Coronavirus : « On n’appréhende pas correctement le risque épidémique »

Teddy bear with a medical protective mask. Coronavirus protection by Nenad Stojkovic — CC-BY

Le Docteur Bertrand Legrand, médecin généraliste, nous explique pourquoi les mesures annoncées sont nécessaires mais pas suffisantes.

Entretien avec le Docteur Bertrand Legrand qui après son passage dans l’émission « Envoyé Spécial », a accepté de répondre à quelques questions pour Contrepoints.

Contrepoints : les mesures annoncées par Emmanuel Macron hier dans son discours vous paraissent-elles suffisantes ?

Docteur Bertrand Legrand : On attendait un discours qui responsabilise un peu les Français : du point de vue du verbe et de la présentation, on a eu au moins quelque chose qui peut donner une prise de conscience aux Français.

risque épidémiqueÀ propos de la fermeture des écoles, dans une propagation épidémique comme celle-ci, c’est logique de fermer les écoles, parce qu’on pense que les enfants sont porteurs, et avec de multiples contacts, ils sont des accélérateurs d’épidémie.

Mais par exemple, en Italie, avant le pic épidémique, 10 % des soignants étaient contaminés. Donc il y a des questions à se poser.  Il n’y a pas encore de cohorte sur les soignants. Il faudrait tester les soignants régulièrement. Cela permettrait de prendre des mesures de précaution pour ne pas contaminer les patients.

Contrepoints : Pourquoi n’y a-t-il pas plus de prise de conscience dans la population ? Les gens ne semblent pas s’inquiéter outre mesure…

B. L. : Les gens ne comprennent pas. L’État n’a pas voulu affoler, pendant très longtemps, et a donné un certain nombre de consignes. Il y a même des médecins qui pensent encore qu’il ne faut pas affoler la population. Le problème, c’est que ce qui marche en Corée, au Japon, parce que les gens sont obéissants, en France ça ne marche pas parce que les gens ne le sont pas.

Les Français ne prennent pas conscience que rien qu’aller dans un dîner en ville ou voir des copains, c’est prendre  un risque et le faire prendre aux autres. Les jeunes ne réalisent pas qu’ils peuvent tuer les parents de leurs copains.

C’est ça l’impact : regarder dans les yeux quelqu’un de 60 ans et vous dire que vous allez le tuer parce que vous n’avez pas pu vous empêcher d’aller manger chez des copains. C’est criminel.

Contrepoints : Alors selon vous, comment faut-il s’y prendre pour communiquer efficacement ?

Au lieu de dire que dans 98 % des cas on guérit, donc dans la majorité des cas on s’en sort, il faudrait évoquer les autres, ceux qui ne s’en sortiront pas. Les gens pensent à eux-mêmes, et pas aux gens qui ne vont pas s’en sortir.

Les courbes d’épidémiologie sont explosives. Au début on a les moyens pour faire face, et quand les moyens sont submergés, on doit faire du tri. Et le tri, c’est de la médecine de guerre : on va devoir choisir quelle typologie de personne a le droit d’être réanimée et pas une autre.

Contrepoints : Dans son discours, Emmanuel Macron a évoqué une « deuxième vague », qui atteindrait ensuite les jeunes.

C’est une énormité. Il n’y a pas de deuxième vague. La notion de « deuxième vague » est franco française, il n y a jamais eu de doute scientifique sur le fait que cette épidémie amène en réanimation des personnes de médiane d’âge de 54 ans dont 21 à 50 % n’ont pas de facteur de risque.

Contrepoints : Fermer les écoles, mais maintenir les élections municipales, selon vous c’est paradoxal ? Dangereux ?

C’est criminel. Aujourd’hui on entre dans une période où, pendant 14 jours, nous allons subir toutes les décisions prises antérieurement par Emmanuel Macron et son gouvernement. On fera le bilan dans 14 jours, on comptera le nombre de morts, et on verra si avoir minoré le stade de l’épidémie et ne pas avoir pris les leçons de l’Italie a été « quoi qu’il en coûte ».

La droite devra se souvenir de son attitude car maintenir les élections est irresponsable et criminel1.

On n’appréhende pas du tout correctement le risque épidémique.

Même Jérôme Salomon (Directeur général de la Santé, NdlR) a dit que le masque pour le patient ne sert à rien. Eh bien si, le masque il sert à quelque chose ! Il évite au patient de projeter. Et nous aussi, médecins, c’est pour cela qu’on en met un.

Il faut vérifier les informations, lire les données scientifiques qui sont publiées. C’est des maths, avec 3 ou 4 inconnues, Covid-19 peut se traduire par 15 ou 20 000 morts, ce qui ne serait pas « très grave », mais on peut aussi avoir un zéro de plus.

L’Italie est souvent présentée comme moins équipée que la France. Est-ce une des raisons du nombre de la saturation des hôpitaux dans ce pays ?

On a le même nombre de lits de réanimation qu’en Italie. C’est totalement erroné de penser que les Italiens étaient moins bien équipés. D’ailleurs si vous regardez les images, vous verrez que les Italiens, eux, étaient équipés de masques FFP2 depuis le début. Nous on n’en a pas.

Le R0 à 5 (nombre estimé de personnes infectées par une personne malade, NdlR), comme ça semble être le cas, c’est beaucoup. Ça submerge n’importe quel système sanitaire.

Les Français doivent être responsables, ce n’est rien du tout d’annuler un dîner ou une sortie et de se confiner pendant 14 jours. Quel est l’intérêt de faire des réunions à 50 personnes pour discuter de sujets comme « la couleur d’une boîte » ? Le confinement social doit être respecté à la lettre.

Propos recueillis par Séverine B.

  1. Le report des élections municipales ? « C’est un coup d’État, c’est un coup de force institutionnel, c’est l’utilisation de la crise sanitaire pour éviter une débâcle électorale », a affirmé le président des Républicains, Christian Jacob, quelques heures avant l’intervention du chef de l’État. « Cela me semblerait absolument stupéfiant », a aussi affirmé sur BFMTV le président LR de la commission des Finances Éric Woerth. Source.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.