Les généraux de la République (V) : de Gaulle

Statue of Charles de Gaulle Pars credits Tilemahos Efthimiadis (CC BY 2.0)

Comment de Gaulle, ce fils de monarchiste méprisant le régime parlementaire, en est-il venu à incarner la république ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

Statue of Charles de Gaulle Pars credits Tilemahos Efthimiadis (CC BY 2.0)
Statue of Charles de Gaulle Pars credits Tilemahos Efthimiadis (CC BY 2.0)

Le 19 mai 1958, le général de Gaulle, écarté du pouvoir depuis janvier 1946, donne une conférence de presse à l’hôtel d’Orsay, dont le décor Napoléon III paraît de mauvais augure aux républicains les plus ardents. Vieilli, alourdi, l’homme du 18 juin avec ses grosses lunettes, ne paraît pourtant guère menaçant.

Maurice Duverger lui demande s’il ne va pas mettre en péril les libertés publiques. Le général de Gaulle explose : « L’ai-je fait ? Les libertés, au contraire, je les rétablies quand elles avaient disparu. Croit-on qu’à 67 ans je vais commencer une carrière de dictateur ? » La drôlerie de la feinte colère gaullienne masque la faiblesse de l’argument : Pétain a commencé sa carrière de dictateur à 84 ans.

De Gaulle est le Général comme Napoléon est l’Empereur et Pétain le Maréchal. De nos cinq généraux, il a connu le destin républicain le plus étonnant. Si Bonaparte et Pétain ont achevé une république, si Cavaignac l’a affaibli en voulant la sauver et si Boulanger l’a fortifié en voulant l’abattre, le général de Gaulle aura successivement rétabli, assassiné et enfanté la république. Charles de Gaulle (1890-1970) a été un paradoxe vivant : si le mot république a longtemps écorché ses lèvres, il préférait dire la France, il a fini par devenir la plus illustre figure du panthéon républicain.

Comment ce fils de monarchiste, cet officier maurrassien méprisant le régime parlementaire en est-il venu à incarner la république ?

Le connétable

Si Cavaignac était républicain de naissance, Charles de Gaulle est né et a grandi dans une famille et un milieu catholique et monarchiste profondément hostile à la IIIe république. Le père, maurrassien, devait cesser de lire l’Action française après la condamnation pontificale.

Influencé par Maurras, De Gaulle est davantage attiré par le nationalisme républicain sentimental de Barrès et surtout par la mystique politique de Péguy : « La République une et indivisible, c’est notre royaume de France ». Cet admirateur de Richelieu, ce lecteur du cardinal de Retz est en revanche insensible aux écrivains des Lumières : la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu n’est pas sa tasse de thé.

Jeune il se montre indiscipliné et en même temps attiré par la carrière militaire, choix surprenant dans une famille de vieille bourgeoisie dépourvue de tradition militaire. Engagé volontaire, il est incorporé dans le 33e régiment d’infanterie à Arras, où il gagne son surnom de « connétable » par son rejet de la promiscuité. Son supérieur a ce mot révélateur : « Pourquoi voulez-vous que je nomme sergent un garçon qui ne se sentira à l’aise que généralissime ? »

À Saint-Cyr, il se tient de même à l’écart. Bien classé à la sortie, il dédaigne une affectation prestigieuse dans les colonies pour retourner à Arras : pour lui la France se limite au « pré carré », il n’éprouve qu’indifférence pour l’Empire colonial. Il fait connaissance du nouveau colonel du 33e, un certain Philippe Pétain. Entre ces deux esprits anticonformistes, le courant passe immédiatement. À défaut de partager les mêmes idées en matière militaire, ils partagent les mêmes conquêtes féminines.

Blessé et fait prisonnier à Verdun, il tentera en vain de s’évader. Libéré après l’armistice, avide d’action, il se fait affecter comme instructeur militaire auprès de l’armée polonaise. De retour en France, il fait un riche mariage dans une famille d’industriels du Nord.

Professeur à l’École de guerre, il se voit notifier ce jugement de son supérieur : « gâte malheureusement d’incontestables qualités par son assurance excessive et son attitude de roi en exil. » Pétain, vice-président du conseil supérieur de la guerre l’appelle dans son cabinet. Le maréchal est alors « son exemple, son modèle et son maître ». Il se fait le « nègre » littéraire de ce protecteur influent.

Un républicain de raison

L’officier est plein de mépris pour les parlementaires, juge Poincaré « demi-grand » : « Bref, un homme d’État à la mesure de la République ! » Le Fil de l’épée puis Vers l’armée de métier contribuent à le faire connaître et son entrée au secrétariat du Conseil supérieur de la défense nationale le met en contact avec Émile Mayer, autre officier non conformiste mais homme de gauche, qui lui fait découvrir d’autres horizons de pensée et contribuera à le mettre en relation avec Paul Reynaud.

Les thèses exposées dans ses ouvrages rencontrent un intérêt certain en URSS, en Allemagne et en Grande-Bretagne mais il n’en va pas de même au sein de l’armée française. La rupture avec Pétain est consommée à l’occasion de la publication de La France et son armée (1938). Dans l’atmosphère munichoise désormais dominante, il est partisan de la fermeté.

Après les événements de février 1934, il considérait que « la vieille république des comités, des élections, des faveurs, est à l’agonie. » Ses relations avec les démocrates chrétiens l’ont amené à nuancer ses positions. Surtout, devant l’inertie de la hiérarchie militaire, il s’efforce de convaincre les hommes politiques de la justesse de ses idées.

La nomination de Paul Reynaud comme chef de gouvernement lui donne l’espoir de jouer un rôle mais le président du conseil s’efforce de tenir la balance égale entre « bellicistes » et « pacifistes ». Alors que l’armée française s’effondre sous les coups de l’offensive allemande, le colonel de Gaulle se bat courageusement avec ses chars à Laon et Abbeville, sans grand résultat.

Général à titre provisoire

Général à titre provisoire, cité à l’ordre de l’armée par Weygand, encensé par Maurras, de Gaulle se voit proposer le sous-secrétariat d’État à la Guerre par Reynaud. Devenu républicain de raison, il obtient grâce à ce poste un titre qui va lui permettre de parler au nom de la France : « sans cette nomination rien n’aurait été possible par la suite » souligne Maurice Schuman.

À la différence de Reynaud qui croit pouvoir concilier l’inconciliable, le général de Gaulle avait fait son choix : « contre les vaincus, contre les Gamelin, les Georges, les Pétain, les Weygand, tous ces empanachés sans clairvoyance » selon la formule de Dominique Leca. Dès le lendemain de sa nomination, il convoque les photographes de presse : désormais, sa carrière sera inséparable de l’utilisation des médias de masse.

Mais il est bien seul dans l’atmosphère délétère de la triste agonie du régime. Il croise Pétain qui se montre glacial : « Vous êtes général, je ne vous félicite pas. » En revanche Mandel l’incite à ne pas démissionner soulignant l’avantage qu’il avait « d’être au milieu de nous tous, un homme intact. »

Déterminé à être le rebelle, à ne pas accepter l’armistice, il s’embarque, le 15 juin, à Brest sur un contre-torpilleur qui va le mener à Plymouth. Le lendemain, Churchill met à sa disposition un avion pour qu’il puisse aller à Bordeaux mais aussi en revenir : la démission du gouvernement Reynaud paraissant inéluctable.

Le 17 juin, le général de Gaulle quitte la France résolu à poursuivre la lutte, même s’il ne sait pas encore sous quelle forme. Il devait déclarer à Silvia Monnet éberluée : « je suis venu ici pour sauver l’honneur de la France. » Les circonstances, aucun homme politique d’envergure ni aucun chef militaire ne voulant tenter l’aventure, vont faire de lui le chef de la France libre. Churchill, le 27 juin, lui déclare : « Vous êtes seul. Eh bien, je vous reconnais tout seul. »

Le fantôme du général Boulanger

Mais il est loin de faire l’unanimité parmi les Français de Londres, notamment parmi les gens de gauche. Un socialiste, républicain intransigeant, Georges Gombault au sortir d’un entretien déclare : « Si on m’avait dit un jour que j’aurais une conversation d’une heure avec Boulanger… » Harold Nicholson tient le même langage : « le fantôme du général Boulanger ne cesse de me hanter ».

La comparaison avec Boulanger devait être durable : reprise par Daniel Mayer lors du congrès de la ligue des droits de l’homme en 1968. Le radical prosoviétique Pierre Cot est encore moins tendre : « le général de Gaulle ne se rend même pas compte qu’il est fasciste ». C’est d’ailleurs une opinion partagée par Roosevelt ou André Malraux. Quand Pierre Cot s’étonne de la disparition de la devise liberté, égalité, fraternité des papiers officiels de la France libre, le général de Gaulle note en marge : « la République a abdiqué ».

Cette république qu’il n’aime pas c’est la IIIe république. Le 23 septembre 1941, il déclare pourtant à la radio : « La constitution et les lois de la république française ont été violées et sont violées tous les jours par l’envahisseur et ses complices. » Pour la première fois, le général de Gaulle identifie France et république. Il se résigne à la république car il place la France au-dessus de tout, affirmant dès le 15 novembre : « Nous disons liberté, égalité, fraternité, parce que notre volonté est de demeurer fidèles aux principes démocratiques que nos ancêtres ont tiré du génie de notre race et qui sont l’enjeu de cette guerre pour la vie et la mort. »

Ses interventions à la BBC ont fait de lui le « point de ralliement contre Vichy » (Eden). L’habileté de Jean Moulin va lui rallier (au moins pour un temps) la résistance intérieure. Quand les Anglo-saxons tentent la carte Giraud en Afrique du Nord, il souligne combien « la masse de l’opinion… des communistes à la droite » est de son côté et peint son rival comme un vichyste d’extrême droite hostile à la démocratie. C’est en invoquant la tradition républicaine, la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil, qu’il va finalement se débarrasser de Giraud.

La république c’est moi

À Paris, le 25 août 1944, le général de Gaulle se rend d’abord au ministère de la Guerre puis à la préfecture de police avant de se diriger vers l’Hôtel de ville. Là il prononce un de ses discours les plus poignants et les plus mensongers. Bidault, fidèle à la tradition républicaine, le presse de proclamer la république comme en 1848 ou en 1870. De Gaulle, superbe, lui réplique : « La République n’a jamais cessé d’être ».

C’était identifier sa propre personne à la république. Mais quelle république ? « La démocratie que les Français veulent avoir, déclare-t-il à la presse le 25 octobre 1944, c’est un système politique dans lequel… les abus de l’ancien régime parlementaire seront abolis. » Mais il n’a pas encore d’idées précises sur la question et songe même un moment à simplement amender la constitution de 1875 : la participation de la France à la victoire finale l’emporte sur toute autre considération.

S’il déteste la république défunte, il reste circonspect à l’idée d’une constituante, qui pourrait devenir une nouvelle « Convention » dominée par les communistes. Ne pourrait-on éliminer des textes de 1875 tout ce qui diminue le pouvoir présidentiel ? Les électeurs repoussent le retour à la IIIe et l’assemblée élue en 1945 est dominée par les marxistes. Mais les caciques de la IIIe ont fait leur retour et sont soucieux de se débarrasser de l’encombrant personnage.

La question constitutionnelle provoque son départ : « Le régime exclusif des partis est de retour, je le réprouve mais à moins d’établir par la force une dictature dont je ne veux pas et qui sans doute tournerait mal, je n’ai pas les moyens d’empêcher cette expérience » déclare-t-il à ses ministres le 20 janvier 1946.

La république consulaire

De Gaulle n’est pas Cincinnatus : le général est persuadé qu’il reviendra très vite aux affaires. André Malraux, devenu plus gaulliste que de Gaulle, évoque avec l’ambassadeur de Grande-Bretagne l’éventualité d’une dictature : « De Gaulle serait pleinement justifié s’il devenait dictateur à un moment déterminé ». La tentation de la dictature va dès lors hanter le gaullisme. L’échec des communistes à imposer leur projet de constitution et l’élection d’une seconde assemblée constituante l’amène à sortir de sa réserve par un discours retentissant à Bayeux (16 juin 1946) qui esquisse les futures institutions de 1958.

Thorez hurle au général factieux, Blum, qui pourtant est favorable à un régime présidentiel, dénonce « l’incompatibilité d’humeur » entre le général et le « principe républicain ». Surtout, de Gaulle ne réussit pas à convaincre les électeurs de rejeter le second projet constitutionnel, approuvé de guerre lasse.

Aussi se décide-t-il à créer son « parti », le Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947. À Strasbourg, il définit « sa » république : « l’efficience, la concorde et la liberté » Le spectre du boulangisme est réactivé, renforcé par les propos inquiétant de son leader : « Le RPF est une force élémentaire, qui coïncide exactement avec ce que commandent l’instinct et la raison du peuple français. »

Il parie ouvertement sur la chute de la IVe république et caresse l’idée d’instaurer un régime autoritaire. Mais les « hommes du système » sauront habilement dissoudre la menace, notamment par la loi des apparentements mise en place pour les élections de 1951. De toute façon le général est allergique au parlementarisme et refuse de s’engager en se portant candidat. Il commet des erreurs, s’embourbe dans la politique politicienne et finit par mettre son mouvement « en veilleuse ». Le 6 mai 1952, il prend acte de son échec et achève son communiqué par cette formule : « Il faut préparer le recours. »

Le retour au pouvoir du général de Gaulle

Le général de Gaulle est désormais dans l’attente, adepte du double langage, évoquant tantôt la nécessité de s’appuyer sur l’opinion, tantôt de faire un coup de force. Mais il est trop habile pour s’engager lui-même. Maître en duplicité, il laisse croire aux partisans de l’Algérie française qu’il les comprend sans rien promettre, alors même qu’il est convaincu de l’inéluctabilité de l’indépendance.

Le « Système » s’effondre sous le poids de sa propre imbécillité au début de l’année 1958. Le nom du général est sur toutes les lèvres. Mais Pfimlin, président du conseil, se montre rétif et de Gaulle lui force la main en publiant un communiqué où il annonce son retour aux affaires.

Souhaitant revenir au pouvoir sous des apparences légales, De Gaulle pousse néanmoins les militaires à donner la dernière estocade sous la forme du plan Résurrection, une opération mal ficelée, mais qui suffit à donner l’impression d’un coup de force potentiel. L’appui de Guy Mollet, la menace de René Coty de démissionner de la présidence finissent par convaincre les parlementaires de l’inéluctabilité du retour du général de Gaulle.

« Le pays étant au bord de la guerre civile, déclare le président de la république, je me suis tourné vers le plus illustre des Français, vers celui qui, aux années les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui refusa la dictature pour rétablir la république. »

Si la crise algérienne lui permet de revenir au pouvoir, à ses yeux la question constitutionnelle est la plus importante. Aussi consent-il à se présenter le 1er juin 1958 devant l’assemblée où il se montre aimable. Son gouvernement compte suffisamment d’excellences du régime agonisant pour qu’il obtienne la confiance et les pleins pouvoirs pour 6 mois. Il précise, dès le 13 juin, sa pensée au comité d’experts chargé de plancher sur la nouvelle constitution : « le président aura, dans les institutions nouvelles, un rôle essentiel. »

Le général choisit de présenter le nouveau texte le 4 septembre, jour anniversaire de la naissance de la IIIe république, place de la République, dans une mise en scène d’André Malraux : le souci de la continuité républicaine ne convainc qu’à moitié. Le oui triomphe au référendum. Jamais constitution n’avait été approuvée librement à une aussi écrasante majorité.

La suite devait le prouver : Napoléon Bonaparte est bien le fondateur de la république. Plus d’un demi-siècle après 1958, la république consulaire continue d’avoir les faveurs des Français avec une nuance : les Bonaparte ont laissé la place aux Roger Ducos.


À lire : Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard 2002, 1032 p.

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