L’âge de la post-vérité ou le crépuscule des idoles

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Alors que les connaissances dans les domaines scientifiques n’ont jamais été si importantes, les discours ambiants n’ont de cesse de jeter le trouble sur ce que des siècles entiers ont mis à appréhender.

Par Corentin Luce.

Paru en 1888, Crépuscule des idoles se faisait l’écho du travail acharné que mena Nietzsche durant sa vie entière : libérer l’être humain des emprises idéologiques nauséabondes. Il s’agissait de faire descendre de leur piédestal des maîtres à penser érigés en divinité absolue – Socrate, Platon et Kant pour ne citer qu’eux – et qui régissent les valeurs de la civilisation occidentale. Tâche herculéenne mais nécessaire.

Deux siècles après ce chef-d’œuvre intemporel, ne serait-il pas tant de « philosopher à nouveau à coups de marteau » pour éclaircir l’épais brouillard dans lequel l’ère de la post-vérité nous a entraîné ?

Le Covid-19 nous a permis d’apprécier un florilège de fadaises. Les Ayatollahs de l’écologie, érigés en nouveaux prophètes de nos sociétés sécularisées en manque de sacré, s’en sont donné à cœur joie. Véritable prêche à la nature.

Ultimatum de la nature

Extraits : le 22 mars, Nicolas Hulot sur BFM TV déclare, à propos du coronavirus, avec un culot d’acier : « Je crois que nous recevons une sorte d’ultimatum de la Nature ». C’est donc cela l’ultime vérité de l’un des plus fervents et éminents écologistes français : le virus serait une vengeance de Gaïa-la-Terre-toute-puissante ? Quelques jours plus tard, Aymeric Caron, après nous avoir enjoint d’éviter de tuer des moustiques (quitte à être piqués), explique au micro de RMC que cette crise était même salutaire.

Ce couplet, bientôt repris par toutes les stars de l’écologie, fait aussi le tour des plateaux télé. Rousseauisme primitif. Que la mondialisation ait pu accélérer la circulation du virus est un débat possible mais dire que les virus sont la conséquence du capitalisme, du libéralisme est une stupidité infinie : les virus ont toujours existé, c’est l’essence même de la nature. Cela n’a rien à voir avec la pollution ou la déforestation.

Dans ce contexte, le passionnant ouvrage de Yves Roucaute, intitulé L’Homo creator face à une nature impitoyable, devient un livre de chevet presque vital. Ce spécialiste (philosophe, universitaire, écrivain, membre de plusieurs cabinets ministériels dans le passé) montre que l’humanité ne peut survivre dans la nature sans l’affronter et démonte au passage le mythe d’une harmonie perdue avec la nature du fait de l’industrialisation et de la croissance.

Dans une interview accordée à Atlantico, Yves Roucaute déclare notamment :

« Je raconte les 7 millions d’années de combats de l’humanité pour survivre face à une nature impitoyable quand elle ne connaissait ni industrie, ni commerce, ni technologies, ni science. Le combat fut si violent et si inégal qu’au paléolithique, il y a 3,3 millions d’années, il ne reste déjà plus rien de la lignée humaine, née 4 millions d’années auparavant, hormis une poignée de survivants. 100 000 seulement en 4 millions d’années. Les autres ? La sainte Planète qui ne pouvait être assujettie, les avait détruits. Puis, arrivent encore et encore des holocaustes. Les australopithèques ? Balayés par la planète. Auprès d’eux, des espèces humaines du genre Paranthropes et Homo. Des Paranthropes ? Les trois espèces sont détruites à leur tour. Et sur 22 espèces du genre Homo, une seule survit. La fameuse Gaïa-la-Terre bienveillante a éliminé les 21 autres de son menu du jour. »

Passons. Notre époque puritaine, biberonnée aux réseaux sociaux, rejette de plus en plus violemment la science et le progrès (sans aucune connotation politique). Tout y passe : technologie, politique, économie, sujets de société, même la médecine et les sciences.

Défiance vis à vis du progrès

L’hystérie autour du professeur Didier Raoult illustre parfaitement la crise de confiance régnant jusqu’aux plus hautes sphères de notre pays. Son mépris des méthodes scientifiques et des protocoles multiséculaires a fini d’achever le triste tableau : les citoyens ne croient plus au progrès, à la science. 

Les discours complotistes et autres fake news ont envahi nos espaces publics au point de flouter le miroir du réel pour bon nombre de citoyens, des mouvements anti-progrès sont en germe aux quatre coins de l’Hexagone, des antennes 5G sont vandalisées (Birmingham, Liverpool ou encore Amsterdam par exemple)…

Dans une tribune publiée le 16 juin dans le journal Libération, Jean-François Debat (maire de Bourg-en-Bresse et secrétaire national du Parti socialiste à la transition écologique) explique que la 5G n’est pas « un progrès indiscutable », pointant du doigt par exemple l’impératif écologique.

Si la pollution numérique doit évidemment faire partie des débats, s’il ne s’agit pas, de toute évidence, de tomber dans un technophilisme béat, devons-nous pour autant nous adonner à une écologie punitive qui supprimerait tout droit d’expérimenter pour donner corps au « mythe du bon sauvage » ? En pointant les possibles conséquences du développement de la 5G, à opposer aux supposés faméliques avantages, Jean-François Debat ne condamne-t-il pas l’humanité à un immobilisme destructeur ?

Houellebecq a raison, la défiance, signe avant-coureur d’une société malade, est bel et bien l’élément constitutif actuel de l’archipel français et occidental. 

Triste ironie : alors que les connaissances dans les domaines scientifiques n’ont jamais été si importantes, les discours ambiants n’ont de cesse de jeter le trouble sur ce que des siècles entiers ont mis à appréhender. Tohu-bohu peut-être semblable à celui que l’humanité a connu après 1455 avec l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Transition douteuse, pour le moins.

La colère de notre époque

À la « réfutation » chère à Karl Popper qui était selon lui la meilleure façon de valider ou non une théorie, on préfère désormais les « allégations ». Alors que le philosophe expliquait qu’une théorie scientifique ne devait pas être confirmée, mais au contraire mise à l’épreuve et invalidée à sa genèse, c’est le contraire qui a aujourd’hui cours dans nos sociétés divisées, en colère et au bord de la guerre civile.

La « colère », voilà le terme qui résume sans doute le mieux notre époque. Cet « Âge de la colère » a été puissamment analysé par l’essayiste indien Pankaj Mishra. Son ouvrage qui s’inscrit dans la droite lignée des analyses d’Hannah Arendt sur le ressentiment et la colère retrace avec une précision historique et sociologique les origines et les tenants de ce sentiment si particulier. Par la même occasion, Pankaj Mishra détruit la viabilité du « choc des civilisations » théorisée par Samuel Huntington à l’orée des années 2000 en parlant de « guerre civile mondiale ».

Cette colère est le résultat d’un sentiment de trahison ; bon nombre de citoyens se sentent trahis par la modernité (d’où la défiance) et ses promesses qu’elle n’a pas toutes pu (voulu ?) tenir. Il s’agit sûrement de la clé de voûte du ressentiment palpable à l’échelle mondiale.

La trahison a longtemps été absente des écrits et études sociologiques, ce n’est que très récemment sous l’impulsion par exemple d’Akerström et de Nachman Ben-Yehuda que cette notion est étudiée de façon approfondie (quoique déjà présente dans les ouvrages de Goffman par exemple). La trahison, définie succinctement comme étant une forme de rupture d’un lien ou d’une relation, désigne en réalité un décalage entre une espérance, ce que l’on avait imaginé et la réalité à laquelle on est soumis. 

L’importance des émotions

Ce début de XXIe siècle nous oblige donc à réapprécier le rôle des émotions et des sentiments que l’on a voulu, pendant des siècles, délaisser au profit de la raison, énième dichotomie fallacieuse héritée des Lumières. Si l’on souhaite reconstruire une société de confiance, les expériences subjectives doivent être de nouveau analysées avec la plus grande attention.

La refonte de notre société devra passer par la confiance. Les économistes le savent, la confiance est mère de la prospérité. Les sociologues l’écrivent, pas de communauté pérenne sans confiance. Alain Peyrefitte expliquait même que c’est à cette société de confiance que nous devons le génie et la prospérité de l’Occident.

Dans ce pays qui préfère encore avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron, le temps presse. Pour cette Europe divisée du nord au sud par un clivage essentiellement économique et d’ouest en est par un clivage culturel, il est urgent de rétablir cette société de confiance.

Sans nul doute, cela passera par un questionnement critique de nos modèles politique, économique mais aussi philosophique. En attendant, tâchons de « faire notre part » en nous émancipant, en pourfendant les fausses idoles qui pullulent. Pour enfin, comme Nietzsche l’appelait de ses vœux, rendre possible un retour à la vie…

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