Retraites : la cigale française se moque des fourmis

Depuis 1945 la gestion des retraites par notre pays illustre magnifiquement la fable « La Cigale et la Fourmi ».

Par Alain Mathieu.

La Cigale et la Fourmi

Les fourmis sont les pays anglo-saxons, qui ont amassé des réserves pour les jours où la bise sera venue.

Les fonds de pensions collectent des cotisations des futurs retraités et les placent en obligations ou actions.

La retraite est prise à 65 ans après une quarantaine d’années de cotisations. Le placement a duré en moyenne 20 ans. Avec un rendement de 5 % par an, les cotisations ont ainsi été gonflées de 20 X 5 % = 100 %.

Elles ont doublé. Les retraites sont financées.

En 1945, après des décennies sans cotisations, la cigale française était fort dépourvue : pas de réserves constituées pour financer les retraites à venir. On s’est donc payé de mots, et même de grands mots, que le rapport Delevoye de juillet 2019 nous rappelle sans honte :

« La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances, il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes » (ordonnance du 4 octobre 1945).

 

La « garantie » par répartition

 

Cette « garantie » a été donnée en obligeant les actifs à verser des cotisations immédiatement reversées à des retraités qui n’avaient jamais cotisé. C’est ce qu’on appelle la répartition.

On a fait croire à ces actifs que leurs retraites seraient de la même façon financées par les actifs des générations futures.

Mais entre temps la durée de la retraite est passée de 10 à 20 ans, grâce à l’allongement de l’espérance de vie et à la retraite à 60 ans promise par Mitterrand.

Et les cotisations pour la retraite ont tellement augmenté qu’elles renchérissent le coût du travail et donc les prix des produits fabriqués en France. Elles ont contribué à réduire de moitié la part de l’industrie dans notre économie et donc la base de cotisations finançant les retraites.

La « garantie » est un énorme mensonge.

Le rapport Delevoye entretient ce mensonge en prétendant que les Français y sont favorables : sa « refondation » « doit préserver le cadre auquel sont attachés les Français, celui d’un système en répartition ». Ce rapport ne met pas en doute cette soi-disant garantie.

 

La réforme des retraites chez nos voisins européens

 

En dehors des pays anglo-saxons, d’autres pays européens ont pris le taureau par les cornes.

Il y a près de 30 ans les Suédois ont changé leur système de retraites, passant à un système par points qui assure que les cotisations seront suffisantes pour financer les pensions. Ils ont instauré en même temps une part de capitalisation.

Les Français ne se sont pas intéressés à la réforme des retraites allemandes lancée par Gerhart Schröder en 2001.

Il est admis en France que le remarquable redressement économique de l’Allemagne depuis 2005 est dû à la réduction des indemnités chômage et autres réformes Schröder du droit du travail faites en 2003 et 2004.

Mais la réforme des retraites de 2001 a joué un rôle encore plus important car elle a réduit les dépenses publiques de retraite, actuellement inférieures en Allemagne de 4 % du PIB à celles de la France, malgré une démographie très défavorable à l’Allemagne, puisque le nombre de naissances y a été divisé par deux entre 1964 et 2009.

En 1957 l’Allemagne était passée comme la France à un système de répartition, mais en 1989, quelques jours après la chute du mur de Berlin, le Bundestag avait déjà rectifié le tir en instaurant un système par points, comparable au système suédois (et aux retraites complémentaires françaises du secteur privé), avec cependant des cotisations plafonnées à deux fois le salaire moyen.

De plus, le régime de retraite allemand des professions libérales est de fait un régime de capitalisation, puisque ses réserves sont considérables et les pensions largement financées par le produit de ses placements.

En outre il n’y a pratiquement pas en Allemagne de régime spécial pour les fonctionnaires, puisque la plupart sont contractuels, les fonctionnaires fédéraux allemands étant moins de 1/20 des fonctionnaires d’État français.

La réforme Schrôder de 2001, dite réforme Riester, du nom de son ministre du Travail, a créé une retraite facultative par capitalisation, encouragée par des primes et des avantages fiscaux. Pour financer ces primes et avantages une baisse des pensions a été décidée.

De plus une loi de juin 2004 réduisit encore les pensions du régime par répartition en les faisant dépendre du rapport entre le nombre de cotisants et le nombre des retraités et en instaurant une décote pour départs avancés et une surcote pour départs retardés.

Enfin en 2007 la grande coalition qui suivit le départ de Schroder a fait passer l’âge de départ de 65 ans à 67 ans en 2029.

Ainsi les Allemands ont-ils en partie abandonné la retraite par répartition, au profit d’une retraite par capitalisation, souscrite par 40 % des ménages. De cigales ces ménages sont devenus fourmis.

Le rapport Delevoye aurait pu expliquer aux Français pourquoi les Anglo-saxons comme les Suédois et les Allemands ont préféré la capitalisation à la répartition : à cotisations égales, elle double le montant des pensions.

Au lieu de ce bonus, la réforme Delevoye nous promet un rendement ridicule des cotisations, inférieur à 1 % par an. Pour expliquer simplement ces évidences, il eût fallu trouver le courage de contredire un tabou syndical.

Loin de là, les préconisations de Delevoye instaurent un régime par répartition sans la moindre capitalisation, entièrement étatique, en supprimant les retraites complémentaires et le régime des professions libérales qui fonctionne en partie par capitalisation grâce à ses réserves.

On comprend que les professions libérales, qu’on va spolier de ces réserves, ne soient pas d’accord.

Notre système va donc rester le régime de cigales décrit par le rapport Delevoye : « injuste, complexe, illisible, et inadapté aux défis de demain ».

 

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