Thomas Piketty sur le capitalisme : en route vers le racket généralisé !

Thomas Piketty (Crédits : Parti Socialiste du Loiret, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Thomas Piketty admet le fiasco communiste. Mais derrière des raffinements de façade, il propose d’aller plus loin encore sur la voie de la confiscation.

Par Claude Robert.

Après Le Capital au XXIe siècle, ouvrage largement diffusé malgré les méchantes polémiques1 qu’il a suscitées, Thomas Piketty récidive avec un nouvel essai Capital et idéologie consacré à la façon dont « les sociétés justifient les inégalités ». L’économiste y analyse comment nos sociétés, tout au long de l’histoire, « ont besoin de se raconter un grand récit pour justifier la structure de ces inégalités sociales », inégalités qui « sinon, seraient insupportables » (Matinale de France Inter, 9/09/19).

Il est vrai que le souhait d’équilibrer les inégalités entre les Hommes ne date pas d’hier et semble constituer l’un des fils conducteurs du progrès. Les sociétés développées ont atteint un niveau de protection et de solidarité qui fait rêver de nombreux pays moins « avancés ». La mutualisation des frais de santé, la redistribution de l’argent vers les plus démunis, les politiques de rééquilibrage en matière de logement, d’éducation, de transport, etc. toutes ces mesures auxquelles nous ne prêtons pas attention parce qu’elles sont organisées par la société et financées par l’impôt2 sont en effet la signature indéniable (et magnifique) de ce puissant souci égalitariste.

À ce jour, la question se pose toutefois de savoir si certains pays occidentaux comme la France n’en feraient pas un peu trop, en dépassant les limites du raisonnable au point de desservir l’intérêt général. Or, loin de penser cela, Piketty déclare que « Le système dominant d’aujourd’hui finira par s’effondrer comme les autres » et laissera la place à une remise en cause encore plus forte de la notion de propriété. Dans son collimateur, on s’en doute, les riches, via un impôt proportionnel que l’auteur suggère de plafonner à… 90 % !

« Je suis plutôt d’un naturel optimiste. Je pense qu’il y a un mouvement vers une forme de socialisme démocratique […] qui est en route depuis le XIXe siècle, qui a été interrompu dans les années 1980-90 pour différentes raisons, l’effondrement du communisme soviétique évidemment a été un coup d’arrêt gigantesque parce que cet échec dramatique a forcément contribué à renforcer un discours de sacralisation du marché, de la propriété […] Il faut redéfinir une forme de dépassement du capitalisme et de la propriété privée ».

Certes, l’auteur admet le fiasco communiste. Mais derrière des raffinements de façade, il propose d’aller plus loin encore sur la voie de la confiscation : « La question de la propriété est centrale depuis la révolution française, depuis le XIXe siècle, depuis l’expérience soviétique désastreuse qui entendait remplacer la propriété privée par une propriété hyper étatique, hyper centralisée. Je propose de dépasser la propriété privée par la propriété sociale et temporaire ».

Que signifie donc ce concept de « propriété sociale et temporelle » ?

Propriété sociale : le partage du pouvoir dans les grandes entreprises, mais pas les autres !

« La propriété sociale c’est d’abord l’implication des salariés dans la répartition du pouvoir notamment au sein des entreprises. Je rappelle qu’il y a des pays européens qui ne se portent pas si mal, qui accordent 50 % des droits de vote dans les conseils d’administration des entreprises aux représentants des salariés […] Il faut par ailleurs aller plus loin par le plafonnement des droits de vote des plus gros actionnaires dans les grandes entreprises. Dans les petites entreprises c’est normal que celui qui a apporté un peu plus de capital ait un peu plus droit au chapitre… »

La participation, si chère au général de Gaulle, et aujourd’hui obligatoire dans les entreprises de plus de 50 employés, serait donc accrue à la fois en augmentant le pouvoir des travailleurs et en diminuant celui des actionnaires, ceci dans les grandes entreprises, mais pas les PME…

Telle que suggérée, cette mesure ne s’appliquerait donc qu’aux grands groupes, ce qui affaiblit sa crédibilité. En effet, lorsqu’une décision est universelle, elle ne nécessite pas des aménagements qui vont inévitablement induire des effets de seuils et des perversions pour les contourner. Par ailleurs, vouloir donner à égalité les droits de vote aux représentants des salariés part du postulat que ces derniers ont la compétence et le recul pour servir l’intérêt général, et ne sont en tout cas pas moins compétents et avisés que les actionnaires et les dirigeants à l’origine de l’existence de l’entreprise. Il suffit simplement de considérer ce que sont devenus le Port de Marseille-Fos et la SNCF, exemples parmi d’autres, pour avoir des doutes quant à la validité de ce postulat.

Propriété temporaire : le plafonnement des patrimoines et la redistribution du surplus !

« La propriété temporaire c’est le fait qu’on ne peut pas accumuler indéfiniment des détentions avec un nombre de zéros qui ne cessent de s’accroître, des centaines de milliards d’euros pour une seule personne, que ce n’est pas utile pour la société. Je propose d’en finir avec les milliardaires par les règles de l’état de droit avec l’impôt progressif sur la propriété […] La croissance aux États-Unis n’a jamais été aussi forte qu’entre les années 1950 et 1980. Depuis les années 1980-90 on a eu une division par deux du taux de croissance du revenu national par habitant […] Roosevelt, c’était 92 %3« 

Piketty propose donc de taxer les patrimoines inférieurs à la médiane (200 000 euros per capita) de seulement 0,1 % « ce qui est plus faible que la taxe foncière actuellement qui n’arrête pas d’augmenter et tout le monde s’en contrefout… et effectivement sur les milliardaires, ça monterait jusqu’à 90 %. Tout cela permettrait de financer une dotation financière universelle en capital, ce serait l’héritage pour tous en quelque sorte, chacun à 25 ans recevrait 120 000 euros ».

À la question « les riches ne vont-ils pas partir ? » posée par les journalistes qui l’interviewaient sur France Inter, Piketty annonce clairement la couleur : « tout dépend des traités de la libre circulation des capitaux […] il n’y a pas de droit sacré en pouvant faire fortune dans un pays en profitant de ses infrastructures, de son système éducatif, etc. et ensuite pouvoir ressortir toute sa fortune ». L’auteur ne le dit pas mais suggère à demi-mot de réglementer la liberté de circulation des capitaux et des personnes fortunées en légiférant. L’étau se resserrerait donc sérieusement sur les libertés individuelles, mais de façon légale bien sûr…

À cette question également posée « Qui décide des limites de propriété à ne pas dépasser ? » l’auteur de répondre : « c’est une assemblée nationale, une assemblée européenne, moi je préférerais que ce soit à un niveau plus général, c’est une assemblée transnationale mais c’est certainement pas un petit groupe d’experts ou d’économistes ou de chercheurs ou de journalistes, c’est évidemment la délibération la plus étendue […] On a besoin de faire circuler le pouvoir, les savoirs, la délibération, y compris au niveau des grandes entreprises »…

Qui va donc constituer cette assemblée dotée d’une telle prérogative ? Comment la France pourrait-elle décider d’un tel niveau de racket si ses voisins et le reste du monde n’en veulent pas ? Sans surprise, l’auteur reste évasif en appelant de ses vœux une assemblée la plus large possible. Dans la plus pure tradition socialiste française, qui laisse accroire que nous sommes seuls, ou que toute la planète est derrière nous !

Héritage universel, spoliation des riches et délires mathématico-étatiques

Ponctionner les riches à ce point, tout en espérant redistribuer l’argent ainsi récupéré à raison de 120 000 euros par Français de plus de 25 ans (sic) procède de la même approche mécaniste que celle de Karl Marx dans son Capital. On retrouve cette même propension à résumer la société humaine à des capitaux chiffrés qui, tels des liquides stables, peuvent s’échanger d’un contenant à un autre sans la moindre déperdition ni même évaporation. Tout cela via l’arbitrage désintéressé d’une commission nationale ou supranationale ad hoc.

Cette approche aux antipodes des sciences humaines, et donc de la science économique elle-même, fait bien évidemment l’impasse sur la principale caractéristique des agents économiques, à savoir la possibilité qu’ils adaptent leur comportement dans le cadre de ce que les marxistes et les socialistes en général ne peuvent supporter : la « stratégie individuelle ».

Tant qu’ils sont libres, les individus ont en effet l’intelligence et la possibilité d’adapter leurs actes au contexte qui leur est imposé. C’est ce que la science économique a parfaitement démontré depuis longtemps grâce au concept d’élasticité, c’est-à-dire de réponse à une offre ou à une contrainte, et dont la fameuse loi Laffer fournit la meilleure des illustrations4, cette loi que les socialistes ne peuvent admettre. Les riches n’étant pas moins doués et mobiles que le reste de la population, un tel niveau d’impôt progressif les poussera forcément à s’adapter.

Exode personnel ou capitalistique, désintérêt pour l’enrichissement et pour le travail au-delà d’un certain seuil, ces changements se feront au préjudice de la société, de sa croissance, du nombre de ses emplois, de ses innovations commerciales, scientifiques ou techniques, et donc du progrès. Même la suppression des libertés individuelles, fût-elle légale et badigeonnée de moraline, ne changera rien à ce phénomène typiquement humain, le faible rendement des kolkhozes soviétiques en atteste.

Ce mépris du réel se retrouve également dans la mesure inverse consistant à gratifier chaque individu de plus 25 ans d’un « héritage pour tous » de 120 000 euros. L’auteur a-t-il réfléchi un instant aux conséquences désastreuses d’un tel geste ? Désintérêt pour les études et pour le travail, attente passive du cap des 25 ans, fuite dans la spéculation à court terme au préjudice d’un emploi stable et productif, etc. Les déviances prévisibles sont d’autant plus évidentes que dans l’Hexagone, ce type d’effet désincitatif a été largement démontré auprès des chômeurs, 33% ne cherchant pas de travail compte tenu du niveau des indemnités5.

Tout de même, pour justifier une approche aussi peu portée sur les conséquences humaines et sur l’intérêt général de la société, on peut supposer qu’il existe chez l’auteur une espèce de rancune anti-riche. L’individu fortuné ne devient-il pas une espèce d’anomalie dont la réussite sera captée, et dont le patrimoine sera allègrement ponctionné au profit de ceux qui n’auront manifesté aucun mérite particulier ? Le pauvre ne devient-il pas largement dominant compte tenu du nombre de riches qui seront spoliés à raison de 60 %, 70 %, 80 % et ce jusqu’à ce seuil fatidique de 90 % pour les plus fortunés d’entre eux ?

Comment un Thomas Piketty, forcément au fait du déclin économique français, peut-il proposer d’aller plus loin encore tandis que les causes de ce déclin sont connues : trop d’État, trop de prélèvements, trop de transferts sociaux ? Quoi d’autre que l’idéologie peut éloigner à ce point le raisonnement de toute considération humaine ?

Sur le web

  1. Entre autres polémiques, les calculs de l’auteur qui seraient totalement faux dès lors qu’on retire du capital le cas très particulier de l’immobilier, l’importante mobilité des riches qui contredirait les thèses de l’auteur, de grossières erreurs statistiques sur les tableaux de calcul, etc.
  2. L’impôt au sens large, c’est-à-dire en englobant les cotisations, les taxes, les prélèvements, etc.
  3. Dans Atlantico, l’économiste F. Aftalion indique que peu de très riches payaient un tel niveau de taxation et qu’il existait de très nombreuses échappatoires !
  4. Cette loi s’est encore largement rappelée à la mémoire de tous sous le mandat de Hollande.
  5. Dixit Michel Bon alors directeur de l’ANPE suite à une enquête nationale sur le sujet.
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