L’État-providence favorise-t-il vraiment les apprentissages ?

prison credits Aapo Haapanen (licence creative commons)

Nous apprenons de nos expériences et de nos connaissances confrontées au réel mais qu’en est-il dans une économie « providentielle » et planifiée par l’État ?

Par Didier Cozin.

L’éducation et la formation régressent partout en France alors que jamais ni l’une et ni l’autre n’avaient bénéficié d’autant de moyens, de réglementations et de sollicitations. En France l’éducation est gratuite après la sortie du berceau, pour la crèche ou la maternelle, jusqu’au départ à la retraite, mais comme le dit très justement Idriss Aberkane rien n’est vraiment gratuit dans notre pays.

L’éducation ne vise pas l’autonomisation des personnes mais leur conformité ou soumission à des modèles préétablis, des référentiels, des titres ou des grilles. S’il est généralement admis que la justice sociale nécessiterait d’offrir une éducation gratuite et à tous il est plus difficile de comprendre pourquoi les subventions de l’État ou de l’employeur doivent se poursuivre tout au long de la vie, y compris quand les travailleurs accèdent à un emploi, à une rémunération et pourraient en principe subvenir à leurs propres besoins de formation.

La gratuité, un piège pour l’éducation des adultes

Une école laïque, gratuite et obligatoire jusqu’à 16 ans, des études supérieures quasi gratuites ou largement subventionnées (la carte d’étudiant coûtant moins de 5 % du prix d’une année d’études) et ensuite, tout au long de la vie une formation supposée gratuite, payée par d’autres (l’entreprise, l’OPCA (OPCO) ; ou subsidiairement la région ou encore l’État.
Dans un pays où tout est gratuit ou presque, même l’argent (taux d’emprunt négatifs, à peine positifs pour les entreprises comme pour les particuliers) la formation des adultes devient un enfermement social, un amoncellement d’usines à gaz qui empêchent 95 % des salariés d’apprendre et de s’adapter :

  • les entreprises n’ont ni les moyens ni la volonté de former à hauteur de 500 euros par an chacun de leurs salariés (montant du Compte Personnel de Formation)
  • les cotisations formations couvrent de 3 à 5 % des apprentissages réels des adultes
  • les pouvoirs publics multiplient les opérations de communication et de rebattage de cartes : depuis 2009 on prend à Pierre (les entreprises) pour rhabiller Paul (emploi) mais sans être capable d’avouer à Jacques (le salarié) qu’il doit désormais payer pour sa formation (payer en argent mais aussi sur son temps libre).

L’État-providence dénie aux travailleurs leur responsabilité éducative

En prétendant tout encadrer, tout réglementer, tout contrôler, et protéger, l’État- providence fait mine de protéger les citoyens à la fois contre eux-mêmes (si je fais une erreur l’État est là pour me protéger ou réparer) mais aussi face aux expériences de la vie ou les conséquences de leurs actes. On doit apprendre de ses erreurs mais l’État nous en dissuade.

Tout comme un enfant ne doit pas être surprotégé et doit petit à petit apprendre puis quitter le nid familial, un citoyen adulte devrait, sauf rares exceptions, pouvoir se prendre en main, ne pas considérer les aides sociales comme un dû mais comme une ultime et provisoire bouée de sauvetage. L’hyperprotection dont pensent bénéficier les citoyens dans tous les aspects de leur vie sociale, professionnelle ou personnelle les empêche massivement d’apprendre de leurs choix, parfois de leurs erreurs, toujours de leur expérience.

L’État-providence en prétendant ne faire que des gagnants transforme les citoyens en zombies sociaux

Dans les pays pauvres les individus doivent être ingénieux, travailleurs, guettant les opportunités de mieux vivre, gagner davantage, de monter une affaire ou d’entreprendre pour se développer. Dans les sociétés développées où l’État est devenu providentiel on a remplacé les cultes religieux par la religion laïque de l’État- providence ; le paradis est déjà sur Terre et c’est l’État qui régale.

Le désengagement économique des Français est aujourd’hui patent 

Chacun peut faire ses petits calculs, les citoyens comptant souvent bien mieux que l’État ne le subodore : que puis-je gagner à travailler plus ou à travailler mieux ? un surplus de revenus (pas sûr), une vie plus confortable (pas évident), davantage de considération (encore moins évident) ou des ennuis sans fin avec l’URSSAF, le fisc, des administrations ayant pour mission d’élaguer et de niveler ce qui dépasse socialement ou financièrement.

  • pour les riches le calcul est rapide : à quoi bon gagner plus avec un système progressif et redistributif d’impôts qui semble punir la création de richesses tout en stigmatisant les entreprises et les patrons.
  • pour les pauvres le calcul est identique et peut enfermer à vie dans la case de l’assistance toute une famille, tout un quartier : à quoi bon prendre le risque de sortir des minimas sociaux alors que sous la protection de l’État je bénéficie gratuitement de services qu’il me serait si coûteux de payer, comme le logement, la santé, l’éducation…

Trop de lois sont votées alors qu’une seule loi domine notre système social, celle des rendements décroissants

Le paradoxe est frappant en matière d’éducation : plus notre pays dépense et se dépense en termes de lois, de réglementations et de planification (le Plan d’investissements de 15 milliards dans les compétences récemment) moins les résultats éducatifs sont probants, plus les Français perdent leurs compétences, les entreprises leur compétitivité et le pays ses capacités de conserver sa place économique au sein des nations développées.

Ce n’est pas l’assistance qui tue l’éducation mais son trop-plein

Au XIXe siècle Victor Hugo avait raison d’écrire qu’un pays qui ouvrait des écoles pouvait espérer fermer ses prisons : « donner à tous l’éducation comme le soleil donne la lumière ». Après-guerre, l’assistance et les aides étaient bienvenues et surtout efficaces dans une société en reconstruction où la pauvreté et le dénuement n’avaient pas grand-chose à voir avec notre actuel seuil de pauvreté.

Le problème de l’assistance et du « toujours plus » c’est qu’elle est aujourd’hui sans limite ; la pauvreté ne sera jamais éradiquée ni en France ni dans le monde. La machine à produire des aides n’a pas su raison garder en laissant entre les mains des Français une bonne part de leur destin social et économique.

Redistribuer ou produire il faut pouvoir choisir

Le terme de redistribution est fallacieux, il sert d’abord à justifier toutes les appropriations collectives. La redistribution n’est pas la distribution, elle fait croire que la richesse du pays est à la fois définitivement acquise et une manne infinie à redistribuer en permanence. L’État ne distribue donc pas de l’argent qu’il aurait ponctionné via nos impôts ou sur les marchés financiers mais il redistribue au service d’une justice qui ne juge pas seulement les crimes ou délits mais le social.

Une vie d’adulte est une vie libre, autonome et responsable

Ce qui distingue un adulte d’un enfant c’est sa responsabilité : responsabilité engagée dès 18 ans dans chaque acte de la vie économique et civile. Mais la loi s’est progressivement substituée au contrat et à la responsabilité. Au fil des ans sont nés des concepts qui nous ont éloigné du contrat réel entre deux parties : le lien de subordination entre le salarié et son patron ; le lien de domination entre le propriétaire-bailleur et le locataire ; ou le lien des réglementations entre l’acheteur et le vendeur ont permis de déresponsabiliser une des parties (« je signe mais ça ne m’engage pas »).
Si nombre de pays et de sociétés, en Asie notamment, réussissent bien mieux que nous à se développer désormais c’est parce qu’ils ont su préserver trois aspects fondamentaux de la vie en société :

  • la capacité à responsabiliser les individus sur les conséquences de leurs actes
  • la capacité et la volonté des familles à tout miser sur l’éducation des enfants
  • le goût du risque et du jeu. L’économie est considérée comme un terrain d’expérimentations sociales, chacun peut miser et prendre son risque, assumer ses pertes ou encaisser ses gains.

En France il nous faut retrouver le goût du risque et de l’entreprise (pas de l’auto-entreprise où personne ne perd ni ne gagne) en desserrant l’étau de l’État redevenant modeste, spectateur et arbitre bienveillant avec une administration au service des citoyens et non plus d’elle-même.

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