Mutation du Parti socialiste : l’échec des utopies

Les Présidents François Mitterrand et Ronald Reagan en 1984

Quelles sont les origines des grands clivages qui divisent la gauche d’aujourd’hui en France ? Deuxième partie de l’analyse de deux gauches irréconciliables.

Par Jonathan Frickert.

En France, lorsqu’on veut parler de mutation du Parti socialiste, la première date qui vient est bien souvent l’année 1983, avec le désormais incontournable « tournant de la rigueur ».

Pourtant, peu de gens savent dans le détail ce qui s’est passé dans ce que Michel Onfray considère comme étant la mort de la gauche.

L’élection de François Mitterrand

Mai 1981, François Mitterrand est élu président de la République avec le soutien du Parti communiste français face au président sortant Valéry Giscard d’Estaing. Le Président élu l’a été sur un programme commun entre radicaux, socialistes et communistes signé en 1972. Ce programme comprenait une réduction du temps de travail, des nationalisations, une forte décentralisation qui se concrétisera par les lois Defferre de 1982 et de nombreuses garanties pour les libertés individuelles comme la fin des gardes à vue.

Dès mai 1981, le chef de l’État tente de mener une politique de relance par la consommation, inspirée des théories hasardeuses du keynésianisme. Cette politique est, pour l’anecdote, actuellement proposée par un certain Jean-Luc Mélenchon ; elle s’opposait à l’époque aux politiques de la révolution conservatrice proposées par Reagan et Thatcher.

Les conséquences ne se font pas attendre puisque très vite, la perte de confiance des marchés et les fuite des capitaux provoquent un problème d’inflation. Les marchés paniquent, à la manière de ce qui était annoncé dans la perspective d’un second tour Mélenchon-Le Pen.

Pour contenir cette inflation, rien ne vaut une fuite en avant étatiste : le gouvernement Mauroy décide un blocage des prix, provoquant un déficit budgétaire et une dévaluation du franc chaque année jusqu’en 1983 pour éponger la dette, augmentée par les attaques répétées des marchés sur la monnaie française.

La situation oblige à choisir entre la fin du SME et la rigueur budgétaire. Un choix cornélien entre la fuite en avant vers l’économie étatisée et l’idéologie de ce qui deviendra l’Euro, c’est-à-dire une monnaie construite artificiellement à des fins idéologiques aboutissant à des faux prix – puisque non-représentatif de l’état des économies – sur le marché monétaire.

Mitterrand préférera sauver l’euro au nom de la solidarité communautaire et engager une politique de rigueur, avec l’aval de son très européen ministre de l’Économie, des Finances et du Budget : Jacques Delors. Ce germanophile fera de la rigueur une nécessité économique, continuée par son successeur en 1984 : le pourtant très à gauche Pierre Bérégovoy.

Le tournant de la rigueur

Ainsi, après deux ans de nationalisation, le gouvernement décide en 1982 d’engager une politique de privatisations, avec une dérégulation partielle des marchés financiers et une réduction du différentiel entre la hausse des salaires et les prix à la consommation.

L’économie française tourne alors vers une économie sociale de marché.

Durant les élections de 1984 et 1986, le PS connaît ainsi de sérieux revers électoraux, animés par la montée du FN. Les électeurs de gauche se détournant d’un PS jugé libéral et l’électorat global très critique de la première partie du septennat.

Des revers qui se déroulent parallèlement à la démission de Jean-Pierre Chevènement, rejetant la rigueur de 1983.

Malgré un virage à 180 degrés, cette période a amené un stock de dette que la France de 2017 n’est toujours pas capable de réduire.

On dit souvent que la pratique du pouvoir a fait entendre raison au gouvernement. C’est en réalité pour moitié la construction européenne qui a forcé la gauche archaïque à se recentrer : l’inflation et la fuite des capitaux d’un côté, les engagements français au sein du SME de l’autre.

Certains voient dans ce tournant une trahison de la gauche : moins qu’une trahison, il fut une leçon de bon sens.

Une défaite de la gauche face à la réalité

Le « tournant de la rigueur » montre toute la défaite de la gauche face aux faits.

Initialement, le PS avait théorisé l’effondrement du capitalisme du fait de la crise économique succédant au premier choc pétrolier de 1973. C’est finalement le socialisme qui s’est effondré.

Or, ne s’effondrent que les constructions. Les systèmes construits de toutes pièces à des fins souvent idéologiques, comme l’URSS, l’Euro ou le capitalisme de connivence, sont voués à s’effondrer.

Le capitalisme libéral est, lui un système naturel. En cela, son effondrement est quasiment impossible sans intervention forcée d’une puissance coercitive.

Après « tournant de la rigueur », la nomination d’un certain Michel Rocard à Matignon rappellera une lutte interne que connaît la gauche depuis plusieurs dizaines années : l’opposition des deux gauches.

La gauche voltairienne

Longtemps adversaire de Michel Rocard, François Mitterrand attend sa réélection face à Jacques Chirac, en 1988, pour nommer à Matignon celui qu’il rêve de tuer politiquement. Pourtant, cette nomination met en lumière le père d’une social-démocratie française, à savoir la gauche voltairienne.

Pour bien appréhender ce que représente Michel Rocard, il faut en effet comprendre la distinction entre la gauche rousseauiste et la gauche voltairienne, posée par Jacques Julliard dans son livre Les Gauches françaises.

La gauche voltairienne se veut libre-échangiste, favorisant l’initiative et la raison. Cette gauche croit en la liberté comme moyen vers un but idéologique propre à la gauche : le progressisme.

Elle s’oppose à la gauche rousseauiste, qui se focalise sur le but premier de la gauche : l’égalitarisme. On y trouve des socialistes dits utopistes comme Proudhon et Fourier, pourtant critiques de Rousseau pour son républicanisme, mais également une gauche plus étatiste comme les socialistes dits scientifiques. Cette distinction de deux socialismes a permis à Karl Marx de se donner une image sérieuse, à tort peut-on dire en voyant les résultats du marxisme …

La distinction principale à en tirer est que la gauche voltairienne se dit libérale alors qu’elle est progressiste, faisant du libéralisme un instrument et non une fin en soi. Elle croit en la bonté d’un homme nouveau là où les libéraux ne se posent pas la question morale s’agissant de la nature humaine. La main invisible d’Adam Smith, par exemple, ne dit pas que l’Homme est bon, mais qu’en servant leurs intérêts égoïstes, les individus aboutissent inconsciemment au bien, tant que la propriété d’autrui est respectée. Les libéraux nient donc l’existence d’une bonté naturelle chez l’Homme, à l’inverse de Rousseau.

Les deux pensées ont paradoxalement un lien avec le libéralisme : les deux se veulent ou sont compatibles avec une société libérale.

La gauche voltairienne utilise la liberté comme un moyen idéologique lorsque le but de la gauche rousseauiste est atteignable dans une société libérale via le mutuellisme proudhonien. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Pierre-Joseph Proudhon fut un lecteur assidu d’Adam Smith et Frédéric Bastiat. Il est plus étonnant de noter qu’un philosophe comme Michel Onfray, pour qui la gauche est morte en 1983, se dise à la fois proudhonien et antilibéral.

Michel Rocard et la « deuxième gauche »

Michel Rocard est donc voltairien, et après avoir tenté de défendre cette vision lors de l’élection présidentielle de 1969 (il récoltera 3,61% des suffrages), il continue le combat idéologique à l’intérieur du tout jeune Parti socialiste qu’il rejoindra en 1974.

Lors du Congrès de Nantes de 1977, il s’opposera vigoureusement au programme commun, arguant d’une hostilité franche aux nationalisations et une opposition au programme commun.

Il sera ainsi le tenant de ce qu’on appellera la « deuxième gauche » et, malgré les années, la rivalité entre François Mitterrand et lui restera tenace, au point que le chef de l’État dira, avec sa cruauté naturelle :

« Je vais le nommer puisque les Français semblent en vouloir […] Mais vous verrez, au bout de dix-huit mois, on verra au travers ».

Pour cause, il devra faire sans majorité, ce qui l’amènera à utiliser 28 fois le fameux article 49 alinéa 3, soit davantage en 3 ans que tout les autres usages réunis depuis 1958.

RMI, RSA et revenu universel

Malgré ce fait, né d’une absence de majorité ferme en sa faveur, Michel Rocard profitera de la croissance économique et de la faiblesse du dollar pour créer le revenu minimum d’insertion (RMI), visant à permettre l’insertion sur le marché du travail. On peut voir ici la première tentative d’instauration d’un véritable impôt négatif en France, 15 ans après le rapport Stoléru et loin du débat actuel sur un revenu universel qui n’a jamais été proposé par Friedman.

Or, ne suivant pas stricto sensu l’idée de Milton Friedman, le prometteur RMI devient une usine à gaz bureaucratique classique des pratiques françaises, avec en prime une absence de suivi et d’encadrement. Le RMI deviendra le RSA en 2009 afin d’encourager la reprise d’activité. Le dispositif est toujours beaucoup critiqué, notamment parce qu’il crée des effets de seuil, ce qui explique que certains candidats proposent une allocation unique.

En 1990, le Gouvernement crée la contribution sociale généralisée (CSG), proportionnelle et touchant les revenus d’activités, les revenus du patrimoine et les produits de placements. Une nouvelle fois, on a affaire à un idée ingénieuse, qui plus est venue de la gauche, mais qui ne va pas au bout de l’idée initiale : la flat tax, impôt à taux unique, proportionnel et universel. Pour l’anecdote, cet impôt existait déjà sous l’Ancien régime sous le nom de « Dixième », devenu le « Vingtième » en 1749.

Démissionnaire sur demande de François Mitterrand en 1991 et sentant la défaite des élections législatives de 1993, Michel Rocard lance un appel à la rénovation du PS.

En 1997, Lionel Jospin arrive à Matignon à la faveur de la dissolution. Ce gouvernement sera celui qui aura mené un vaste chantier de privatisations et une première pour un chef de gouvernement socialiste, puisqu’il déclarera en 2001 que « l’État ne peut pas tout ».

Le congrès de Reims et l’émergence d’un « Die Linke » à la française

Si le SPD français peine à se mettre en place, la version française de Die Linke, parti anticapitaliste et populiste de gauche fondé en 2007 pour s’opposer au SPD jugé trop à droite, elle, n’aura pas tardé.

Pour cause, c’est bien le Parti de Gauche de l’ami de Fidel Castro et Hugo Chavez, désormais coqueluche médiatique, j’ai nommé Jean-Luc Mélenchon, qui fait office de Die Linke français.

Il faut pour cela revenir à 2008 et, en particulier, au fameux Congrès de Reims.

Classique des partis de gauche : les militants votent pour des motions. Benoit Hamon présente la motion C, regroupant plusieurs autres motions, dont celle de Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez.

Le 7 novembre 2008 se déroule le vote des militants. La motion ne fera pas plus de 18,52 %, lorsque les motions Delanoë et Collomb – qui ont depuis rejoint le candidat d’En Marche – cumulent 54% des voix.

Prenant acte des résultats, Jean-Luc Mélenchon saisit la main tendue dès le 24 octobre par les communistes aux vues d’un « front progressiste ».

Le Parti de gauche est ainsi fondé le 1er février 2009.

La comparaison avec Die Linke ne s’arrête pas là, puisque le nom du parti lancé par le tenant de l’alliance bolivarienne est une référence directe à Die Linkspartei, nom d’un des partis ayant cofondé Die Linke.

Pour autant, la deuxième gauche va rapidement revenir sur le devant de la scène.

A suivre.