Le compteur Linky mérite-t-il d’être aussi craint ?

Linky fait l'objet de nombreuses critiques sur la protection de la vie privée ou le danger de ses ondes. Sont-elles justifiées ?

Par Martin Lévêque.

Linky-wikipedia(CC BY-SA 4.0)

Linky, le nouveau compteur communicant d’ERDF, est attaqué de toute part depuis que la filiale d’EDF a commencé à l’installer en décembre dernier. Il semble cristalliser les peurs malgré les avancées technologiques qu’il permet.

Symptomatiques d’une époque où la liberté d’expression n’a que peu de limites, et surtout pas celles de la bêtise, les théories du complot ont rarement autant eu la cote qu’en ce moment. Complotistes, conspirationnistes et lanceurs d’alertes ne sont certes pas tous à mettre dans le même panier, mais si certaines âmes influençables nourrissent encore des doutes sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, les premiers pas sur la Lune ou encore les attaques terroristes du World Trade Center, c’est que des esprits retors parviennent à manipuler l’opinion avec la complicité de médias en quête de sensationnalisme, et ce en l’absence de toute forme de preuve scientifique.

Depuis plusieurs années, les agitateurs d’opinion concentrent leurs foudres sur les ondes, responsables selon eux des pires nuisances du monde moderne. Après les fours à micro-ondes dont la dangerosité n’a jamais été prouvée en 40 années d’études, les téléphones portables que l’Organisation mondiale de la santé a timidement qualifié de «peut-être cancérigènes », les antennes-relais qu’aucun rapport n’a encore réussi à égratigner et même les ampoules à basse consommation, les complotistes français ont une nouvelle cible dans leur viseur : le compteur Linky, qui doit équiper 35 millions de foyers français d’ici à 2021.

Experts autoproclamés au bord de la paranoïa

Véritable avancée technologique, ce nouveau compteur intelligent et communicant permet de réduire la facture d’électricité des usagers et de mieux gérer la consommation énergétique des foyers. Mais depuis le début de sa mise en service en décembre 2015, le boitier vert acidulé fait l’objet d’un lynchage médiatique alimenté par des experts autoproclamés en santé publique comme Annie Lobé, journaliste et auteure indépendante, et Stéphane Lhomme, militant écologiste anti-nucléaire. Que ce soit à des fins mercantiles ou de pouvoir, ces derniers accusent le compteur connecté de tous les maux : surcoût déguisé, nuisances des ondes électromagnétiques ou surveillance de l’activité des foyers façon Big Brother… quitte à flirter avec la paranoïa !

Testé  avec succès à Lyon et en Touraine depuis 2010, Linky a déjà été adopté par plusieurs pays européens comme la Suède, la Norvège, l’Italie, l’Autriche, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, où il a systématiquement fait ses preuves. Avec une économie sur la facture d’électricité estimée à 23 % par le CNRS et mesurée à 90 euros annuels par foyer Outre-manche, le compteur 2.0 permet aux usagers de contrôler et d’ajuster leur consommation au quotidien, tout en rendant possible des interventions à distance (relevés, changements de régime, etc.). Grâce aux économies de déplacements pour ERDF, le coût de l’installation (120 euros par compteur et 5 milliards d’euros au total) sera amorti par l’opérateur et non par le consommateur. Un argument que n’entendent pas ses détracteurs, qui passent aussi soigneusement sous silence l’atout environnemental d’un appareil intégrant les énergies renouvelables au circuit électrique classique…

Les informations rassurantes rarement à la Une des journaux

Accusé de propager des ondes électromagnétiques forcément nocives, Linky s’avère pourtant aussi inoffensif qu’un compteur classique. Il fait en effet appel au courant porteur en ligne qu’ERDF utilise déjà depuis plusieurs années, notamment pour effectuer les changements heures pleines / heures creuses. Fonctionnant sans onde radio ni wi-fi, le nouveau compteur émet ainsi moins d’ondes qu’un téléphone portable, qu’une télévision et même qu’un radio-réveil. En 2012, une étude scientifique a même montré qu’il dégage un signal 2 500 fois inférieur aux normes internationales. Mais comme les trains qui arrivent à l’heure, les informations rassurantes font rarement la Une des journaux…

Quant aux plus tourmentés des conspirationnistes, ignorent-ils vraiment que les données des utilisateurs sont cryptées et que seule la consommation globale en kilowattheures est transmise aux services d’ERDF, sous la surveillance étroite de la CNIL ? Dans son rapport rendu le 30 novembre dernier, soit la veille des premières installations du boitier, la Commission lève un grand nombre de doutes en matière d’utilisation des données privées : si le relevé du compteur se fait de manière automatique, plusieurs garde-fous sont prévus. Le stockage effectué par défaut ne se fera par exemple qu’à l’intérieur du compteur ; pas question de transmettre automatiquement les données personnelles à ERDF (ou tout autre fournisseur d’électricité), qui devra obtenir du client un consentement exprès et écrit pour ce faire. De plus, d’après la filiale d’EDF, les échanges de données entre le boitier et le concentrateur se font grâce à un protocole de communication spécifique, ceci afin d’empêcher toute tentative fructueuse de hacking.

En fin de compte, qu’elle soit motivée par la peur du changement ou par un scepticisme ambiant, la psychose sur Linky et les autres appareils émetteurs d’ondes s’appuie sur des craintes réelles, mais ne repose sur aucune preuve scientifique. Quand de véritables lanceurs d’alerte comme Edouard Snowden ou Julian Assange peuvent jouer le rôle de garde-fou vis-à-vis des institutions et des lobbies, d’autres se sentent obligés de les imiter pour servir leurs intérêts personnels, quitte à en faire un combat idéologique. Si la vigilance est de mise face aux discours officiels, elle doit avant tout servir à identifier les imposteurs.