Retraites (3) : comment manipuler les chiffres

Photo by Les Anderson on Unsplash, CC,

Troisième partie de notre volet consacré à l’analyse de la réforme des retraites. Aujourd’hui : comment manipuler les chiffres.

Par Gérard Maudrux.

La réforme des retraites proposée, à recettes identiques, promet un résultat magique où tout le monde gagne. Le taux de remplacement passe pour beaucoup de 50 à 70 % ; les fonctionnaires et régimes spéciaux voient leur cotisation passer de 75 à 28 % et toucheront également plus. Pour mieux comprendre ce qui peut se cacher derrière une bonne présentation, voici quelques trucs pour manipuler les chiffres.

Premier exemple : prendre les chiffres à l’endroit ou à l’envers, comme cela nous arrange. Je l’ai pratiqué pendant longtemps pour la compensation nationale. Chez les libéraux, quand on encaisse 100 dans le régime de base, on reverse 37,5 au titre de la compensation. Première présentation, celle des autorités : la compensation représente 37,5 % de la cotisation. Je présente cela autrement : quand je verse 62,5 à mes retraités, je verse 37,5 aux autres régimes, soit 60 % du montant des retraites. En passant de 37,5 % à 60 %, la première présentation décrit une situation presque acceptable, la seconde une situation inacceptable, et pourtant les chiffres sont les mêmes.

La retraite abracadabra

Autre exemple pour masquer une augmentation de cotisation ou une baisse de retraite : le taux d’appel. Comme dans beaucoup de caisses, les cotisations Agirc-Arcco sont « appelées à 125 % ». Quand j’ai une cotisation à 10 %, que je n’ai pas le courage de vous dire que je l’augmente de 25%, je garde le taux de 10 %, et « j’appelle à 125 % », soit une augmentation de la cotisation qui reste pourtant à 10 %. Vous pouvez le voir comme une augmentation de cotisation, d’autres peuvent le présenter comme une baisse des retraites : à cotisation égale, j’ai moins de points, donc moins de retraite.

Autre manière plus subtile pour en même temps augmenter les cotisations et baisser les retraites : modifier le plafond. Exemple, pour 100 000 euros de revenu, 10 % de taux de cotisation, vous avez droit à 10 points. Je porte ce plafond à 110 000 euros, je garde le même taux de cotisation. Avec le même revenu, 100 000 euros, je n’ai plus que 9 points, et celui qui est à 50 000 euros n’a plus que 4,5 points au lieu de 5. Ainsi je taxe un peu plus les plus hauts revenus, mais surtout je baisse l’ensemble des futures retraites de 10 %, sans que cela se voie de suite. Augmentez le plafond de la Sécurité sociale supérieur à l’inflation, et le tour est joué.

L’allongement de la durée de cotisation, je vous l’ai montré, a peu d’effet sur l’équilibre, ne faisant que repousser le problème tant que l’espérance de vie augmente. C’est en fait une baisse des retraites qui ne porte pas son nom. En effet, augmenter cet âge change peu ou pas les comportements. Chez les libéraux, le passage de 65 à 67 ans n’a pas changé l’âge moyen de départ. Dans le rapport, les prévisions COR donnent à peu près le même résultat, avec une stagnation en dessous de 65 ans. En augmentant l’âge du taux plein, les gens partant toujours à 65 ans, de moins en moins auront le taux plein, ce qui fera baisser la retraite moyenne servie.

Les chiffres vs la réalité

Chaque exemple pratique cité par le rapport peut avoir sa propre technique pour arriver à un faux résultat. Prenons le premier, David (p 19). Il touche depuis toujours 1,5 SMIC. Avec la réforme, il va toucher à la retraite 70 % de son dernier salaire, or aujourd’hui, pour une cotisation inchangée (28,12 %) le taux de remplacement est de 50 % (p 136). Il va donc percevoir 40 % de plus ! Cherchez l’erreur. Pas évident. Pour le calcul de sa pension, c’est le dernier Smic, qui a été multiplié par 43 années de cotisations, or en 1976 (première année d’activité), le Smic était exactement 6,5 fois inférieur à aujourd’hui. On me répondra que l’on fait le calcul en euros constants, on peut donc les faire en « Smic constant ». C’est vrai. Pour les projections retraites on ne tient pas compte de l’inflation : quand on dit que si vous avez 1000 aujourd’hui, et que dans 20 ans les projections vous donnent 1000, ces 1000 seront peut-être 1200 avec l’inflation, mais équivalant à 1000 d’aujourd’hui. Le truc ici est que depuis 1976, le Smic a grimpé plus vite que l’inflation — cette dernière, multipliée par 4,3, contre 6,5 pour le Smic. Dans l’exemple, le nombre de points acquis par David en 1976 a été gonflé de 50 %. Il aurait fallu prendre le SMIC moyen sur 43 ans pour calculer la vraie retraite, le taux de remplacement tomberait alors de 70 à 50 %, plus crédible.

Pour Céline (p 27), on majore l’avenir et donc le calcul de sa future retraite, en augmentant son revenu de 300 euros l’an, soit deux fois plus que les meilleures conventions collectives. Tout ceci n’est pas crédible. Pas étonnant que tout le monde gagne. Pour les fonctionnaires, une partie du résultat est obtenue en les faisant cotiser plus longtemps, mais avec une cotisation divisée par 3. Nous sommes loin du compte. De plus, avec les dérogations prévues, l’alignement de la durée de cotisation n’est pas pour demain, les décisions d’aujourd’hui seront remises en question demain avec un autre gouvernement et quelques grèves.

Le gros de l’entourloupe est ailleurs, je pense l’avoir déniché — vous en avez la primeur car je n’ai pas vu ces constatations dans la presse ou venant de spécialistes (je n’ai peut-être pas tout lu). Il ne faut pas prendre les bons chiffres ou les sortir d’un chapeau.

Premièrement, Monsieur Delevoye annonce partout que pour 10 euros cotisés on a 1 point et qu’avec un rendement de 5,5 %, ce point vaudra 0,55 euros (si on est au taux plein, sinon c’est moins). Faux. Tout d’abord la cotisation sera de 28,12 %, décomposée en 2 parties : une cotisation de 25,32 % (plafonnée à 3 PSS) donnant droit à des points et une cotisation de 2,80 % (sans plafond). Dans tous ses exemples, on oublie simplement que la cotisation versée au régime n’est pas de 25,32 % mais de 28,12 %. 

Ainsi si je gagne 100, pour lui je cotise 25,32, j’ai donc 2,53 points. Or la cotisation retraite est de 28,12 %. La réalité : je gagne 100, je cotise 28,12 et non 25,32, par contre je n’ai pas 2,81 points, mais toujours 2,53 points. Ce ne sont pas 10 euros cotisés qui donnent un point, mais 11,11 euros cotisés qui donnent un point ! Et pour 10 euros cotisés on n’a pas 10 points mais 0,9 points, et si on a 0,9 points pour 10 euros au lieu de un, le rendement n’est plus de 5,5 % mais de 4,95 % ! Je n’ai vu personne relever cette « erreur » depuis deux mois. Signalons au passage que lors des premières réunions de « concertation », le rendement annoncé était de 5 %. Ensuite 4,95 % est-il le bon rendement ? N’est-il pas gonflé ? Impossible de le savoir sans projections, toujours refusées à chaque demande. Un comble car chaque fois qu’une caisse veut apporter des modifications à un régime, la première chose que demande le ministère ce sont des projections, pour savoir si c’est équilibré et combien de temps. C’est le B.A.ba de toute réforme.

Exemple pratique : mon cas, je suis monsieur Moyen. Je cotise 100 euros par an. Cela me donne donc 10 points, selon tous les exemples du rapport. Je cotise 44 ans, j’ai donc acquis 44 x 10 = 440 points, qui me donneraient une retraite de 440 x 0,55 = 242 euros, toujours selon les exemples du rapport. Maintenant, qui me donne ces 242 euros ? Les cotisants. Combien cotisent-ils ? 100 euros en moyenne, comme je l’ai fait. Combien sont-ils ? 1,75 aujourd’hui (1,75 cotisants/1 retraité). Donc le régime universel encaisse 175 euros, et me verse 242 euros ? Où trouve-t-on la différence que l’on prétend pouvoir me donner ?

En corrigeant la première manipulation, contrairement à ce qui est dit et écrit, pour 100 euros cotisés je n’ai que 9 points, ce qui porte ma retraite pour 44 ans à 212 euros, toujours pour 175 euros disponibles. Nous sommes encore loin du compte. Ces 5,5 % de rendement sont sortis d’un chapeau de magicien, ils ne semblent pas issus d’un calcul.

Qui a tort, qui a raison ? Je ne suis pas actuaire. Notons au passage que ces 100 de cotisation correspondent à un revenu de 355 euros avec une cotisation de 28,12 %. Avec 175 euros de recettes du régime, cela correspond exactement au taux de remplacement de 50 % actuel, confirmant que mon raisonnement n’est peut-être pas faux.

Pour avoir la vérité, il faut des projections, que nous n’avons pas. Sans projections on ne sait pas si le régime est équilibré (dépenses = recettes) avec 5,5 %, même 5 %. Ces projections doivent être faites par des personnes totalement indépendantes, ce ne peut donc être le HCRR, le COR, ou la Cour des comptes. Les caisses de retraite actuelles doivent s’associer pour financer un gros cabinet d’actuaires afin de déterminer le vrai taux et avoir un calcul crédible de nos futures retraites.

Pour terminer, le pire est à venir, car demain, quand je serai à la retraite et qu’il y aura 1,3 cotisant pour un retraité, que la recette sera de 130 euros au lieu de 175 euros, comment vais-je toucher mes 242 euros, voire même mes 175 euros ? Cette notion ne semble pas inscrite dans les exemples de futures retraites. Promesse de dupes ?

__

Gérard Maudrux analyse la réforme des retraites pour Contrepoints. Retrouvez l’épisode 1 et l’épisode 2.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.