plus susceptibles de se faire confisquer le fruit de leurs efforts en cas de succès.

Pour cette raison, les auteurs observent moins d’innovation, de créations de petites entreprises dans les pays où le niveau de harcèlement administratif des petits entrepreneurs est élevé.

Le sous-développement au tiers-monde

Les auteurs mentionnent le sous-développement persistant au Pérou et en Guinée Équatoriale. Ce que l’économiste du développement Hernando de Soto attribuait à un manque de droit de propriété serait un cas classique où b>c et la mauvaise dynamique se met en place. Les pays restent sous-développés quand l’aide financière internationale est allouée aux chercheurs de rentes pour augmenter b.

Dans les pires cas, l’aide alimentaire a aussi des effets néfastes en détruisant la rentabilité a de la production locale. Elle élimine les agents productifs et rend la population dépendante d’un transfert permanent, créant ainsi une masse de chercheurs de rentes au seuil malthusien.

Le déclassement de la zone euro

Dans le livre Euro Tragedy l’argument de cet article est repris par l’auteur Ashoka Modi pour décrire le Mezzogiorno et la Grèce. Ces régions ont été engorgées de subventions. Un jeune en 1980 qui voulait rester au pays avait de meilleures perspectives économiques et sociales en devenant politicien ou fonctionnaire qu’en créant une entreprise locale. Il s’agirait de territoires où b>a.

Entre 1992 et 1999, les populations et les politiciens de ces régions étaient favorables à l’entrée dans la zone euro car cela allait obliger les pays à une conduite économiquement responsable, à effectuer les réformes structurelles nécessaires à faire remonter leur productivité à des niveaux compétitifs avec l’Europe du Nord. La convergence était la clef de tous les discours officiels.

Vingt ans plus tard, le bilan de l’entrée dans l’euro de la France, l’Italie et la Grèce est qu’il a permis aux fonctionnaires et aux retraités de ces pays de se garantir des rentes indexées dans une monnaie forte. Il n’y a jamais eu d’efforts pour expliquer en quoi consisterait une réforme structurelle qui permettrait un ajustement du coût des fonctionnaires, des retraites équivalent à l’effet des dévaluations de 3 % à 10 % qui étaient certes impopulaires mais régulières et inexorables.

Pour rétablir la compétitivité de l’industrie, la dévaluation n’est plus possible. Sans mécanisme d’ajustement, la hausse de la rente entraîne la désindustrialisation et davantage de dépendance aux transferts.

Après 20 ans de mûrissement et de nombreux départ en retraite, la nouvelle garde politique propose deux voies pour sauver l’Europe :

  • la création de mécanismes permettant d’augmenter les transferts pour faire face à la crise à court terme même si la dépendance augmente à long terme ;
  • le remplacement des objectifs de productivité dont il était question en 1992 par des objectifs de décroissance durable pour accompagner gracieusement l’évolution vers l’équilibre c par des aides à la transition écologique solidaire.

Dans le cas des démocraties sociales européennes, le revenu minimal c de l’agriculture de subsistance des pays sous-développés est remplacé par un mélange de transferts sociaux et de travail dissimulé. J’ai pu observer en France des petits entrepreneurs refusant un contrat car ils « ont déjà fait leur chiffre pour l’année ». Ils maintiennent leur taux d’activité au niveau c pour éviter les complications administratives. Si l’Espagne fonctionne avec un taux de chômage officiel entre 15 % et 25 %, le travail dissimulé permet souvent d’améliorer l’ordinaire.

Le point de vue originel en France était bien différent. Pour Édouard Daladier à la tribune du congrès radical de Nantes en octobre 1934 la recherche de rente était un problème de distribution, avec ces « deux cents familles […], maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française », qui « placent au pouvoir leurs délégués », « contrôlent la presse », et dont l’influence « pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. »

La rente provenait d’une richesse dynastique. Si la majorité des grandes fortunes françaises sont toujours héritées et contrôlent toujours la presse, la recherche de rente n’a jamais été l’apanage d’une classe réduite à deux cents familles.

Le cas des États-Unis

Dans le cas des États-Unis, le nombre de milliardaires innovateurs atteste de a>b.

Le Tax Cut and Job Act (TCJA) de 2017 est une réforme fiscale majeure qui diminue le taux d’imposition sur les bénéfices des entreprises. En l’absence d’augmentation de l’impôt sur les dividendes, la réduction de charge totale est telle qu’une déduction équivalente, la QBI, a été accordée aux micro-entreprises et aux revenus fonciers. Le législateur exclut explicitement les professions libérales : cabinets d’avocats, comptables et médecins sont toujours imposés comme les salariés.

L’intention est de maintenir un taux extractif sur tous les revenus du travail, et un taux plus compétitif sur les revenus de l’investissement. Serait-il cynique d’observer que Donald Trump et les législateurs diminuent l’extraction sur leurs sources de revenus fonciers sans relâcher la pression sur les revenus des travailleurs ?

Le discours redistributif s’adapte aussi aux circonstances. Contrairement au progressisme de Henry George de 1879 et au radicalisme de Mr Daladier en 1934 chez lesquels la rente correspond à une accumulation multi-générationnelle et oiseuse, pour la gauche du parti démocrate, Mr Sanders ou Mme Ocasio-Cortez, les chercheurs de rentes aux États-Unis sont les fondateurs de Microsoft ou d’Amazon.

Le démocrate Lyndon B Johnson a lancé en 1964 le plus ambitieux programme de « guerre contre la pauvreté ». Ce programme fédéral massif ne s’est pas achevé après trois ou quatre ans comme les guerres conventionnelles. L’administration mise en place continue cette « guerre » depuis 55 ans et selon l’économiste libéral conservateur Thomas Sowell, une partie croissante de la population, loin de sortir de la pauvreté, est devenue dépendante de ce programme.

L’élite politique américaine, que ce soit Donald Trump ou des alternatives tels Mr Sanders et Mme Ocasio-Cortez ont choisi b comme vocation. Ils poussent avec une ardeur et une conviction sincère pour légitimer l’augmentation du facteur b, mais dans des sens différents. Le cas de du TCJA est inhabituel parce que les rentes sont généralement en faveur de la classe moyenne : viser l’électeur médian augmente les chances de remporter l’élection.

Comme le dirait Thomas Piketty, nous y reviendrons dans un chapitre suivant.

Solution pour encourager la croissance

La solution proposée dans l’article pour les pays en voie de développement est que les chercheurs de rentes soient associés au succès de l’entreprise en obtenant une participation à ses résultats.

Cela pourrait correspondre :

  1. Au capitalisme de connivence lors du développement du réseau ferré américain entre 1860 et 1900, où l’argent des petits actionnaires était secrètement siphonné par la surfacturation de la construction contrôlée par les hommes d’affaires et leurs supports politiciens.
  2. Au modèle de développement du marché suivi par la Chine depuis 1978.
  3. À la classe politique de Singapour, qui est rémunérée en fonction de la croissance du PIB. Un ministre singapourien perçoit un salaire entre 1,5 million et 2,5 millions d’euros, dix fois plus qu’un ministre français.

Ce sont là des systèmes dans lesquels la classe politique construit sa fortune. Dans la mesure où son intérêt est aligné sur l’enrichissement de la nation, il s’ensuit une tendance au déploiement des ressources le plus productif, plutôt qu’à l’appauvrissement par un cycle d’extraction et de dissimulation. Il y a une différence de transparence entre l’enrichissement des politiciens de Singapour et de l’Argentine, entre la confiscation de la rente pétrolière par les gouvernements norvégien et angolais. L’opacité augmente les risques de comportements irresponsables.

Cela règle la question du niveau de production mais pas de celle la distribution.

Production et distribution

Les auteurs ne se permettent pas de donner de tels conseils pour les pays développés. Comme nous l’avons expliqué dans un billet précédent, selon Pierre Cahuc, le choix du niveau de dépenses publiques dans une démocratie dépend de l’électeur médian et il peut se situer au-delà du niveau optimal en cas de capital social insuffisant.

La combinaison de ces deux articles montre que l’électeur médian en social-démocratie est constamment soumis à une épreuve de tempérance : la condition de productivité optimale avec b<c impose une frugalité telle que seules les personnes inemployables reçoivent une rente. Mais l’électeur médian qui gagne 1700 euros ne se préoccupe pas de savoir si le RSA est de 495 ou de 535 euros mensuels. Pour intéresser son vote, les politiques doivent proposer des projets qui l’interpellent.

Certains programmes publiques, comme l’instruction primaire gratuite et les programmes de vaccination gratuite augmentent l’indépendance et la productivité de tous. D’autres, comme la retraite à 60 ans diminuent la productivité et augmentent la dépendance de la classe moyenne.

Les choix historiques sont difficiles à réformer quand ceux qui en profitent ont le pouvoir. Un exemple est la retraite par répartition qui garantit une rente indexée sur l’inflation à un âge fixe. Elle crée une masse grandissante d’électeurs qui ne peuvent défendre leurs revenus que par la politique. La réforme des privilèges fiscaux sous Louis XVI montre ce qui se passe quand le pouvoir légitime refuse de se plier à la réalité économique.

La recherche de rente est un phénomène naturel parce que l’individu doit se constituer un revenu pour sa vieillesse. Elle doit être conduite de façon à s’aligner plutôt que de s’opposer à l’activité économique productive et à l’innovation, sans quoi la production et l’innovation auront toujours lieu ailleurs.

Sans cette considération, la lutte des classes extractives conduit finalement à ce que chacun cultive son jardin.

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