Transparence des politiques publiques : de l’URSS à l’Iran

Chernobyl by Clay Gilliland(CC BY-SA 2.0) — Clay Gilliland, CC-BY

On pourrait demander une Glasnost en France, une transparence sur les compétences réelles de ceux qui prennent les décisions et sur celles de ceux qui sont chargés de les appliquer.

Par Loïk Le Floch-Prigent.

Malgré tous les ressorts de montée des totalitarismes dans le monde, nous sommes tentés par l’espoir de voir les libertés gagner du terrain. Ma génération a connu le stalinisme et l’a vu disparaitre graduellement avec comme déclencheur la catastrophe de Tchernobyl survenue quelques semaines après le discours du président Gorbatchev sur la nécessité de la Glasnost.

Glasnost, la transparence qui a fait tomber l’URSS

Le symbole de la transformation du monde ancien a été la chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989 , mais je pense que l’explosion qui a eu lieu à Tchernobyl, en Ukraine, le 26 avril 1986, sur le réacteur nucléaire numéro 4, a précipité la chute d’un système politique qui a représenté le cauchemar de la seconde moitié du XXe siècle pour nos démocraties occidentales, et beaucoup d’autres.

Mon propos ici n’est pas de revenir sur la polémique nucléaire comme celle du nombre de morts dûs à cette catastrophe mais sur le divorce entre scientifiques, ingénieurs, industriels et les instances politiques des régimes totalitaires.

Les cadres politiques à la fois obéissants et incompétents prennent le pouvoir sur des instruments de plus en plus sophistiqués, et lors des incidents ils prennent des mesures inappropriées qui tournent au désastre. Le commissaire politique devenu le chef se montre fébrile, il commet deux erreurs : celle de ne pas avertir sa hiérarchie des difficultés et celle de se croire compétent.

Parmi les travers structurels connus de ce réacteur, tous les techniciens savaient qu’il ne fallait pas laisser la puissance fournie tomber rapidement sous peine de surchauffe, les fautes de gestion du 28 avril 1986 n’ont pas démenti les préconisations techniques, et les ordres successifs du directeur de la centrale ont conduit à l’explosion du réacteur, les trois autres n’ont été sauvés que grâce à la désobéissance des ingénieurs.

Deux ans après, en 1988, Valeri Legassov, grand scientifique russe, se suicide après avoir envoyé une lettre à la Pravda dénonçant les défauts des centrales mal conçues, les manques de contrôles effectifs et les économies exigées par le pouvoir politique. Le monde scientifique et technique dénonce l’ignorance comme la racine du mal et le président Gorbatchev sera informé seulement quelques jours après le drame, puisque officiellement le 29 avril, soit trois jours après, il ne s’agit que d’un sinistre de « gravité moyenne » !

Ce sont les techniciens occidentaux et la presse occidentale qui vont précipiter les informations vers le Kremlin et donc une réaction déterminée autour du concept de Glasnost comme je l’ai déjà écrit.

Incompétence et lâcheté des responsables politiques de ces régimes totalitaires suivies de mensonges successifs, ont conduit à la fois les responsables techniques et les peuples concernés à s’interroger et donc à se rebeller contre les pratiques les mettant en danger. Des techniques modernes de plus en plus complexes confiées à des idéologues peuvent effectivement devenir un danger local, régional et même planétaire.

Le commissaire politique-directeur de la centrale ne voulait pas déclencher de catastrophe, il obéissait aux ordres et n’avait pas la maitrise technique de l’outil qui lui avait été confié.

Transparence à Téhéran ?

Le mercredi 8 janvier, à 45 kms de Téhéran, un avion de la compagnie Ukraine International s’écrase avec 176 personnes à son bord.

La communication officielle fait état d’un problème au décollage puisque l’avion n’était encore qu’à 2400 mètres d’altitude avant d’entamer sa chute vers le sol.

Le même jour des missiles iraniens ont frappé quelques bases américaines en Irak et cette coïncidence interroge rapidement les commentateurs.

À bord de l’avion se trouvent 82 Iraniens, mais aussi 63 Canadiens et des Britanniques, Allemands, Ukrainiens… C’est le Premier ministre Canadien Trudeau qui lève le voile le vendredi 10 janvier : c’est un missile sol-air qui a frappé l’avion !

Les Iraniens commencent par démentir, veulent cacher les boites noires… et les dirigeants finissent par avouer l’erreur trois jours après encore, tous les experts constatant qu’il y a bien eu un impact conduisant au drame.

Le peuple iranien se soulève et demande des comptes, les manifestations sont jugulées comme celles d’il y a quelques semaines concernant la hausse du prix des carburants.

Le président iranien Hassan Rohani est obligé de tenir un discours demandant la  transparence : « Le peuple est notre maitre, nous sommes ses serviteurs ». Il demande aux responsables politiques et militaires intermédiaires de présenter au peuple leurs excuses pour les retards de transmission de la réalité, le tir de missile inadmissible. « Sincérité, intégrité, confiance », « il faut changer de gouvernance » martèle-t-il, on croit entendre du Gorbatchev !

Car nous retrouvons bien les deux aspects de la catastrophe de 1986 : incompétence des acteurs de terrain et des ordres donnés par des « militants » stressés par l’idée d’attaques aériennes américaines alors qu’ils ont à leur disposition toutes les techniques de contrôle pour comprendre ce point sur leur radar, et retard de trois jours pour exposer aux instances supérieures les raisons de l’accident ; ils vont sans doute payer cette erreur de leur vie alors qu’ils menaient une carrière tranquille de fonctionnaires obéissants.

Les scientifiques, techniciens et industriels iraniens qui ont travaillé par patriotisme sur le programme nucléaire de leur pays et sur celui des missiles sol-sol à portée de 2000 kms pour pouvoir intervenir contre Israël ne peuvent pas ne pas s’interroger sur la pertinence des dirigeants actuels à utiliser correctement les outils qu’ils mettent au point, même si le missile sol-air utilisé le 8 janvier était de fabrication russe.

Le peuple ne peut pas se sentir protégé par des militants incompétents capables de se tromper en 2020 sur la cible qu’ils éliminent. Nous sommes donc bien en face d’une Glasnost iranienne dont il nous faudra tenir compte.

La défiance à l’égard de la gouvernance actuelle laissera des traces et le président Rohani a insisté sur le test des élections législatives du 21 février indiquant aux « gardiens de la Révolution » que « le peuple veut de la diversité ». Il nous reste à espérer dans les mois ou années à venir la chute du « mur de Téhéran ».

Ma réflexion sur ces deux événements ne peut s’arrêter là.

La Chine est une dictature également, on le voit bien avec la façon dont le dossier de Hong Kong est traité mais après l’obscurantisme et les régressions de la période Mao Tse Toung elle a réussi à sortir de son isolement scientifique, technique et industriel sans catastrophes.

Le patriotisme chinois est sans doute plus exacerbé que beaucoup d’autres, mais la dictature a permis la libération d’une partie de l’économie, plaçant à la tête des industries de vrais industriels tandis que dans les sphères du parti dirigeant il restait un grand nombre d’ingénieurs et de scientifiques disposant d’une grande liberté de travail et d’expression.

Les grands dossiers techniques ne sont pas aux mains de commissaires politiques comme en Union Soviétique ou en Iran, les dangers d’un dérapage paraissent moindres et la Chine s’envole dans tous les domaines.

Divorce entre scientifiques et politiques publiques

Et nous, régimes démocratiques, sommes-nous à l’abri des idéologies conduisant à ignorer les réalités scientifiques, techniques et industrielles ? Pour l’instant ce sont surtout ceux qui parlent qui sont incompétents. Mais les idéologues vont vouloir imposer des « militants » comme acteurs, comme ailleurs.

Voilà pourquoi, par exemple, est inquiétant le fait que les idéologues font fermer la centrale nucléaire de Fessenheim, arrêtent le programme de nouveau réacteur nucléaire Astrid, condamnent les véhicules à propulsion thermique et soutiennent des projets de fermes éoliennes dont la défense de l’environnement n’est pas la qualité première ni l’utilité réelle pour satisfaire les besoins du pays en énergie la caractéristique essentielle. Je vous laisse poursuivre la liste.

Le divorce entre scientifiques, techniciens, industriels et politiques publiques est en train de se développer. On pourrait donc aussi demander une Glasnost en France, une transparence sur les compétences réelles de ceux qui prennent les décisions et sur celles de ceux qui sont chargés de les appliquer. Un espoir pour nous ?

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