Europe du Nord contre Europe du Sud, la fracture qui va tout changer

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Les divisions économiques et politiques croissantes entre le nord et le sud de l’UE créent de facto une Europe à deux vitesses en faveur du nord et au détriment de la France.

Par Alexandre Massaux. 

Traditionnellement, il existe au sein de l’Union Européenne (UE) une opposition entre les pays membres d’Europe de l’Ouest et ceux d’Europe centrale et de l’Est. Cette schématisation avait pris de l’importance suite aux propos de Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense américaine sous la présidence Bush Jr, faisant la distinction entre « la vieille Europe » (les pays fondateurs de l’ouest) et « la nouvelle Europe » (les nouveaux entrants d’Europe centrale). Néanmoins, cette distinction de moins en moins d’actualité laisse place à une division nord-sud dans l’UE qui devrait affecter la politique de l’Europe dans les prochaines années.

Une Europe du Nord libérale face une Europe du sud étatiste

Plusieurs éléments économiques sont significatifs de cette division entre les pays du nord et du sud.

Tout d’abord, la dette publique des États avoisine ou dépasse les 100 % du PIB pour les pays du sud : en 2018 la Grèce est à 181 %,  l’Italie à 132 %, le Portugal à 121 %,  l’Espagne à 97 %, et la France à 98,4 % (et elle atteindra les 100 % fin 2018). Dans les pays d’Europe du Nord, seule la Belgique possède une dette supérieure à 100 % avec 102 %. Les autres pays ont une dette comprise entre 8,4 % pour l’Estonie et 73,5 % pour l’Autriche (86 % pour le Royaume-Uni, si on le compte dans l’Europe).

Le déficit public des États tend à se recouper avec les données de la dette publique. Les États du sud ont tendance à avoir des déficits plus élevés que le nord : en 2018, l’Italie est à 2,1 %, la France à 2,5 %, l’Espagne à 2,5 %, la Roumanie à 3 % et la Hongrie à 2,2 %. A contrario, les pays d’Europe du nord affichent des faibles déficits voire des excédents budgétaires : les Pays-Bas et l’Allemagne possèdent respectivement un surplus budgétaire de 1,5 % et 1,7 % en 2018.

Si les chiffres varient d’une année sur l’autre les tendances restent stables. Un véritable clivage entre le nord et le sud apparaît ainsi au niveau de la gestion des finances publiques.

Ces tendances en matière de dépenses publiques sont à rapprocher de la liberté économique. Les pays ayant une rigueur budgétaire sont les plus libéraux économiquement. Ainsi, il n’est guère surprenant de retrouver en tête du classement de l’Index of Economic Freedom des États du nord comme l’Irlande (6ème), les Pays-Bas (13ème), le Danemark (14ème), l’Estonie (15ème), le Luxembourg (17ème), la Suède (19ème), la Finlande (20ème) ou la Lituanie (21ème) suivis des pays d’Europe centrale avec la Tchéquie (23ème), l’Allemagne (24ème) et l’Autriche  (31ème). Tous ces pays sont considérés comme libres ou largement libres économiquement

À l’opposé, l’Espagne est 57ème, le Portugal 62ème, la France 71ème, l’Italie 80ème et la Grèce 106ème sont considérés comme moyennement libres économiquement.

Cette scission dans le cadre économique et budgétaire apparaît également dans la politique en général. On la retrouve en effet dans les classements mesurant les libertés politiques comme celui sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières et de l’Human freedom  index du Cato Institute.

 

Place dans le classement de la liberté de la presse Place dans l’Human freedom index
Pays-Bas 4 6
Danemark 5 6
Allemagne 13 13
Estonie 11 14
Suède 3 17
Finlande 2 10
France 32 32
Italie 43 34
Espagne 29 25
Grèce 65 61

 

Si l’écart est moins flagrant au niveau politique qu’au niveau économique du fait que certains États comme le Portugal défendent plutôt bien les libertés publiques, la division nord-sud persiste avec des pays nordiques en haut des classements.

Ces éléments d’analyses exposent non seulement deux cultures économiques et politiques différentes entre le nord et le sud de l’Europe mais aussi  les résultats plus « sudistes » de la France. Ce dernier point permet d’expliquer pourquoi Emmanuel Macron et les politiques français ont de plus en plus de mal à avoir une relation d’égal à égal avec Berlin.

Un noyau européen autour de l’Europe du nord et de l’Europe centrale

Pendant des décennies, il existait un triumvirat à la tête de l’Europe composé de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni. Avec le Brexit et le décrochage économique de la France, l’Allemagne est le seul leader de l’Europe. En outre, la France perd sa place de partenaire commercial privilégié avec Berlin en faveur des Pays-Bas qui deviennent peu à peu le principal partenaire européen de l’Allemagne  et qui dépassent la France au niveau des importations allemandes.

Ce tournant est d’autant plus révélateur que les Pays-Bas ont initié la nouvelle ligue hanséatique : une alliance d’États du nord souhaitant faire perdurer le discours libéral dans l’UE après le Brexit. De plus, les récentes déclarations de la chancelière Merkel vis-à-vis du président Macron mettent en lumière leurs différends et montrent la prise de distance de l’Allemagne.

Plus révélateur, dans le Livre blanc de la défense allemand de 2016, aucune référence n’est faite au couple franco-allemand. La France est mise au même niveau que la Pologne à propos du triangle de Weimar (forum informel de discussion sur la défense) et Berlin semble concentrer son attention sur l’Europe centrale.

Ces points indiquent une dynamique de rapprochement entre les pays de l’Europe du Nord voire d’Europe centrale. Leur relative homogénéité économique couplée à la dégradation de la situation budgétaire et politique dans des pays du sud comme la France et l’Italie vont être des facteurs de cohésion dans une UE désormais instable.

La proposition du parti eurosceptique allemand montant, Alternativ fur Deutchland, de créer une zone monétaire réduite est un bon exemple d’une Europe à deux vitesses en faveur du nord. En effet, selon Jörg Meuthen l’un des chefs de l’AfD :

Nous pouvons avoir une monnaie commune avec les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande ou les États baltes. Ils ont la même culture de la stabilité que nous. Mais les Français en ont une autre, sans parler des Italiens, des Espagnols, des Portugais et des Grecs. Ils ne veulent pas entendre parler d’austérité.

Compte tenu de la montée en puissance de ce parti (et de partis similaires comme le Forum voor Democratie néerlandais), il semble nécessaire de prendre au sérieux cette idée qui pourrait être reprise par d’autres formations politiques d’Europe du Nord. Et ce d’autant plus qu’elle va dans le sens de la nouvelle Ligue Hanséatique, bien plus europhile que l’AfD, qui désire se regrouper autour d’États stables économiquement.

Beaucoup de partisans de l’Europe fédérale en France ont concentré leurs assauts sur la Pologne, la Hongrie et l’Italie pour leurs dirigeants illibéraux mais ils risquent de réaliser trop tard qu’ils sont eux-mêmes considérés comme illibéraux par les pays d’Europe du Nord, et pas uniquement par les  forces populistes.

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