Pour en finir avec le Revenu universel

Money by Remeriz (CC BY-NC-ND 2.0) — Remeriz , CC-BY

Il existe assez de subventions abusives sans que les libéraux ne se mettent à subventionner la citoyenneté. Alors, débarrassons-nous au plus tôt de l’idée même de revenu universel.

Par Christian Michel.

Comment s’en débarrasser ? Le Revenu Universel (RU) ne tombe jamais dans l’oubli. Comme une balle que de bons joueurs se renvoient reste dans l’air, l’idée du RU lancée ici par la droite, rattrapée là par la gauche, est volleyée de nouveau, dans un va-et-vient qui fascine les politistes et captive une partie de l’opinion.

Cette idée, rappelons-le, est de garantir à chaque adulte un paiement régulier, sans autre condition que d’avoir le bon passeport et un pouls qui bat. C’est pourquoi on parle aussi de ‘Revenu inconditionnel garanti’ et de ‘Revenu citoyen’.

Plusieurs objections

Les objections se pressent, drues et furieuses.

Pourquoi verser un revenu à ceux qui en ont déjà un ? Car le principe revendiqué d’universalité et d’inconditionnalité veut que tout le monde soit payé, même les nantis, les patrons, les possédants, qui n’ont pas d’huissier à la porte. Ne faudrait-il pas plutôt réserver l’argent du contribuable à ceux qui en ont besoin, chômeurs, handicapés, étudiants, petits retraités… ? Mais raisonner ainsi, c’est méconnaître la philosophie même du projet. Puisque les riches le perçoivent, ce transfert ne stigmatise pas les nécessiteux. Son soleil brille sur tous les citoyens, quelle que soit leur condition. J’y reviendrai.

Une autre objection est le coût. Elle est irrecevable pour les promoteurs du RU. Un gouvernement qui veut dépenser dépensera – et on ne le constate que trop bien aujourd’hui. Dieu merci, la France est enserrée dans l’euro, nos partenaires auront leur mot à dire. Mais il suffirait que quelques autres gouvernements (je pense à vous, Grecs, Italiens et Finlandais) basculent dans le camp du RU pour que saute ce garde-fou.

Le confinement vient effacer une autre objection qu’on élevait contre le RU. Il encouragerait les fainéants. Pourquoi bosser, si ne pas bosser vous vaut quand même un salaire ? Bien sûr, on pouvait montrer que chaque heure travaillée ajoutait un revenu au revenu universel. Et c’est une bien triste société que celle où les gens n’ont pas d’autre motivation au travail que le salaire.

Mais ce n’est justement pas le cas. Des millions de personnes confinées, à tous les niveaux de la hiérarchie de l’emploi, de la cuisinière à la grande patronne, réclament de retourner au boulot. Même payés, nous ne voulons pas (sauf très peu d’entre nous) passer nos jours à errer, à glandouiller, à visionner des chatons acrobates, ou mitrailler des zombies tueurs. Depuis deux millions d’années, la survie de notre espèce est due à la coopération de ses membres, et nos cerveaux sont programmés pour la cueillette, la chasse et le travail en commun.

L’objection libérale absolue au revenu universel

J’ai une autre objection à opposer au revenu universel – une que je n’entends jamais, une qui est absolue, et qui devrait être la première que les libéraux avancent. Le revenu universel est une mesure collectiviste, nationaliste et tribale. La gauche le revendique. Le RU, dit-elle, renforcera la cohésion sociale. Pas de surprise ici. C’est dans l’ADN d’un socialiste que d’être nationaliste. Même discours à droite. Quand on est nationaliste, le gène du socialisme finit par s’exprimer, question d’ADN aussi.

Mais les libéraux ne sont pas dans cette lignée-là. Un libéral ne saurait, sans renier toute sa philosophie, fonder une politique sur le privilège de la naissance. Nous sommes les héritiers des Lumières et de la Nuit du 4 août.

Quoi ? parce que j’aurais pris la peine de naître Français, j’aurais droit ma vie durant à un revenu sans contrepartie, sans autre condition que de continuer à respirer ? La femme en face de moi, le type à mon côté, occupés aux mêmes tâches, mais qui ont mal choisi leurs parents, seraient exclus de ce revenu ? Est-ce là un principe libéral ? Est-ce même tout simplement rationnel, fondé sur autre chose que sur le pouvoir pur et l’arbitraire ?

Il fut un temps, quand les socialistes se réclamaient des Lumières, un Jean Jaurès, par exemple, et le mot universel ne s’appliquait pas pour eux à une seule nation. Ils étaient internationalistes. Comme les libéraux. Que les socialistes aient compris à un tournant de l’Histoire que l’internationalisme est incompatible avec le socialisme, et qu’ils aient rejeté l’internationalisme est cohérent. Que les libéraux fassent le même choix est incompréhensible.

Nous sommes tous des héritiers. Il n’existe pas d’êtres humains en dehors d’une communauté qui nous a donné une langue, une culture, le bénéfice de millions de savoirs accumulés depuis notre vie dans les savanes. Certains ont reçu un patrimoine en plus, de l’argent, un bien immobilier, des actions… C’était la volonté expresse du testateur (notre Code civil, hélas, efface cette notion de don en rendant obligatoire la transmission aux enfants du défunt, une erreur que ne commettent pas d’autres traditions juridiques – mais c’est un autre débat). La culture aussi est un don, par conséquent, nous en sommes quittes. La culture française, dont je suis fier et amoureux, m’appartient, je ne lui appartiens pas. Je la traite comme je veux, et elle ne me doit rien. Sûrement pas un revenu.

Les libéraux doivent apprendre à distinguer la culture – riche, nécessaire, évolutive, qui nous relie à d’autres par toutes sortes de liens que nous tissons et défaisons au gré de nos intentions – de la citoyenneté, administrative, bête, ennuyeuse, utile seulement pour voyager, parce que d’autres pays la pratiquent, aussi bêtement et ennuyeusement que nous. Avec le risque un jour que cette citoyenneté ne se mue de simple désagrément en fanatisme guerrier. C’est ça, l’ADN de la citoyenneté.

Il existe assez de subventions abusives sans que les libéraux ne se mettent à subventionner la citoyenneté. Alors, débarrassons-nous au plus tôt de l’idée même de revenu universel.

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