Abandon de Fessenheim : le calcul l’emporte sur la politique énergétique

La politique énergétique française sacrifiée sur l’autel du calcul électoral.

Par Gérard Petit.

« Je suis en pleine activité et me sens en grande forme, j’ai encore belle allure et un bon potentiel de vie et d’utilité… mais je suis déjà morte ! »

Ainsi pourrait parler la centrale de Fessenheim, condamnée à la mise à l’arrêt définitif par sa maison mère EDF, dont la négligence programmée l’a privée de perspective en n’engageant pas les aménagements qui auraient permis qu’elle puisse fonctionner au moins dix années de plus, en particulier en ne lui appliquant pas le programme dit « post-Fukushima ».

Le célèbre adage « gardez-moi de mes amis » devrait donc être complémenté par « gardez-moi aussi des miens ».

On a promis à chaque employé EDF un reclassement satisfaisant et le processus est déjà engagé, privant la centrale d’avenir plus sûrement que par tout autre moyen coercitif.

On a promis aux territoires une manne qui ferait reverdir le désert industriel et l’arrivée d’entreprises d’outre Rhin qui pourront sans crainte d’un accident nucléaire venir profiter d’une main d’œuvre qualifiée et désœuvrée, celle des sous-traitants laissés sur place.

EDF rend les armes

Mais quelle est la réalité et l’adéquation de ces promesses de relance d’une activité économique privée de son moteur ?

Ainsi donc, c’est EDF qui rend les armes, alors qu’elle les détient encore toutes, y compris une dernière fournie par l’annulation du décret de mise à l’arrêt par le Conseil d’État.

Mais il faut satisfaire une opinion façonnée et des promesses électorales que d’autres ont formulées en n’abordant surtout pas les fondements techniques d’une telle décision, justement parce qu’ils n’existent pas.

La légèreté de nos politiques est bien grande pour en arriver à mettre au rebut des outils industriels répondant pleinement au cahier des charges le plus en phase avec les exigences actuelles en ce qu’ils contribuent à la décarbonation de l’énergie, à l’indépendance et à la performance économique du pays.

Fessenheim a une capacité de 1800 MWe, soit l’équivalent de la puissance de crête de 600 éoliennes, chiffre qui passe à 2 500 machines si on considère l’énergie fournie en un an ; cette électricité est fournie au réseau, à la demande ou en continu, selon ses besoins. Que faut-il davantage ?

Légèreté électoraliste

L’arrêt de la centrale reste programmé malgré le changement de mandature, choisie non parce qu’elle est la plus ancienne, ce qui ne fait guère sens au plan technique, mais surtout par sa proximité avec une Allemagne à qui il faut complaire au nom d’intérêts dits supérieurs ; et qui s’affiche verte et vertueuse, tout l’inverse de ce qu’elle est en réalité.

Cette trajectoire dramatique est emblématique de l’insubmersibilité d’une légèreté électoraliste, laquelle peut survivre à tous les arguments logiques, sauvée à chaque fois par des arguties taillées sur pièce, mais de mieux en mieux entendues.

S’agissant de l’arrêt de Fessenheim, vendu et revendu à l’opinion comme nécessaire puis comme incontournable, la question du pourquoi n’est même plus posée, le quand seul étant ce qui importe, le comment, c’est-à-dire la casse, restant accessoire.

C’est l’État qui a fait pression sur EDF pour qu’aucun futur ne soit envisagé pour Fessenheim, ce qui a logiquement conduit l’entreprise à ne pas engager les évolutions techniques requises pour une prolongation d’activité. EDF se place ainsi délibérément dans l’obligation de devoir retirer du service des machines qui ne seront plus conformes (respectivement en 2020 et 2022 pour les réacteurs n°1 et n°2), un implacable stratagème satisfaisant une opinion qui pourra finalement penser que les risques agités par les opposants étaient bien-fondés.

EDF exsangue

Arguments qui pourront resservir quand viendra prochainement le tour d’autres centrales.

Un principe d’une compensation de l’État à EDF pour contrainte infondée avait finalement été admis avant que soit récemment tramée la machinerie décrite, même si elle ressemblait à une aumône en regard de la perte que représentera la capacité de production de la centrale.

Mais dans la nouvelle situation artificiellement créée, l’État ne devra plus rien à EDF, la contrainte s’étant muée en obligation réglementaire, un habile et fructueux tour de passe-passe, au grand détriment de l’entreprise dont les finances sont déjà exsangues.

Dans la même veine et puisqu’on semble tout oser, pourquoi ne pas imposer à EDF d’indemniser les communautés locales et régionales lésées par un retrait unilatéral de l’activité. De la boutade à la réalité, le pas à franchir n’est peut-être pas si grand.