Le confinement, le remède de la France pauvre

A red Cross volunterr wearing protective clothing by DFID(CC BY-NC-ND 2.0) — DFID, CC-BY

La France est-elle trop pauvre pour proposer une protection digne de ce nom à ses citoyens, mais aussi à ses agents qui œuvrent pour le bien public ? C’est la question que nous pouvons nous poser.

Par Margot Arold.

La France est-elle trop pauvre pour proposer une protection digne de ce nom à ses citoyens, mais aussi à ses agents qui œuvrent pour le bien public ? C’est la question qu’on peut se poser, compte tenu des appels répétés à la solidarité entre individus, de même que l’aide des entreprises que l’État mettrait bien encore une fois à contribution.

Trop pauvres pour avoir des masques

Les Français semblent avoir complètement entériné l’absence de masques qui sont pourtant la solution idéale appliquée par d’autres pays (riches, évidemment), et qui aurait pu l’être chez nous, évitant le confinement.

Malheureusement, bien qu’Agnès Buzyn ait répété qu’il y en avait « des millions » « dans les stocks de l’État » (ce dont on se fout éperdument puisqu’ils ne sont pas disponibles pour nos bouches contaminantes), Olivier Véran a admis vendredi soir que les stocks de FFP2 étaient de… zéro.

Rassurez-vous, l’État a passé commande hier, ou il y a quelques jours, ou récemment. Peu importe. Le fait est que nous avons vu comment la situation évoluait en Chine en décembre 2019. Et que notre bureaucratie, pauvre voire incompétente, tente de prendre conscience du problème en mars 2020.

Donc, puisqu’il n’y a pas de masques à distribuer aux pharmacies, le message le plus approprié a été : « les masques ne servent à rien. »

Ce message, porté par Jérôme Salomon en personne (Directeur général de la Santé), est la déformation d’une réalité scientifique : le masque ne suffit pas.

Mais il est nécessaire. La pénurie fait dire des choses affreuses…

En Asie, ce genre de message a suscité la consternation. Mais le fier coq gaulois continue à chanter, vaille que vaille…

Sibeth Ndiayé n’est pas en reste, en déclarant elle aussi qu’il n’y aurait pas de masques pour les particuliers « car ce n’est pas nécessaire ».

Elle a également fait un tour de force en démontrant qu’utiliser un masque c’était trop technique, « même pour un ministre »...

L’autre message a alors été de ne plus sortir de chez soi. Cette consigne n’est pas dénuée de bon sens, seulement elle n’est qu’un pis-aller : nous n’avons pas d’autre choix. Et nous n’avons pas d’autre choix parce que l’État, garant de la sécurité des Français, n’a pas fait correctement son travail.

L’État est supposé avoir des stocks en cas de guerre ou d’épidémie. Une situation rare, mais éventuelle. L’argent public devait « aussi », voire surtout servir à financer l’achat de protections, sinon pour l’ensemble des Français (quoique…) au moins pour les soignants (qui dépendent tous directement de l’État), les fonctionnaires de police, les pompiers, les pharmaciens et leurs employés… Mais cela n’a pas été fait.

C’est ainsi que sur nos écrans de télévision nous observons incrédules des fonctionnaires de police sans masque de protection, devoir effectuer les contrôles de dérogations au confinement.

C’est ainsi que l’État donne comme consigne que les pharmaciens doivent porter un masque FFP2 mais que les préparateurs, pourtant au contact du client, peuvent se contenter d’un masque chirurgical.

C’est également ainsi que les médecins doivent pointer à la pharmacie du coin avec un « bon » de la CPAM pour avoir droit à leur petite boîte de 50 masques. Quand il y en a.

C’est ainsi que les cliniques privées, vidées de leurs patients en attente de chirurgie, n’ont pas de matériel de protection, ni pour leurs médecins, ni pour les infirmiers, ni les agents hospitaliers. Elles ne peuvent les acheter, même s’il y en a, car l’État a réquisitionné tous les masques dès leur fabrication.

C’est ainsi encore que les soignants tentent désespérément de s’organiser pour trouver coûte que coûte des masques, comme en témoigne cette annonce sur Twitter :

C’est encore ainsi que nous assistons à des applaudissements à 20 heures pour soutenir les soignants. C’est sympa. Mais ça ne sert strictement à rien. C’est même, de l’avis de certains soignants, un peu crispant de recevoir des applaudissements pour aller à la bataille, mais pas de masque.

Surtout quand ce sont les députés qui s’y mettent, dans un espace fermé, et non confinés probablement parce qu’ils font un travail indispensable…

C’est ainsi enfin que sur le net fleurissent des recettes maison pour confectionner soi-même son masque. Le pays qui dispose d’un système de soins envié par le monde entier, et financé par des tombereaux de prélèvements sociaux et d’impôts, est en train de se mettre à la couture pour réaliser une protection de fortune ! Un système D digne d’un pays soviétique pendant la disette.

800 milliards de dépenses sociales, le record mondial du pourcentage du PIB et #FabriqueTonMasque #FabriqueTonGel !

Il ne faudra jamais oublier ceci : le devoir de protection de l’État n’a pas été rempli. Au contraire, il envoie littéralement au casse-pipe ses zélés fonctionnaires. Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France, parle d’ailleurs de « chair à canons ».

L’État stocke et redistribuera tel un grand seigneur quand il en estimera lui-même la nécessité, ainsi qu’il le dit lui-même :

« Afin de préserver les ressources en masques de protection dans le cadre de la lutte contre le COVID-19, le Premier ministre a réquisitionné par décret du 3 mars dernier l’ensemble des stocks et productions de masques sur le territoire national.

L’utilisation des volumes recensés de masques doit, en effet, être encadrée afin de répondre avant tout et le mieux possible aux besoins des professionnels de santé, en ville comme en établissement. »

Le ministre rappelle la priorité nationale : protéger notre système de santé et ses professionnels pour maintenir la prise en charge des patients et la continuité des soins.

Le problème c’est que l’estimation des besoins des patients ou des soignants et ceux de l’État sont rarement synchrones.

Trop pauvres pour avoir du matériel et des médicaments… et en retard

Mais il n’y a pas que les masques. Le personnel médical alerte depuis le début sur le nombre très insuffisant de tests. Nous rappelions ici qu’il existe du matériel portatif pour les effectuer.

Mais l’État n’a pas voulu mettre ces moyens en œuvre, préférant attribuer le droit de pratiquer les analyses à des centres agréés, non équipés convenablement : les tests se faisaient manuellement jusqu’à fin février.

Or, de l’avis général des médecins et des scientifiques récolté dans le monde entier (pas ceux qui s’assoient autour d’une table le lundi pour dire qu’on peut « aller voter sans risque ») est : « Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez. Testez tous les cas suspects. »

On passera sur le nombre ahurissant de témoignages de médecins expliquant qu’on leur a refusé des tests pour leurs patients, voire pour eux-mêmes ! Les consignes depuis le début ont été de restreindre les tests, même lorsque le système n’était pas encore submergé, soit mi-février.

Pour les respirateurs, nécessaires pour les cas graves de COVID-19, là encore, il faut attendre la troisième semaine de mars pour que les politiciens s’en inquiètent. On fait, même dans ce domaine, du bricolage maison : des réanimateurs fabriquent eux-mêmes des connexions pour brancher plusieurs patients sur la même machine.

Mulhouse est débordé par les cas extrêmement nombreux dans la région. On sait depuis le 6 mars qu’un rassemblement de plus de 2000 personnes du 17 au 21 février dans la région a favorisé une immense contamination. Pourtant, c’est seulement la semaine prochaine que sera déployé un hôpital militaire en renfort de l’hôpital de Mulhouse, soit 21 jours plus (trop) tard.

L’État est trop pauvre : les entreprises paieront

Nos champions de l’économie ont encore frappé cette semaine.

Il faut se rendre à l’évidence, le message de Macron « l’État paiera » (directement inspiré de « c’est pas cher c’est l’État qui paie ») n’est pas exactement la vérité. D’abord, l’État, c’est nous, les contribuables. Donc ce n’est pas l’État qui paiera quoi que ce soit, à part avec sa grosse dette. C’est nous paierons.

Les entreprises n’avaient pas attendu d’instruction gouvernementale pour agir : nombre d’entre elles ont fait des dons : Pernod-Ricard propose de l’alcool pour fabriquer du gel hydroalcoolique et Sanofi livre de l’hydroxychloroquine gracieusement (mais à l’État). Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres, plus petites et tout aussi solidaires.

Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, a osé traiter de tire-au-flanc les employés du BTP qui sollicitent des protections sur leurs chantiers et menacent d’interrompre le travail. Certes, sur un chantier, la proximité avec un voisin n’est pas flagrante. Mais après tout, pourquoi les facteurs qui réclament la même chose auraient-ils gain de cause, eux ? Parce que l’État reconnaitra les siens ?

L’inénarrable Bruno Le Maire, jamais en peine pour trouver des soluces sur le plan économique, propose même une prime de 1000 euros à ceux qui veulent bien aller travailler en cette période de confinement. Alors le virus n’est-il pas dangereux pour tout le monde ? Certains doivent se dévouer ?

Enfin Darmanin suggère aux employeurs de payer les aides à domicile, même si elles ne viennent pas effectuer leur travail. Par solidarité.

« Si les employeurs ont les moyens de le faire, je les invite à jouer la solidarité nationale et à continuer à payer même si la prestation n’est pas faite, pour ces quelques semaines. »

Le laïus « l’État paiera » commence sérieusement à s’émousser.

Et puis au pire, puisque nous sommes trop pauvres, la nature « fait tellement bien les choses »…

« L’immunité de groupe »

C’est le pompon : entendre des politiciens (et quelques étranges médecins) évoquer l’immunité de groupe ! En résumé, quand une grosse partie de la population aura chopé le virus, finalement, les gens courront moins de risque d’être contaminés et le virus s’éteindra tout seul. Eh ouais. Magie de la pauvreté, magie des pays sans protection : compter sur la nature. L’immunité de groupe a d’ailleurs bien fonctionné lors de l’épidémie de grippe espagnole. Elle fonctionne également très efficacement au Congo ou en Centrafrique.

La nature va faire le tri toute seule parmi les humains. Ces malthusiens espèrent sans doute que le virus tuera des vieux pour économiser des retraites, des pollueurs pour que poussent les fleurs… espérant secrètement être les heureux élus d’un nouveau monde.

L’immunité de groupe est une fumisterie, un argument de pauvre ; l’entendre dans la bouche de ceux qui sont actuellement aux manettes de notre destin devrait alerter tout esprit normalement constitué : l’État français est tellement à la ramasse qu’il est même capable de vous dire que malgré tout l’argent de vos impôts, il vous laisse aux bons soins de mère Nature.

Il faudra nous souvenir que les vagues de malades graves qui arrivent aujourd’hui sont les contaminés d’il y a deux ou trois semaines, lorsque l’État a laissé se tenir les matches de foot (OL-Juventus alors que l’épidémie commençait de façon flagrante en Italie), a tenu des propos dangereux (les masques ne servent à rien), a enjoint les gens à sortir.

Il faudra nous souvenir, quand l’État arrivera les bras chargés de masques par milliers et de chloroquine réquisitionnée, que sa gestion incompétente de la crise a plongé notre économie déjà défaillante dans l’abîme et nous fera compter les morts, peut-être davantage qu’ailleurs.

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