Comment joue-t-on au Brexit ?

Prenez 2 joueurs un peu aigris par l’ère du temps, dont l’objectif est surtout de ne pas perdre : le Royaume-Uni et Bruxelles. Tous les mauvais coups sont permis, dans un jeu à règles mouvantes, et une victoire finale à la Pyrrhus.

Par Karl Eychenne. 

« Les Anglais n’ont pas d’amis ou d’ennemis permanents, ils ont juste des intérêts permanents » (Lord Palmerston, Premier ministre du Royaume-Uni 1855 – 1858)

Bruxelles était donc prévenu. Le pragmatisme à l’anglaise n’allait pas laisser le Royaume-Uni se perdre dans les rêveries européennes. Ainsi naquit le mot Brexit, dont la définition exacte évolue tous les jours. Nouvelle ruse de l’histoire nous annonçant un Royaume-Uni 2.0 ? Ou bien nostalgie d’une britishness perdue ?

Pour l’instant, le Brexit ressemble davantage à l’un de ces jeux interminables aux règles impénétrables. Alors oublions les dates de votes volantes, les nombres de voix insuffisants, pour nous concentrer sur l’essentiel : comment joue-t-on au Brexit ?

Deux joueurs un peu aigris

Le Royaume-Uni et Bruxelles sont donc nos deux joueurs, un peu aigris par l’ère du temps : effets pervers de la globalisation (Stolper & Samuelson), réflexe identitaire et culturel, rejet de l’élite et besoin de sang neuf. Voilà pour les racines du mal. Il y a aussi l’engrais : de nouvelles plateformes de l’information accessibles à tous, et plus seulement à l’autorité politique ou économique (Martin Gurri).

  • Du côté Britannique, on se dit que l’entrée dans l’Europe s’est finalement faite trop tard, au plus mauvais moment (1973), et qu’il est encore temps d’en sortir ; que faire d’une Europe quand on avait l’empire…
  • Du côté de Bruxelles, on colmate les brèches, comme un ballon de baudruche troué à la trajectoire imprévisible. Et l’on entend de plus en plus ici et là : « Si grand que soit le verre que l’on nous tend, nous préférons boire le nôtre, tout en trinquant aux alentours » (Charles de Gaulle)

La victoire

Dans un jeu classique, le gagnant sait ce qu’il remporte à la fin : soit la cagnotte, soit le respect de son adversaire. Mais dans le cas du Brexit, la notion de victoire est plus vague :

  • Si la victoire consiste à faire respecter la volonté des peuples, alors elle doit se traduire par un Brexit effectif en temps et en heure. Après tout, quoi de plus normal que de suivre l’avis des peuples dans des démocraties. L’ambiguïté est alors de définir qui est le vrai vainqueur : tout dépendra en fait des conditions dans lesquelles le Brexit se fait : hard ou soft.
  • Si la victoire consiste à ne pas suivre la volonté des peuples, alors elle doit se traduire par un rejet du Brexit. Mais de quel droit ? Le peuple n’aurait pas réalisé les conséquences de son vote ? Dans ce cas, un autre référendum ! Problème : les sondages ne semblent pas montrer de réelle inflexion depuis le vote de 2015. Pourtant, voyez tous ces gens dans les rues contre le Brexit ! Certes, mais il y a une différence entre « ne pas savoir » et « savoir que pas » : quand seuls défilent les mécontents, on ne doit pas en déduire que les autres n’ont pas d’avis.

Tous les coups sont permis

Mensonges, trahisons, injures, même à l’intérieur de son propre camp. Après tout pourquoi pas : la tentation du bien justifierait que tous les moyens soient employés pour parvenir à ses fins. Parmi toutes ces ruses, le mensonge a quand même la préférence des joueurs. Il faut dire que le terrain s’y prête, puisque les faits sont maudits et refusent de trancher : par exemple, depuis le vote de 2015, qui peut affirmer que l’économie britannique a réellement souffert de la perspective d’une sortie ?

En vérité, seule la devise a subi une décote, d’ailleurs modérée face à la tempête annoncée. Mais le reste a été plutôt sage : PIB, consommation, emploi, même l’investissement (la variable critique) n’a pas subi plus de dommages que ses homologues européens. Et quand parfois, un chiffre ose pencher d’un côté ou de l’autre, il faut s’attendre à un vent de relativisme pour faire dire aux chiffres ce qu’ils pourraient dire autrement.

« Je sais que tu sais que je sais… »

Si j’ai 100 euros à droite et 1 euro à gauche, je choisis la droite évidemment. Cette évidence repose sur la pierre angulaire de la macro-finance : nous sommes rationnels, plus ou moins. Nous supposerons donc que le Royaume-Uni et Bruxelles sont rationnels, au sens où ils souhaitent le meilleur pour leur peuple. Vivant dans l’incertain, nos deux joueurs se livrent alors à la fameuse expérience de pensée de John Rawls (voile de l’ignorance) : « si vous ne saviez pas ce que vous allez devenir, quelle option choisiriez-vous ? maximiser vos gains ? ou minimiser vos pertes ? ». En fait, un peu des deux : cela s’appelle le minimax : on minimise la perte maximale que l’on pourrait subir.

Nos deux joueurs étant aussi rationnels l’un que l’autre, ils réalisent que l’un et l’autre appliquent la même stratégie. Ainsi commence alors le célèbre « je sais que tu sais que je sais que… », définissant la feuille de route de l’homo strategicus. Remarquons que cette hypothèse de rationalité est très forte, voire dangereuse dans certains cas comme la fameuse énigme des cocus de Bagdad : chaque mari doit deviner si sa femme est infidèle, et déduit du silence des autres maris que c’est lui le cocu. Mais il suffit que l’un des maris soit irrationnel, et l’autre mari en conclura à tort que sa femme est infidèle. Déduire de l’autre est toujours une hypothèse forte.

Qui joue en premier ?

Le Royaume-Uni a le choix des armes. Parfois, jouer en premier apporte un avantage décisif, comme le tireur de penalty, parfois non comme à la roulette russe. Mais dans notre cas, il se passe quelque chose d’un peu curieux puisque c’est le Royaume-Uni qui tire en premier, mais Bruxelles a la possibilité de dévier le tir après coup ! En effet, le Royaume-Uni peut très bien voter pour un Brexit sous certaines conditions, puis Bruxelles valider ce Brexit mais sous d’autres conditions.

Dans tous les cas, le fait de jouer à tour de rôle et non pas en même temps a donc son importance. Surtout si le nombre de coups est limité, ce qui semble être notre cas puisqu’une date butoir est fixée. Oui, mais qui est vraiment certain que cette date ne sera pas repoussée ? On ne peut plus rien exclure après tout ce qui s’est déjà passé. On pourrait même imaginer un jeu infini, où les deux finiraient par coopérer, après s’être testé sous forme de stratégie « bâton/carotte ».

Qui gagne à la fin ?

Quelques indices :

  • Le gagnant aura moins que ce qu’il désirait au départ. En effet, il ne semble pas qu’un joueur dispose de stratégie gagnante, ce qui correspondrait à un genre d’échec et mat qui protège vos gains contre n’importe lequel des choix de votre adversaire. Pour cela, il faudrait imaginer que le Royaume-Uni parvienne à imposer son vote et ses conditions à Bruxelles, ou l’inverse. Difficile d’imaginer un tel scénario.
  • Le gagnant ne saura qu’il est réellement gagnant que dans quelques années. En effet, les conséquences d’un Brexit soft ou hard ou d’un no-Brexit ne produiront probablement des effets tangibles que dans quelques années. On pense à un affaiblissement structurel de l’investissement qui pèserait sur la croissance potentiel, ou pas.
  • Le gagnant ne saura peut-être pas : en effet, il est possible qu’aucun des deux joueurs ne finisse par s’entendre, comme un programme informatique ne terminant jamais sa boucle. De vote en vote, les deux camps prolongeraient l’indécision sur le Brexit. Seule échappatoire, une date butoir, ce qui correspondrait au doigt du programmeur appuyant sur escape.
  • S’il y a un vainqueur, il y aura de toute façon laissé des plumes, au vu des échanges tendus entre les deux camps, mais également au sein des deux camps. Dans le même genre, on peut penser au fameux dilemme du prisonnier de la théorie des jeux où l’absence de communication entre les deux participants les incite à choisir une option qui n’est pas la meilleure : ils auraient dû coopérer.

Mettons fin au suspense, le jeu du Brexit est bien plus tordu qu’un simple dilemme du prisonnier. En fait, il ressemble davantage à un billard à 3 bandes :

  • 1ère bande : les 2 joueurs sont pro-brexit, ou pas
  • 2ème bande : ils se mettent d’accord pour un soft brexit, ou pas
  • 3ème bande : 1 an plus tard, tout va mieux c’est le good brexit, ou pas

Or la science est sans ambiguïté sur le sujet : il est impossible de prévoir l’issue d’un tel jeu… En effet, frappez une boule du billard plus ou moins différemment, et les conséquences seront radicalement différentes sur les autres boules : une fameuse illustration de la théorie du chaos et de la sensibilité aux conditions initiales.

Autrement dit, s’il existe un gagnant au jeu du Brexit, il est impossible à prévoir. Rideau.

Brexit : les versions étrangères du jeu

Comme tous les jeux dans l’ère du temps, le Brexit peut se décliner dans toutes les démocraties en péril, les règles s’adaptant au tempérament des joueurs locaux :

  • Le jeu du Gilet jaune
  • Le jeu du Salvini
  • Le jeu du Trump
  • Le jeu du Orban & Kaczynski
  • Le jeu du Bolsonaro