Piketty : une avalanche de chiffres pour une idéologie contestable

Piketty ou le retour de l’éternelle utopie socialiste, ou tout simplement de la jalousie.

Par Yves Montenay.

Les inégalités sont un sujet important, mais plus propre aux proclamations qu’aux analyses sereines. La polarisation sur ce thème est devenue un facteur important pour les carrières. Celle de Thomas Piketty, dont le dernier livre vient de paraître, en est une bonne illustration.

Suivre le courant intellectuellement dominant ?

Je suis un enfant de la guerre froide, et me souviens de l’époque où « il fallait » être marxiste pour gagner en notoriété et progresser dans sa carrière : journalistes, chercheurs, essayistes, écrivains de fictions y étaient souvent astreints…

Ou alors, comme Raymond Aron, on s’en distinguait en s’opposant. Avec la satisfaction, juste avant de mourir, de se voir rejoint par « son petit camarade », Jean-Paul Sartre, qui venait de renier toute sa carrière de compagnon de route du Parti communiste.

Plus tard « il fallait » être anticolonialiste, puis maoïste, et j’en passe, pour arriver aux obligations sociales d’aujourd’hui : promouvoir l’écologie et dénoncer les inégalités.

Ces mouvements intellectuels ont bien sûr des fondements, sinon ils ne dureraient pas (la mode maoïste a été brève), mais il faut savoir garder un certain recul.

Ces réflexions me viennent à l’esprit alors que Thomas Piketty est devenu chroniqueur au Monde et sort son deuxième livre : Capital et idéologie.

Piketty ou comment justifier une idéologie par un océan de statistiques

D’abord, un avertissement. Mon sujet ici n’est pas les inégalités, mais la tendance, depuis plus d’un siècle, de justifier des convictions politiques par une présentation  scientifique, voire mathématique.

Ce type de présentation me laisse profondément sceptique, du fait de ma formation scientifique et économétrique et par ma pratique du management et des chiffres, à l’occasion de nombreuses déclarations fiscales ou autres de multiples entreprises, associations ou particuliers.

Ma conclusion est que les chiffres globaux, nationaux ou internationaux – on dit  macro-économiques pour faire sérieux – n’ont pas beaucoup de valeur.

Or ce sont précisément ces chiffres, et même une avalanche de chiffres, qu’utilise Thomas Piketty pour soutenir ses idées politiques, idées illustrées par sa participation à la commission économique du Parti socialiste en 1995–97, puis à « À gauche en Europe ». Ce fut ensuite le soutien à Ségolène Royal et, pour l’élection suivante, la proclamation dans Le Monde de « la pertinence des options proposées par le candidat François Hollande ».

Voyons cela de plus près !

Le Capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty

Thomas Piketty a suivi le cursus méritocratique traditionnel de la fonction publique : l’École normale supérieure, une thèse, des articles et des livres. À la fin des années 1990, les inégalités sont déjà porteuses et il fait ses gammes sur ce thème.

Pour percer, il faut trouver une idée choc et apparemment mathématique. Pour cela il invente un mécanisme de création des inégalités qui rendra nécessaire une révolution, ou à tout le moins un matraquage fiscal des riches. Ça plaira aux idéalistes et aux jaloux. Ce sera sa formule : « Le revenu du capital croît plus vite que le revenu national ».

La justification sera une avalanche de chiffres qui va tétaniser le lecteur. Il y en aura près de 1000 pages pour faire encore plus sérieux. Le tout s’appelle Le capital au XXIe siècle, et paraît en 2013.

Thomas Piketty a réussi son coup, on parle de 2,5 millions d’exemplaires et d’une percée aux États-Unis.

Un postulat très discutable

Pourtant, j’ai de sérieux doutes sur le fondement de ce livre : si la rentabilité du capital dépasse durablement la croissance, non seulement la part des riches s’accroît, mais au bout d’un certain temps elle s’accroît tellement qu’il ne reste rien pour les autres.

Or l’enrichissement moyen est évident depuis plus d’un siècle.

Voir notamment Jean Fourastié, peut-être le seul enseignant d’économie concrète que j’ai eue à Sciences-Po et dont je participe à sauvegarder son souvenir avec celui d’Alfred Sauvy, tous deux étant les piliers intellectuels du site Sauvy–Fourastié.

À l’opposé de Piketty, Fourastié constate et mesure une forte diminution des inégalités.

Il remarque que les grands bourgeois ont beaucoup moins de domestiques qu’auparavant, que les châteaux se transmettent difficilement d’une génération à l’autre et surtout que le prix des produits courants, notamment la nourriture et l’électroménager, ont tellement baissé par rapport aux salaires que les inégalités matérielles de la vie quotidienne se sont effondrées.

Il est resté célèbre par ses suivis à long terme des prix exprimés en salaire d’un très grand nombre de biens. On est très loin de la macro-économie !

Certes, les périodes analysées par Fourastié et Piketty ne se recoupent pas complètement et ce dernier signale que la flambée des inégalités serait récente.

Néanmoins, les observations de Fourastié restent valables aujourd’hui. Donc pourquoi ce mécanisme ne joue-t-il que maintenant ? Cela jette un doute sur son nature structurelle et renvoie à des causes conjoncturelles.

Mais même « conjoncturellement », l’observation de base d’une forte augmentation des inégalités est-elle exacte ? Elle est certes sans arrêt répétée comme évidente, surtout aux États-Unis, où cet ouvrage a eu un grand succès. Et le livre multiplie les statistiques pour le prouver.

Des scientifiques remettent en cause les conclusions de Piketty

Or ces statistiques de Piketty ont été passées au peigne fin par les critiques et très discutées, notamment par Richard Sutch, Michel Ruimy et une enquête du Financial Times.

Un ouvrage international et collectif Anti-Piketty, vive le capital au XXIe siècle regroupe les travaux d’une vingtaine de spécialistes de disciplines variées.

Ces critiques pointent notamment une mauvaise prise en compte des différences fiscales d’un pays à l’autre et surtout de la redistribution, point pourtant essentiel.

Ils remarquent également que Piketty choisit les chiffres qui lui conviennent : ce qui est vrai pour les 1 % les plus riches à un moment donné dans un pays donné ne l’est pas pour les 9 % suivants, néanmoins très riches également et donc surtaxables de son point de vue.

Ils remarquent enfin que Piketty ajuste ses données à son raisonnement, « pour des raisons techniques » a-t-il répondu.

De toute façon, la mesure des inégalités est pratiquement impossible, et la comparaison d’un pays à l’autre l’est totalement : les définitions ne sont pas les mêmes et les données sont très imparfaites (le coefficient de Gini de l’Égypte indique des inégalités plus faibles qu’en France !!!)

Mais cette querelle de chiffres, pourtant fondamentale, passe par-dessus la tête des lecteurs.

Que penser du dernier livre de Piketty, Capital et idéologie ?

Thomas Piketty Capital et idéologieEt voici maintenant le dernier livre : 1200 pages cette fois !

Il faut frapper fort et utiliser des mots politiquement connotés : « capital » et « idéologie ». Donc, haro sur l’idéologie qui produit des riches.

Pour Pierre-Antoine Delhommais dans Le Point du 12 septembre, « Piketty l’économiste s’efface trop souvent devant Piketty le penseur politique qui veut dépasser et abolir le capitalisme et refonder le système économique mondial ». Bigre !

Le Monde et l’ensemble de la presse de gauche font une présentation tout à fait favorable de ce dernier livre, notamment en soulignant sa documentation « mondiale ».

Mais ce « mondial » comprend principalement la description du système des castes en Inde, et de la tripartition indo-européenne (clergé, guerriers, les autres… ou leur équivalent dans diverses sociétés) ce qui n’est pas directement lié au fonctionnement du capitalisme.

Surtout tel que le définit Piketty qui situe l’origine du capitalisme au XXe siècle, alors qu’il s’agit d’un système économique évoluant continûment depuis l’origine de l’humanité.

Personnellement, à propos d’une idéologie qui produit des riches, je pense à celle de la Chine et aux autres pays où le pouvoir est tout-puissant, ce qui donne d’énormes opportunités d’enrichissement à ses membres et à leurs proches, au détriment de la population, et non à son service comme les vrais capitalistes que sont Bill Gates ou Steve Jobs.

Qui parle de l’action philanthropique de Bill Gates pour diffuser l’hygiène élémentaire en Inde ? C’est grâce à lui si l’État indien a fini par promouvoir l’idée des toilettes auprès de la population. Et l’amélioration de la santé des habitants aura un impact certain sur l’économie du pays.

Et la querelle sur la marée de chiffres dans ces 1200 pages rebondit, un peu analogue à celle critiquant les données du livre précédent. Or ces données sont cette fois-ci plus mondiales, donc encore moins fiables.

Remarquons que les tableaux de chiffres qu’il y inclut confirment les observations de Fourastié, avec une diminution fantastique des inégalités depuis le XIXe siècle et le début du XXe.

L’éternel retour de l’utopie socialiste

Je conclurai sur la prise de position récente de Piketty sur la réforme des retraites : dans sa chronique « Qu’est-ce qu’une retraite juste ? » (Le Monde du 7 septembre) Piketty propose tout naturellement un taux de remplacement diminuant avec le revenu, et s’oppose au principe de la réforme Delevoye « une même pension pour une même cotisation ».

Il demande que la redistribution entre retraités aille bien au-delà des « 25 % de solidarité », qui vont, à juste titre à mon avis, surtout aux mères de famille. Et il justifie cela par l’argument selon lequel « les rémunérations les plus importantes ne sont pas légitimes » ! Or ce qui arrive dans les caisses de retraites ne vient pas de Carlos Goshn, mais des  classes moyennes qui seraient surprises de voir leurs rémunérations considérées comme illégitimes.

Bref, voici enfin l’homme providentiel pour la gauche, celui qui pourrait la réunir car il pourfend le libéralisme, c’est-à-dire, vu de son camp, les macronistes et tout ce qui est à leur droite. Vraiment tout ? Je crois discerner un petit fumet populiste…

Bref c’est le retour de l’éternelle utopie socialiste, ou tout simplement de la jalousie : « il faut taxer les riches » et donc les appauvrir… alors que la vraie question est d’enrichir les pauvres !

En janvier 2018, je m’exprimais déjà à ce sujet :  Ce n’est pas en taxant « les riches » que l’on réduira les inégalités !

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