L’arithmétique est sans pitié pour le programme énergétique français

Eolienne by Jessie Romaneix Gosselin(CC BY-NC-ND 2.0)

Il est programmé de multiplier par trois l’éolien et par cinq le photovoltaïque, soit de passer à environ 90 GW d’énergie intermittente et aléatoire.

Par Michel Negynas.

La loi sur l’énergie et le climat qui vient d’être adoptée prévoit :

  • la fermeture des centrales au charbon en 2022
  • l’arrêt de 14 réacteurs nucléaires d’ici 2035, mais la trajectoire n’est pas fixée, ni ce que signifie « arrêt » : démantèlement ou mise sous cocon ?

Par ailleurs, il est programmé de multiplier par trois l’éolien et par cinq le photovoltaïque, soit de passer à environ 90 GW d’énergie intermittente et aléatoire.

On a vu dans un précédent billet que cela pose des problèmes de gestion de réseau même en cas de disponibilité de puissance suffisante.

 

Qu’en est-il à la pointe de consommation, en hiver, avec le programme qui vient d’être voté ?

La situation actuelle de la production française, dont pilotable, est la suivante :

  • nucléaire : 63 GW
  • charbon : 3 GW
  • fioul : 3 GW (pour mémoire, plus rien n’est vraiment opérationnel)
  • gaz : 12 GW
  • hydraulique : 25 GW, (mais 15 GW vraiment mobilisables en même temps)

Et les possibilités d’extension sont faibles :

  • éolien : 16 GW
  • solaire : 9 GW
  • bio énergie : 2 GW (bois et méthanisation)

La consommation à la pointe a atteint un record en 2012 à 102 GW. En 2018 elle a été de 96 GW.

Or, il y a des jours sans vent en hiver, et même très souvent. On peut parfaitement le constater sur le site eCO2mix de RTE. Par exemple :

  • le 11 décembre 2018 : l’éolien était à 486 MW pour 15 000 MW installés
  • le 27 décembre 2018 : 209 MW
  • le 20/01 2019 : 693 MW
  • le 21/02 2019 :  269 MW (cette situation a duré deux jours complets).

Multiplier la capacité installée par trois ou cinq ne change pas l’ordre de grandeur du problème.

 

Quelle sera la situation en 2022 :

  • la pointe ne changera guère en si peu de temps, prenons la à 95 GW
  • la capacité disponible à la pointe sera, en tenant compte de la disponibilité des installations (95 % de taux de marche pour les centrales classiques) de 88 GW.

Donc dès 2022 on ne passe pas les soirs sans vent. C’est d’ailleurs ce qu’a plus ou moins laissé entendre RTE, le Réseau de Transport de l’Électricité, filiale d’EDF. Mais sans trop le dire.

Comment l’État peut-il être aussi irresponsable ? Il semble qu’une des raisons est que la loi oblige RTE dans ses calculs à prendre non pas une sécurité absolue pour l’approvisionnement (c’est-à-dire avoir une capacité mobilisable bêtement égale à une prévision de consommation) mais une approche probabiliste ; pour simplifier, n’être en rupture que dans 10 % des cas…

 

Et en 2035 ?

Comment va-t-on passer a priori l’arrêt de 12 réacteurs supplémentaires après Fessenheim, soit 10 GW ?

  • dans 15 ans, on n’aura pas d’EPR supplémentaires, car aucun n’est décidé actuellement, et même si une décision est prise dans quelques années, les délais d’autorisation vont traîner en longueur
  • il n’y aura pas plus de vent et de soleil en hiver
  • nos voisins font les mêmes programmes, voire pire, on ne peut compter sur eux
  • le potentiel de la biomasse est très faible

La capacité sera alors de l’ordre de 80 GW. Comment baisser la pointe à cette valeur, sachant qu’on va privilégier le vecteur électricité chaque fois que c’est possible ? Il existe déjà des mécanismes qui allègent la pointe, via les gros consommateurs, les valeurs de la pointe en 2012 et 2018 en tenant compte. Donc on ne peut attendre trop de ce côté-là.

 

Examinons les solutions

– Ne pas baisser la pointe, si c’est impossible techniquement ou socialement :

  • installer 10 GW de centrales à gaz power to power (via bio méthane, méthane de synthèse, ou hydrogène) avec stockage associé capable de fournir pendant deux jours. C’est plus ou moins le principe du programme Negawatt (assorti d’une baisse de consommation de moitié !). Mais les technologies n’en sont qu’au stade de pilote, et les rendements attendus sont tellement faibles que le coût sera exorbitant avec des impacts environnementaux très négatifs. Et la disponibilité de la ressource (biomasse) est sujette à caution. En aucun cas cela ne pourra être opérationnel dans 15 ans, si même c’est faisable un jour.
  • installer en catastrophe 10 GW de centrales à gaz, alimentées en gaz russe ou qatari.

Baisser la pointe malgré des besoins en forte croissance :

  • faire de la France un désert industriel. Il est vrai que c’est bien engagé
  • utiliser les compteurs Linky pour organiser une pénurie tournante, via des algorithmes de tirage au sort ?
  • en tant que particuliers, acheter un petit groupe électrogène diesel
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