Taxer les robots, ou comment scier la branche sur laquelle on est assis

Taxer les robots dans l’espoir que l’Homme ait le temps de s’adapter ou qu’il tire un profit sous forme de taxe redistribuée, c’est précipiter l’économie dans l’arbitraire d’une fiscalité impossible à définir.

Par Philippe Mösching.

Vouloir taxer les robots atteint un sommet de démagogie et montre une incapacité à intégrer le progrès dans la construction d’un avenir plus respectueux des citoyens et de l’environnement. Une usine à gaz fiscale qui viendra se greffer à un édifice déjà kafkaïen pour achever la paralysie de notre économique.

Robots et inquiétude

À l’origine d’une taxe sur les robots on trouve la peur, légitime, de voir disparaître des emplois. Taxer la machine qui remplace l’Homme est une réaction de défense qui permettrait de récupérer la perte fiscale actuellement prélevée sur les employés pour subventionner les pertes de pouvoir d’achat de ces mêmes employés ainsi devenus précaires. Ce sentiment de chute dans l’échelle sociale étant déjà très présent, les Gilets jaunes nous le rappellent chaque samedi. Ce n’est pas parce qu’une solution paraît logique a priori qu’elle est bénéfique. Cette position revient à essayer de se raccrocher aux branches comme on peut pour ralentir la chute au lieu d’essayer d’en exploiter les avantages.

De manière similaire, l’apport de travailleurs immigrés et la délocalisation d’activité créent le même effet immédiat sur l’emploi et induisent une réaction de défense similaire. Les effets tels que l’augmentation de la productivité, la baisse du coût des biens, la création d’emplois dérivés, l’aide apportée aux pays étrangers — qui nous sera bénéfique dans l’avenir — sont rapidement écartés car plus tardifs, moins certains, moins concrets et surtout perçus comme bénéficiant à d’autres. D’où cette convergence avec la désignation du néo-libéralisme, de la mondialisation, et de l’Europe comme coupables. Même raisonnement simpliste condamnant l’évolution du marché du travail en soulignant les effets immédiatement visibles sur l’emploi.

De plus en plus de partis politiques suivent cette voie. Le Rassemblement National arrivant en tête des élections européennes en démontre son efficacité. Dans ce contexte, le perfectionnement des robots, et plus largement de toutes les techniques numériques, représente la menace ultime à celui qui se croit déjà menacé de remplacement. Diverses prédictions annoncent des taux de remplacement par les robots suffisamment impressionnants pour en faire un nouvel argument électoral. Ajoutons à cela une tendance au rejet de l’artificialisation, et son corollaire : le retour aux techniques ancestrales, particulièrement dans l’agriculture, et nous aboutissons opportunément à cette proposition de taxation des robots.

Benoît Hamon a franchi le pas dans ce sens lors des européennes 2019. Sans succès. Sans doute que la menace n’est pas encore suffisamment concrète et que l’automatisation se fait pour l’instant avec des systèmes qui n’ont pas l’apparence humaine : qui proposerait une taxe sur les distributeurs automatiques de billets ? Pourquoi pas les presse-agrumes ? On remarquera que par crédibilité, personne n’a encore osé évoquer une interdiction des robots. Soyons attentifs car cette idée reviendra sous une forme ou une autre si la situation continue de se dégrader, amplifiant le cercle vicieux qui nous a conduit à ces rejets.

Bénéfices de la robotisation

Dans le cas de la robotisation, les bénéfices sont non seulement quantitatifs mais aussi qualitatifs : une production à la demande, sur mesure, et à coût équivalent quel que soit le lieu de production réduisant ainsi les transports et permettant une relocalisation. Le bénéfice écologique est évident. La production sans pesticide requérant beaucoup plus de main-d’œuvre deviendra possible grâce aux robots sans que nous soyons obligés de retourner travailler aux champs. Les exemples sont innombrables, et tous les domaines d’activité sont concernés. Et si ces bénéfices ne sont pas au rendez-vous, le marché s’ajustera, et les innovations trouveront leur juste place.

Néanmoins, un second argument, parfaitement recevable cette fois, nécessitera une réponse : les bénéfices induits ne se répartissent pas nécessairement équitablement entre les acteurs. Certains perdront leur emploi, quand d’autres gagneront des parts de marché ou accéderont à des métiers plus spécifiques, donc mieux rémunérés.

Schumpeter à nouveau

Les robots sont une innovation dans le prolongement de la mécanisation, de l’électrification, de l’industrialisation, et de l’informatisation. Et, pour être complet, il faudrait ajouter au terme robot, l’ensemble des nouvelles technologies de rupture : Internet, smartphones, cloud, intelligence artificielle, véhicules autonomes, drones, imprimantes 3D, etc. L’étendue de ce champ de taxation doit en faire rêver plus d’un.

Un premier scénario s’inscrit dans la logique schumpétérienne de destruction créatrice. Concept qui remonte aux années 40 et qui a servi à expliquer que même en détruisant des emplois, l’innovation est globalement positive pour l’économie et constitue un moteur de croissance. Dans notre cas, l’introduction de robots fera certes disparaître des emplois, voire des professions entières, mais en augmentant la richesse produite et en modifiant le paysage économique, créera de nouveaux emplois. C’est la destruction créatrice, avec un solde positif à la clé. On remarquera néanmoins deux difficultés : certaines créations d’emploi se font avec retard ; les nouveaux emplois font appel à des compétences différentes et nouvelles et donc ne s’adressent pas nécessairement aux personnes victimes de la destruction initiale. Gestion de la transition et nouveau contrat social devront être repensés ; d’autant plus qu’un scénario inédit se profile.

Un scenario inédit

Au lieu de s’étaler sur une période de transition, la destruction pourrait être cette fois plus soudaine, et la création d’emplois pourrait être très faible, amplifiant ainsi les difficultés énoncées ci-dessus.

– Premier aspect inédit : la soudaineté. Grâce à un environnement plus performant basé sur la digitalisation et la dématérialisation, la rapidité de pénétration des innovations dépasse largement la rapidité de réorganisation des structures. En s’appuyant sur des réseaux existant : internet, réseaux de compétences, réseaux de production, facilité de distribution, les délais de mise sur le marché à grande échelle sont de plus en plus court, particulièrement pour les services dématérialisés.

Accélération également due à des gains espérés très significatifs. Prenons comme exemple les véhicules sans conducteurs. La technologie est quasiment au point et au lendemain de son autorisation toutes les entreprises de transport devront s’y convertir en quelques mois sous peine de disparaître. La création de réseaux de transport publics à la demande sera possible. Toutes les villes voudront en bénéficier pour supprimer les bouchons, les parkings, les nuisances. La vie en région rurale ne sera plus dépendante de la voiture individuelle. Des transports publics efficaces et peu coûteux seront possibles dans des régions aujourd’hui mal desservies. Les personnes qui n’ont pas les moyens ou les capacités de conduire y trouveront une mobilité sans précédent. Ces bénéfices fulgurants créeront aussi une vague destructrice soudaine sans précédent.

– Deuxième aspect inédit : les emplois détruits ne seront pas remplacés directement. Précédemment, de nouveaux emplois plus qualifiés étaient créés graduellement pour accompagner l’innovation, à l’avenir ce besoin sera moindre créant un déficit net d’emplois. De plus, les systèmes informatiques continueront de progresser, alors que les compétences humaines resteront limitées, c’est l’effet de singularité prédit par R. Kurzweil qui rendra l’Homme obsolète dans bien des domaines, sinon tous. Ces innovations occuperont un spectre d’emplois de plus en plus large : la conduite, la construction, la production industrielle, les métiers de la santé, même les activités artistiques commencent à être inquiétées. La question ne sera pas de déterminer quelles activités subsisteront, mais pour combien de temps.

Tirons le meilleur profit du progrès

La révolution qui s’annonce sera rapide, profonde et touchera de larges domaines. Doit-on tirer le frein à main ? Sonner l’alarme ? C’est-à-dire taxer les robots dans l’espoir que l’Homme ait le temps de s’adapter ou qu’il tire un profit sous forme de taxe redistribuée. C’est précipiter l’économie dans l’arbitraire d’une fiscalité impossible à définir. C’est exposer dangereusement le pays à la concurrence d’autres pays plus clairvoyants. C’est se priver du progrès qui peut nous apporter tant en qualité de vie. C’est s’imaginer que l’État redistributif saura cette fois résoudre la précarité. C’est glisser vers une récession économique, idéologique et mentale au moment même où le pays devrait plutôt se redresser pour éviter que la pente ne devienne trop raide.

Au contraire, il faut faciliter l’insertion des innovations dans l’économie. Mais il sera aussi essentiel de créer les conditions qui permettront d’orienter ces avancées dans une direction communément choisie : réduction de notre empreinte écologique, lutte contre la précarité, éducation, santé, cadre de vie, aide aux pays en difficulté, etc. évitant que seules les décisions individuelles définissent l’avenir.