Européennes : nouveau clivage, vieilles recettes interventionnistes

Konferenzdiskussion zur `ZUKUNFT DER EU` By: Bundesministerium für Europa, Integration und Äußeres - CC BY 2.0

Après un clivage juridique, politique, économique et religieux, la France connaît un clivage purement sociologique. OPINION

Par Jonathan Frickert.

Comme prévu par les sondages depuis plusieurs semaines, le duo de tête de la présidentielle était au rendez-vous pour cette première élection de mi-mandat.

Prévu, ce ne fut pas le cas pour la participation, record, ainsi que pour l’émergence des Verts, 10 ans après une première percée à laquelle la diffusion d’un documentaire de Yann-Arthus Bertrand avait largement contribué.

Au final, les anciens ténors du clivage habituel ne dépassent pas 20 % des voix cumulées, l’occasion de s’interroger sur l’émergence depuis plusieurs années d’un nouveau clivage politique en France.

S’il existe une évolution historique bien connue du clivage gauche-droite depuis la Révolution, celui qui semble émerger repose sur une opposition sociologique exacerbée et se réduit à choisir une nouvelle fois entre deux formes d’interventionnisme, l’un national, l’autre européen.

Un clivage sociologique et européen

Il y a de cela deux ans, en petit comité, je m’amusais à comparer les deux finalistes de la présidentielle à un duel entre Hillary Clinton et Domingo Cavallo, ministre de l’Économie argentin du début du siècle et artisan de la crise économique qui secoua son pays. Ce choix entre un socialisme national et un socialisme européen, dans la lignée sociale-démocrate allemande teintée de clientélisme, avait entamé une profonde recomposition du paysage politique.

L’histoire du clivage gauche-droite a plusieurs fois été étudiée par les historiens et politologues.

L’opposition des deux grands courants date de la Révolution, entre partisans du droit de veto royal, à droite, à ses opposants, à gauche. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet animée par la menace absolutiste la gauche devient républicaine lorsque la droite reste monarchiste.

La Révolution industrielle aboutit à l’émergence des premières doctrines socialistes, transformant le clivage juridique, devenu politique, en clivage économique. Un clivage qui se manifestera sous la Seconde République et qui perdurera plusieurs décennies plus tard.

À la fin du Second Empire émerge cette fois-ci un clivage religieux qui aboutira à la loi de 1905 sur la laïcité avec une gauche farouchement anticléricale.

Il faudra attendre 1958 pour voir un nouveau paysage se former avec l’émergence d’une personnalité clivante et déjà bien connue à l’époque : le Général de Gaulle.

Il est notable de constater que tout au long de cette histoire la droite et la gauche sont restées, conformément à la tradition française, clairement identifiées. Le clivage actuel issu de l’émergence d’Emmanuel Macron et d’un conglomérat réunissant centre gauche et centre droit jusque dans la bicéphalie de l’exécutif, ne prétend plus se situer entre gauche et droite, mais entre progressistes et populistes, comme si la France s’était elle aussi conformée à ses voisins qui raisonnent davantage par idéologies. Le chef de l’État n’est pas uniquement le produit d’une mue social-démocrate, puisqu’il a ainsi suivi le processus d’européanisation jusque dans la sémantique d’opposition politique. Une évolution qui touche également les populistes, tantôt d’extrême droite, tantôt d’extrême gauche.

De la question royale à la question européenne en passant par le prolétariat, l’Église et la Cinquième république, le débat politique s’est toujours structuré autour de thèmes forts qui répondent généralement à la même question : qui doit détenir le pouvoir ?

 

Le nouveau clivage qui s’offre à nous est profondément inédit. Comme le rappelle Louis Hausalter, journaliste politique à Marianne présent sur BFM TV ce lundi soir, le clivage qui oppose la majorité au RN est un clivage profondément sociologique, reprenant les travaux largement évoqués depuis de Christophe Guilluy sur la France périphérique. Après un clivage juridique, politique, économique et religieux, la France connaît un clivage purement sociologique.

Dans le même ordre d’idées, le présent clivage est limité à la question européenne, elle-même contenant la question migratoire compte tenu de l’existence de l’espace Schengen, ce qui en fait également un clivage identitaire.

Deux formes d’interventionnisme

Pourtant, ce clivage était embryonnaire bien avant l’émergence d’Emmanuel Macron et la concrétisation d’une social-démocratie à la française. Nombre d’observateurs, généralement eurosceptiques, avaient pressenti dès le traité de Maastricht et plus encore lors du référendum de 2005, l’arrivée d’abord électorale puis partisane d’un clivage fondé sur la question européenne et migratoire.

Là où les mesures proposées par le RN sont connues, celles de la liste menée par Nathalie Loiseau le sont moins. Proposant comme son principal adversaire de faire de l’Europe le continent chantre de l’écologie – ce qu’il est déjà – la liste du parti majoritaire proposait notamment la taxation des GAFA et une plus grande régulation européenne. Un programme qui, nationalisme mis à part, n’est guère si loin de celui d’un Rassemblement national qui s’est défait de sa volonté passée d’en finir avec la monnaie unique.

Dans les deux cas, nous avons deux volontés de protection contre la mondialisation : l’une européenne, l’autre nationale. Un clivage quasi temporel donc lorsque l’on connaît les cycles historiques touchant notamment les structures politiques. Ceux-ci voulant que les socles symboliques des États évoluent, de la cité au continent en passant par la nation, forme faisant aujourd’hui consensus.

Les grandes questions politiques structurant le clivage politique sont vouées à se clore. Si certains évoquent une Sixième République, plus personne ne dispute la nécessité d’aboutir à la Cinquième République en 1958. De la même manière, plus personne ne souhaite toucher à la loi de 1905 et la question du veto royal est totalement obsolète. La question est donc de savoir quelle position l’emportera sur la question identitaire et européenne. Cette réponse, comme souvent, nécessitera de se défaire du manichéisme malheureusement propre à notre époque où le buzz, les enjeux électoraux, les réseaux sociaux ainsi que les chaînes d’information en continu gouvernent toute tentative de structurer une pensée pertinente.

Face aux mastodontes, qui pour incarner le tigre des cavernes ?

Le clivage entre pro-Bruxelles et anti-Bruxelles est pourtant très proche de celui qui pourrait opposer libéraux et socialistes. En effet, l’Europe n’est rien d’autre qu’une superstructure à vocation étatique et jacobine dont le principe d’une « union sans cesse plus étroite » est une criante manifestation. Le mouvement vers l’Europe fédérale voulu notamment par le Président français n’est rien d’autre que l’autre nom de la centralisation, là où les populistes incarnent paradoxalement une décentralisation par la promotion d’une Europe des Nations confédérale.

Là où la politique de la majorité garde sa cohérence, interventionniste à l’intérieur comme elle aspire à l’être en Europe, les populistes n’ont pas pris conscience que le pendant de leur volonté d’indépendance nationale est l’indépendance individuelle. Une situation qu’ont très bien compris certains pays tels que la Suisse ainsi que certains mouvements souverainistes, qu’il s’agisse de UKIP, ancien parti de Nigel Farage qui a brillamment remporté le scrutin européen jeudi au Royaume-Uni, mais également, dans le spectre plus traditionnel, du Parti conservateur britannique depuis plusieurs décennies ainsi que les libéraux allemands, polonais ou encore tchèques de Svobodni dont est issu le fondateur du Liberland Vit Jedlicka.

Dans cette nouvelle configuration, la France semble avoir du mal à voir émerger une véritable force centrale à la manière de ce qu’étaient les centristes il y a encore 20 ans.

Les Verts se positionnent clairement à la gauche du parti présidentiel. La France insoumise est prisonnière d’un hémicycle qui n’est factuellement qu’un cercle où les extrêmes se rejoignent, entre socialisme économique mariniste et progressisme macronien.

La réponse semble être paradoxalement dans le clivage traditionnel dont la mort n’est sans doute pas aussi inéluctable que certains souhaitent bien le croire.

Du fait de son aspiration à l’égalité, la gauche traditionnelle est moins à même d’incarner une vision véritablement libérale ne délaissant pas les enjeux identitaires.

En effet, c’est bel et bien la droite qui semble  la mieux à même d’incarner cette vision, à la condition qu’elle termine sa mue thatchérienne entamée en 2016 via la défense de la civilisation occidentale et de ses apports brillamment synthétisés par Philippe Nemo.

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