Gestion publique de l’épidémie : ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas

Frédéric Bastiat (image libre de droits)

L’État a failli dans sa mission de protection des citoyens et a été contraint d’en appeler directement aux efforts de la société civile, qui s’est donc sauvée elle-même, tout en imposant une restriction de l’activité.

Par Pierre Bentata.
Un article de l’Iref-Europe

Alors que débute la phase 2 du déconfinement, commentateurs, experts et analystes de tous bords se félicitent de la stratégie française.

L’État aurait vaincu l’épidémie et assuré avec succès sa mission de sécurité sanitaire. Pourtant, comme à la fin de chaque bataille, l’heure du bilan s’annonce. Et pour le dresser, la métaphore guerrière chère à nos gouvernants n’est peut-être pas adaptée.
Car la situation s’apparente davantage à un arbitrage entre deux missions que l’État s’est attribuées – garantir la protection de chacun tout en promouvant la prospérité de tous – qu’à un conflit armé.

À l’image d’une guerre devrait se substituer celle d’une analyse des politiques publiques. Sur ce point, nous autres Français sommes particulièrement bien armés depuis que Bastiat nous a montré la voie.

Pour juger de l’efficacité de l’intervention publique, Bastiat nous rappelle qu’il est toujours nécessaire de mettre en perspective « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. »

Ce que l’on voit

Ce que l’on voit, c’est la fin de l’épidémie, le progressif déconfinement et la mise en œuvre de politiques publiques destinées à soutenir l’activité. Un succès apparent, puisque les hôpitaux ont su éviter la saturation des lits de réanimation ; masques, gels et autres tests ont finalement été fournis ; et l’État a pris le relais des entreprises fermées pour assurer le versement des salaires.

Ce que l’on voit, c’est donc le succès de l’action étatique qui est parvenue à endiguer l’épidémie tout en protégeant autant que possible l’économie.

Mais comment a-t-il réussi ? Autrement dit quel fut le prix d’une telle action ? Pour le savoir, il faut s’intéresser à ce que l’on ne voit pas directement.

Ce que l’on ne voit pas

Ce que l’on ne voit pas, c’est que la mission de sécurité sanitaire est financée par les Français.

Pour assurer le bon fonctionnement des hôpitaux, les Français s’acquittent chaque année des cotisations et contributions sur les salaires et des taxes sur le tabac et l’alcool, dont les montants perçus sont distribués par l’Assurance maladie avant d’être partiellement réalloués aux différents établissements de santé. Plus largement, la Sécurité sociale dont dépend l’Assurance maladie est majoritairement financée par les cotisations sociales, la CSG, l’impôt et les contributions sociales.

Ainsi, les Français payent déjà l’assureur public pour qu’il soit en mesure d’agir en cas de crise. Et si l’État avait été un bon assureur, il aurait pu se contenter de la manne versée par ses citoyens assurés.

Or, comme nous l’avons constaté, il en fut tout à fait autrement.

Afin de répondre à la pénurie de moyens, notamment de masques et de gels hydroalcooliques, plusieurs grandes entreprises ont abandonné leur activité traditionnelle et transformé leurs chaînes de production.

Pernod-Ricard a réduit sa production de spiritueux, bien désiré par les Français, pour céder une partie de son alcool aux fabricants de gels ; LVMH a cessé de produire des biens textiles à haute valeur ajoutée pour se lancer dans la confection de masques et Décathlon a réorienté sa production de masques de plongée pour les transformer en respirateurs.

Au-delà de ces géants, des petites entreprises ont mis à disposition leurs imprimantes 3D et des adolescents isolés ont fourni des masques aux hôpitaux.

D’assureur, l’État est devenu l’assuré de la société civile qui avait pourtant financé le service d’assurance !

Et ce n’est pas tout.

Faute de préparation et face au risque d’une épidémie incontrôlée, un confinement a été imposé. Les entreprises ont été contraintes d’interrompre leur activité, entraînant une récession majeure dont nous n’estimons pas encore la véritable gravité. Concrètement, une dégradation de l’économie signifie moins de biens et de services disponibles, davantage de chômeurs et de précarité, et un plus grand nombre de faillites.

Les Français paieront le prix du déconfinement

Autrement dit, les Français paieront le prix du confinement par une baisse de leur pouvoir d’achat et une détérioration de leur qualité de vie.

Bien sûr, l’État a pris en charge l’activité partielle des salariés afin de redonner du souffle aux entreprises. Mais ici encore, ce qu’on ne voit pas, c’est l’impact de cette décision sur les Français. Pour payer ces salaires, comme pour relancer l’économie grâce aux subventions ou aux dépenses extraordinaires, l’État doit s’endetter.

Et la dette se paye toujours, d’une manière ou d’une autre : soit par une hausse d’impôt, soit par un rachat des obligations d’État par la Banque centrale européenne – une monétisation – qui a pour effet d’augmenter le prix des actifs financiers puis réels, ce qui revient à créer un impôt sur le patrimoine futur de ceux qui n’en ont pas encore.

Dans la gestion de cette crise, ce qu’on voit c’est le résultat final : une épidémie endiguée, des hôpitaux ayant répondu efficacement au danger et une population sauvée.

Ce qu’on ne voit pas, c’est l’échec de l’État. L’État a failli dans sa mission de protection des citoyens et a été contraint d’en appeler directement aux efforts de la société civile, qui s’est donc sauvée elle-même, tout en imposant une restriction de l’activité.

Ce qu’on ne voit pas non plus, c’est que les Français auront payé trois fois pour ce service qu’ils auront finalement assuré par eux-mêmes : par le financement des hôpitaux et de l’Assurance maladie avant la crise, par le confinement durant la crise, et par le financement de la dette après la crise.

Une fois dévoilé ce qu’on ne voit pas, une seule question se pose : comment nommer un assureur qui prélève trois fois une prime pour un service qu’il ne rendra jamais ? Un constat en découle : la métaphore guerrière n’était pas si mal choisie après tout.

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