Brexit : l’intérêt de la France c’est le « soft Brexit » !

La combinaison « hard GB – hard UE » est la plus mauvaise. Chaque partie optant pour une position de négociation dure, le résultat global en sera amoindri.

Par Kamel Lama.

Brexit : l’intérêt de la France c’est le « soft Brexit » !
By: muffinnCC BY 2.0

Aujourd’hui, à l’heure où il semble que c’est la ligne du « hard Brexit » qui va l’emporter de part et d’autre, il nous semble important de situer les intérêts de la France, pays présenté comme partisan de la ligne dure au sein de l’Union Européenne.

Soulignons tout d’abord le fait qu’il n’est nul besoin d’être expert en théorie des jeux pour comprendre que la combinaison « hard GB – hard UE » est la plus mauvaise. Chaque partie optant pour une position de négociation dure, le résultat global en sera amoindri. On peut considérer que le Royaume-Uni ne peut pas gagner contre l’UE, le rapport de force à court terme n’étant pas en sa faveur. Il n’en demeure pas moins qu’il pourrait s’agir, du point de vue de l’UE, d’une victoire à la Pyrrhus, car un Royaume-Uni affaibli affaiblira l’Europe in fine.

Où est l’intérêt de la France ? Le pays est présenté, encore récemment dans le journal britannique The Gardian, comme un des partisans de la ligne dure, en particulier en raison de la présence sur son territoire du premier parti d’extrême droite européen ; le gouvernement français redouterait qu’un soft Brexit puisse donner des arguments aux anti-Européens, qui pourraient ainsi arguer du fait que sortir de l’Europe n’est pas si difficile, démontrant en plus l’inutilité d’y rester, surtout si la Grande-Bretagne obtient divers avantages.

On peut noter que, de toute façon, les anti-Européens, Front National en tête, sauront toujours trouver les arguments pour valoriser le Brexit, y compris en usant et abusant de vérités  approximatives.

Si on considère la position de négociation de la France dans cette affaire, on peut se demander pourquoi elle opterait nécessairement pour la position dure.

Lorsque nous utilisons des jeux de négociation, inspirés de la théorie des jeux, en entreprise, avec des groupes de managers, dans la plupart des cas, les groupes en situation de « confrontation/coopération » optent pour le choix qui leur paraît le plus « évident » :  la confrontation. À la fin du jeu, il est aisé de leur montrer que le gain global est moins bon que s’ils avaient opté pour la coopération. Bien sûr, dans le cadre de l’entreprise, le message est évident, mais on peut se demander pourquoi, à plus grande échelle, nos politiques devraient eux aussi choisir la lutte frontale ?

D’autant plus que l’Europe est, justement, née d’un choix « non évident » et quasiment unique dans l’Histoire : choisir de tendre la main à l’ennemi d’hier au lieu de l’écraser, alors qu’on avait toutes les bonnes raisons de le faire !

S’agissant de la France, si nous analysons les relations bilatérales France – Royaume-Uni, on peut mesurer leur importance :

Au plan économique 

Le Royaume-Uni constitue pour la France son premier excédent commercial (à hauteur de 11 milliards d’euros environ pour les biens) loin devant notre deuxième excédent, celui avec Hong-Kong (un peu plus de 3 Mds d’€).

Particularités : d’une part, notre excédent est récurrent depuis 10 ans, d’autre part, si on considère les services, la France est l’un des rares pays de l’UE à dégager un excédent face au Royaume-Uni, en raison du tourisme. Par ailleurs, pratiquement tous les grands secteurs économiques français sont en excédent avec le Royaume-Uni, excepté celui de l’énergie puisque nous importons du pétrole de la Mer du Nord.

De plus, si l’on considère les investissements, notons que :

— la période récente a été marquée par le choix d’EDF Energy pour le projet nucléaire d’Hinkley Point, ce qui constitue pour le Royaume-Uni l’un de ses plus gros investissements réalisés depuis 1945.

— quoique dépassé en chiffre d’affaires par l’Allemagne, le Royaume-Uni est tout de même le premier pays européen pour l’implantation d’entreprises françaises, pour le nombre de filiales et le nombre de collaborateurs que cela représente

D’un point de vue militaire et diplomatique 

Les budgets militaires de la France et du Royaume-Uni représentent à eux deux 50% de la somme des budgets de la Défense de l’Union Européenne. Notre coopération militaire est ancienne (même si elle compte des épisodes controversés comme le Canal de Suez ou la Libye de Khadafi, mais n’oublions pas que les Anglais nous appuyaient logistiquement au Mali…) et constitue l’élément le plus structurant de notre relation, aux dires des diplomates. Elle a encore été renforcée par les traités de Lancaster House (2010) qui portent autant sur la coopération militaire que l’intégration industrielle des deux pays (rapprochement de nos industries de défense ; ainsi Mbda vient de décider de spécialiser ses sites en termes de compétences entre France et Royaume-Uni, renforcant encore la complémentarité et donc l’interdépendance des deux pays en matière de construction de missiles).

Les deux alliés sont capables de mobiliser très rapidement 10 000 hommes et tout le matériel nécessaire en un temps très rapide pour mener tous types d’opérations. Cela suppose un haut niveau d’inter-opérabilité entre nos forces. Ce niveau est le fruit d’une coopération solide et l’atteindre avec d’autres pays européens nous demandera du temps. En particulier parce que cette forte inter-opérabilité a été forgée sur le terrain, les Anglais et les Français étant les seuls à mener de véritables opérations militaires parmi les membres actuels de l’UE.

À tout cela s’ajoute le fait que les deux pays sont aussi les deux seules puissances militaires nucléaires du Vieux Continent avec la Russie ; ce n’est pas inutile de le rappeler à l’heure où le futur président des USA affirme ne pas vouloir risquer la peau des GI’s pour les États Baltes. Et enfin, ce sont aussi les deux seuls membres permanents du Conseil de Sécurité au sein de l’UE.

D’un point de vue diplomatique, les deux pays partagent souvent les mêmes analyses (sauf pour la seconde guerre d’Irak, dans l’histoire récente), la France pouvant se retrouver bien seule au sein d’une UE dominée par l’Allemagne. De plus, un Royaume-Uni isolé risquerait de monter à nouveau, dans la lignée de sa tradition historique, les pays du continent les uns contre les autres…

Pour l’anecdote : le Royaume-Uni est le pays d’Europe (hors francophones) où l’on apprend le plus le français (puisque tous les autres apprennent l’anglais !).

Ainsi, opter d’emblée pour une position dure de négociation avec notre meilleur client et notre plus fidèle partenaire militaire ne peut pas être la stratégie optimale.

Bien entendu, nous espérons récupérer des activités, en particulier financières. Mais cela reste bien aléatoire : la City est une industrie qui pèse plus de 10% du PIB de la GB, une concentration de capitaux et de compétences dont la suprématie ne sera pas si facilement remise en cause. Par ailleurs, les Google, Amazon et autres Facebook misent sur Londres malgré le Brexit…. Et cela ne remplacera pas nos importants excédents (qui se traduisent pas beaucoup d’emplois en France). Ainsi, la France pourrait, tout au contraire, être la grande perdante du Brexit… avec le Royaume-Uni si les positions dures l’emportent.

Quelle pourrait être la position la plus favorable pour la France ?

Quelle position nous permettrait, à la fois de ne pas donner d’arguments supplémentaires aux anti-Européens, et de favoriser nos intérêts économiques et diplomatiques ?

Il nous semble que la France pourrait jouer un rôle déterminant au cours de cette période pleine d’incertitudes, en retrouvant son rôle de pays moteur de l’Union : pourquoi ne pas se saisir de l’opportunité du Brexit pour améliorer le fonctionnement de l’UE en innovant sur les divers chapitres des négociations à venir ? Cela pourrait désarmer les adversaires de l’UE et faire avancer l’Europe. La France pourrait être force de propositions et jouer plutôt les médiateurs car cela va dans le sens de ses intérêts.

On peut prendre un exemple, sur un thème majeur, puisque c’est lui qui a largement fait le Brexit : l’immigration.

La position actuelle du gouvernement britannique est de donner des gages aux partisans du Brexit en affichant sa volonté de réduire fortement l’immigration. Fortement ne veut pas dire à zéro car l’économie britannique, singulièrement la City mais aussi le NHS, ne peut fonctionner sans l’apport de main d’œuvre étrangère qualifiée.

De leur côté les Européens restent attachés au principe de libre circulation des personnes au sein de l’UE.

Dans les faits, en considérant les chiffres d’Eurostat, le Royaume-Uni fait partie des pays les plus attractifs. Il reçoit donc plus d’immigrés européens que la plupart des autres membres : 632 000 en 2014. Mais on peut noter aussi que le Royaume-Uni n’a pas la première place, ni pour le nombre total de migrants (là c’est l’Allemagne avec 884 900, le Royaume-Uni est deuxième), ni pour la proportion en fonction de la population (là c’est le Luxembourg qui atteint les 40/1000 mais même l’Irlande accueille plus de migrants avec 18/1000). Et il faut aussi considérer l’émigration : ainsi, pour la même année 2014, le Royaume-Uni a enregistré 319 100 émigrants, le solde reste donc positif en faveur de l’immigration mais il n’est pas aussi important qu’on pourrait le penser, les seuls chiffres de l’immigration étant les plus souvent commentés.

Un compromis pourrait être trouvé à ce niveau : pourquoi ne pas conserver le principe de libre circulation en lui ajoutant quelques limites, acceptables par le Royaume-Uni ?

On pourrait définir des quotas d’immigration intérieure (à l’UE) par pays, chaque pays étant libre d’augmenter son plafond s’il le souhaite, mais aussi de bloquer toute immigration nouvelle une fois le plafond atteint. Il s’agit ici de l’immigration intérieure d’origine européenne, pas de l’immigration externe, migrants économiques ou demandeurs d’asiles qui doit être gérée dans un autre cadre.

Les plafonds devraient être négociés en fonction de critères à définir (fondamentalement : les besoins exprimés par chaque pays, puis des critères tels que richesse, croissance démographique et émigration, croissance économique, etc.).

Cela pourrait profiter aux pays européens les moins attractifs pour l’immigration qualifiée et cela permettrait au gouvernement britannique d’annoncer des chiffres clairs, et une limite, car c’est largement l’idée d’un pays « ouvert à tous les vents » qui fait peur à nos amis insulaires…

La difficulté principale est que la position « dure » ou « hard brexit » est la plus facile à adopter pour des dirigeants en mal de popularité. La position de compromis demande du courage.