Le coût de la pandémie : qui paiera ?

Sick money by Marco Verch (CC BY 2.0) — Marco Verch ,

Le coût de la pandémie ne peut être imputé même en partie aux deux branches vieillesse et chômage, alors qu’il est largement dû aux carences de l’État.

Par Thierry Benne.
Un article de l’Iref-Europe

Les chiffres ne cessent de tomber, pas toujours cohérents mais tous plus angoissants les uns que les autres : 52 milliards d’euros de déficit pour la Sécurité sociale (commission des comptes de la Sécurité sociale : rapport du 16 juin), encore que ce chiffre paraisse bien insuffisant au regard des quelque 30 milliards que prévoit le Conseil d’orientation des retraites pour la seule branche vieillesse (Les Échos du 12 juin), auxquels il faut ajouter environ 27 autres milliards d’euros pour l’assurance-chômage selon la dernière prévision de l’Unédic (Les Échos du 18 juin).

Après avoir ravagé les corps, la pandémie dynamite nos comptes sociaux en asséchant leurs recettes à la suite notamment d’un confinement général imposé sur le territoire national tout entier, alors qu’une bonne moitié du pays n’a jamais connu les affres de l’Est et de l’Île-de-France.

L’impréparation de l’État, ses pénuries en masques, en blouses, en médicaments, en tests, en respirateurs, en lits, ses tergiversations électorales et ses nombreuses contradictions n’ont fait bien entendu qu’aggraver la situation. Le résultat s’est chiffré à plusieurs dizaines de milliers de morts, pratiquement tous des seniors.

Ce lourd bilan n’empêche pourtant pas un certain nombre de journalistes et de politiques de trouver que finalement les retraités s’en sont très bien tirés et qu’il convient dès maintenant de voir comment les mettre à contribution, entre autres : gel des pensions, nouvelle hausse de CSG, prolongation de la CRDS,  face aux déficits abyssaux annoncés.

Curieusement pourtant, pour l’assurance-chômage qui souffre peu ou prou des mêmes maux, à savoir une chute des cotisations, personne n’a encore proposé de rehausser les cotisations des salariés ou des employeurs, ce qui montre une fois de plus que les partenaires sociaux ne se mangent pas entre eux.

Retrouver le chemin de la raison

Quoi qu’il en soit, il faut rapidement mettre un terme à ce délire collectif qui sidère tout également la classe médiatique et la classe politique, dont les neurones sont en berne, incapables l’une comme l’autre de prendre le moindre recul, ni d’engager la moindre réflexion personnelle.

D’urgence, il faut quitter le domaine de l’émotion pour essayer de retrouver le chemin de la raison, en se hâtant de remettre (avant qu’elle ne disparaisse…) l’église au centre du village.

La pandémie est une maladie virale. Elle relève donc exclusivement du risque maladie et les autres branches de la Sécurité sociale n’ont absolument pas à assumer même accessoirement les embardées d’un risque qui leur est complètement étranger et sur lequel elles n’ont rigoureusement aucune prise.

C’est en effet au risque maladie d’assurer la veille et la protection sanitaires du pays et de lui donner les moyens de régir efficacement à toute agression virale, dont la récurrence se trouve déjà établie depuis quelques années.

Logiquement et sur le plan comptable, le coût de la pandémie ne peut donc être imputé même en partie aux deux branches de la vieillesse et du chômage, alors qu’il est largement dû aux carences de l’État dans sa politique sanitaire avant la crise et ensuite dans sa gestion même de la crise.

C’est ce que confirment pertinemment tant les écarts de mortalité relevés entre la France et l’Allemagne, que le fait que nous ayons dû transférer d’urgence des patients chez nos voisins faute de places suffisantes dans nos propres hôpitaux.

Si l’on estime toutefois que le fardeau est trop lourd pour le laisser à la charge de la seule assurance maladie, alors il faut le faire remonter à l’État défaillant et à lui seul et le faire financer par le contribuable, c’est-à-dire à parité par l’ensemble des contribuables, puisque par nature nos politiques et nos hauts fonctionnaires sont financièrement irresponsables ou presque de leurs actes comme de leurs carences.

Le coût de la pandémie relève du domaine de la santé

Notamment, il faut absolument éviter que les conséquences financières de l’incurie étatique observée puissent éclabousser au passage l’assurance-vieillesse et l’assurance-chômage, voire remettre en cause leur fragile viabilité économique.

Fiscalement déjà lourdement pénalisés par la majoration de la CSG (= pratiquement dès 2018 une semaine de pension en moins sur l’année), les 17,4 millions de retraités présentent – c’est vrai – le lourd handicap de n’avoir à l’inverse des salariés et des employeurs aucune représentation officielle.

Ce n’est pas pour autant qu’il faut leur coller sur le dos le manque de clairvoyance de notre monde politique et de notre coûteuse hiérarchie administrative. Rappelons sans prétendre à l’exhaustivité que, sur plusieurs décennies, tout ce petit monde a poursuivi avec autant de succès que d’aveuglement et d’acharnement :

1- La fermeture systématique des plus petites unités au grand dam des populations périphériques concernées, considérées au mieux comme des patients de seconde zone.

2- La suppression des lits dans les plus grandes (l’hôpital sans lit est l’un des grands fantasmes de nos élites financières publiques prodigues sur des tas de choses, mais incroyablement radines sur l’essentiel).

3- La pénurie des moyens matériels (masques, blouses, tests, médicaments, respirateurs etc.) obligeant nos soignants à organiser la récupération de sacs-poubelle pour compléter leurs protections individuelles.

4 – L’externalisation de nos molécules à l’étranger à cause d’une politique tarifaire indigente.

5 – Un numerus clausus imbécile, qui a efficacement tari le recrutement des médecins ; autre grand fantasme des élites précitées : la santé sans praticien prescripteur coûte en effet bien moins cher qu’un maillage médical correct du territoire, l’engorgement résultant des urgences étant passé par pertes et profits.

6 – La relégation en seconde division de la médecine de ville traitée avec une insupportable condescendance comme un parent pauvre de la politique sanitaire, alors qu’elle en est un maillon essentiel.

7 – Le mépris inadmissible envers les infirmiers, tant libéraux qu’hospitaliers, condamnés à des rémunérations indignes et à des horaires inacceptables, puisqu’ils n’appartiennent pas aux bruyantes phalanges de ceux qui ont le pouvoir de nuire et que leur haute conscience déontologique les empêche de faire grève.

8 – La prise de pouvoir, au sein de la santé et des hôpitaux, d’unités administratives pléthoriques et dépourvues de réactivité, qui ont largement démontré leur incapacité à gérer par temps de crise.

La défaillance du système de santé français

Même avec le peu de recul dont nous disposons aujourd’hui , tout citoyen peut déjà se demander comment il a été possible de mener depuis si longtemps une politique sanitaire aussi stupide, aussi pingre et aussi éloignée des priorités médicales que celle que nous ont opiniâtrement servie depuis des décennies une kyrielle de présidents de la République, de gouvernements, de majorités parlementaires et de hauts fonctionnaires, comme s’ils faisaient sur l’hôpital et la santé un abcès de fixation pour masquer leur incapacité congénitale et collective à réduire intelligemment la dépense publique.

Pour éviter qu’à la souffrance des corps et au deuil, s’ajoutent le dérèglement des esprits et le désordre des comptes, il est impératif que toutes les autorités et autres entités qui participent à la gouvernance des assurances chômage et vieillesse fassent dès maintenant clairement savoir à l’État qu’elles n’entendent pas endosser sur leurs finances une responsabilité qui n’est pas la leur.

En effet, on l’a vu, cette dernière relève uniquement de la défaillance de l’assurance-maladie. Si l’on veut ménager l’avenir, il faut absolument éviter :

  • De plomber ce risque de déficits qu’il serait indéfiniment incapable de financer.
  • Que ces déficits ne viennent comme des métastases contaminer et polluer tous les autres comptes sociaux.
  • Que le suivi et la résorption de ces déficits vertigineux ne deviennent rapidement intraçables en mobilisant les possibilités infinies d’une comptabilité publique malléable à merci entre les mains de Bercy.
  • De fausser indéfiniment toutes les comparaisons avec les années à venir.

Une seule solution claire et pertinente : centraliser dès cette année 2020 tous les coûts directs et indirects liés à la pandémie et le suivi de leur apurement progressif dans un titre particulier et exceptionnel créé à cet effet dans budget de l’État, lieu géométrique des toutes les incohérences, mensonges et imprévoyances publics.

Et bien entendu indemniser en conséquence toutes les victimes collatérales – assurance vieillesse, assurance-chômage en tête mais pas seulement – de tous les surcoûts et de tous les manques à gagner générés par la pandémie.

Ce n’est qu’à ce prix qu’on pourra rétablir progressivement et méthodiquement les équilibres fondamentaux, en segmentant clairement l’ordinaire et l’exceptionnel et en évitant ainsi de noyer dans le doute et l’approximation tous ceux qui attachent encore quelque importance à la lisibilité et à la véracité des comptes sociaux.

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