L’enfer est pavé de bonnes intentions (7) : Les démagogues

Et si les bonnes intentions avaient aussi pour source la tentation de… la démagogie ? Critique des Démagogues d’Yves Roucaute.

Par Johann Rivalland.

Les démagogues Yves RoucauteNous avons évoqué jusque-là, pêle-mêle et entre autres, le souci de l’intervention via l’aide (publique) au développement, le désir d’égalité (ou parfois plutôt d’une certaine forme d’égalitarisme), la mise en avant du concept (flou) d’intérêt général, la prétention à réguler les crises, à veiller sur les retraites des gens, pardonner les coupables, mais aussi de manière plus large à assurer le bonheur de l’être humain, veiller à la paix, sans oublier, au quotidien, les vertus présumées de la réglementation, afin de veiller à la protection des citoyens, le tout en faisant preuve au maximum de compassion bienveillante à l’égard de ses semblables. Et nous reviendrons sur bien d’autres sujets encore…

Mais tous ce sujets d’attention, plus généreuses et bien intentionnées (à première vue) les unes que les autres, n’ont-ils pas bien souvent pour point commun cette fameuse démagogie, vieille comme l’Histoire, que nous décrit si remarquablement Yves Roucaute à travers un ouvrage sorti fin 1999 et qui aurait certainement mérité un plus grand écho ?

La démagogie, un procédé qui remonte à l’Antiquité

Cet ouvrage est, en effet, remarquable à la fois sur les plans philosophique et historique, très instructif pour mieux comprendre le monde actuel et les dérives de la démocratie, à travers les origines de la démagogie dès l’Antiquité, dans ce que l’on appelle la démocratie athénienne, dont on fait tant l’éloge aujourd’hui et qui pourtant portait déjà en elle tous les germes de ses dérives totalitaires.

Une autre vision de personnages historiques tant adulés dans les livres d’histoire, à l’image d’un Périclès il y a 2400 ans, initiateur des dictatures populaires, qui ne sont nullement apparues avec le terrible XXème siècle.
Des dangers de la rhétorique et de ses dérives populistes, de l’art de plaire et de l’apologie du principe majoritaire, derrière lesquels se cachent en réalité un profond mépris du peuple, comme le montrera si bien Ayn Rand, et dont les conséquences furent, dès l’Antiquité, l’exécution à mort d’un Socrate et de nombre de dissidents à la pensée dominante quelle qu’elle soit (de Clisthène à Hitler et Staline, en passant par Napoléon Bonaparte, sans oublier l’ayatollah Khomeyni et consorts).

La nouvelle démagogie s’appelle aujourd’hui étatisme et le « vox populi, vox Dei » retrouve toute la gloire qui fut la sienne dès l’Antiquité, « les sondages et autres artifices servant de dérivatif à des girouettes qui flattent les passions et les préjugés de citoyens « gobe-mouches », comme le dit si bien l’auteur. Cela révèle toute la fragilité de la démocratie, où seule une poignée de « résistants », à l’instar d’un courageux Winston Churchill, parviennent à se faire entendre face à l’hydre de la démagogie.

L’ouvrage brille aussi par ses références à des expressions dont on pouvait avoir perdu l’origine. Ainsi en va-t-il de l’histoire du Veau d’Or, comme du célèbre « Du pain, des jeux », en référence aux célèbres joutes étatiques organisées par Jules César pour mieux asseoir son populisme, puis renouvelés de manière toujours plus cruelle par ses successeurs, de Caligula à Néron en passant par Auguste ou Claude, sans oublier les trop fameuses naumachies, qui pouvaient mener à la mort jusqu’à 15 000 gladiateurs pour le plaisir du peuple… « bon par nature ».

La surenchère démagogique

Les multiples personnages que l’on croise ainsi à travers l’ouvrage (Moïse, Judas, Ponce Pilate, Barrabas, Aristophane, Thémistocle, Socrate, Philippe Le Bel, louis XI, …) apportent un précieux éclairage sur de nombreux événements de l’Histoire.
Le passage sur Mirabeau est particulièrement intéressant, révélant une démagogie sans pareil, qui mènera à la surenchère sanglante des Danton et autre Robespierre, entre autres. Un homme qui maniait très habilement la parole, faisait preuve d’une grande subtilité politique et d’une forte capacité à manœuvrer en fonction des humeurs du peuple, quitte à se renier, en fonction de ses seuls intérêts ; un grand précurseur des mauvais politiques d’aujourd’hui, en quelque sorte. Comme le dit joliment l’auteur,

 « Ce pont vers la Terreur, Mirabeau l’a construit. Et coulent les têtes sous le pont Mirabeau. » (il meurt avant, mais a imprégné son style).

Yves Roucaute multiplie ainsi les belles formules, tout au long de l’ouvrage, à l’instar de celle-ci :

 « (…) des quotas pour imposer l’Egalité plutôt que l’égalité des chances qui dispense de quotas ».

Plus loin, il évoque la « tartufferie des droits de l’Homme », en qualifiant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de marché de dupes :

 « Marquée par son culte de la Loi, son sens de l’Egalité, elle est le credo des tyrannies populaires du XXème siècle ».

La partie de l’ouvrage consacrée à Napoléon Bonaparte est non moins instructive, notamment sur l’attitude de celui-ci durant la Révolution française, ses multiples trahisons, manipulations, calomnies et retournements de veste, qui ont permis son ascension et conduisent l’auteur à l’ériger en maître des démagogues modernes.

A son sujet, Yves Roucaute note surtout que « jamais histoire ne fut à ce point falsifiée », tant ce personnage est éloigné de l’apologie que l’on peut en faire et va inspirer très largement tous les grands maux du XXème siècle, nationalisme, étatisme, social-populisme et autre totalitarismes, étudiés ensuite dans les chapitres suivants, que je vous laisserai découvrir.

Un ouvrage vraiment à lire. Très instructif pour qui veut mieux connaître l’Histoire ou la voir différemment, avec plus de recul.

Combattre la démagogie, c’est combattre en partie l’enfer. Un objectif auquel, il me semble, le présent site s’efforce positivement de contribuer.

 Yves Roucaute, Les démagogues, Plon, octobre 1999, 332 pages.