Brexit : Theresa May, héroïne tragique

UK's Brexit plan will not work by Tiocfaidh ar la 1916(CC BY-ND 2.0) — Tiocfaidh ar la 1916, CC-BY

Le Sommet de Salzbourg a été le théâtre d’une véritable humiliation pour le Premier ministre britannique : Bruxelles a décidé de punir Londres pour son « mauvais » choix.

Par Trevor Smith.

La négociation d’un accord sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne est un long chemin de croix pour Theresa May. Dernier épisode en date, le Sommet de Salzbourg qui a été le théâtre d’une véritable humiliation pour le Premier ministre britannique : Bruxelles a décidé de punir Londres pour son « mauvais » choix.

Dans la tragédie grecque, le héros se distingue par le fait qu’il est à la fois coupable et innocent. Coupable, car il est aveuglé par l’hybris, cette démesure d’orgueil qui le conduit à tenter de rivaliser avec les Dieux. Innocent, car il est le jouet de la Fatalité, qui précipite ses pas vers une chute certaine. Le héros peut tenter d’échapper à son Destin, mais celui-ci le rattrape ultimement, et les Dieux sont ainsi vengés de son arrogance.

Theresa May, héros tragique

Le héros tragique du moment s’appelle Theresa May, Premier ministre britannique. Le 13 juillet 2016, elle prît ses fonctions comme suite à la démission de David Cameron, qui avait lié son destin au résultat du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. La Fatalité abat sa première carte : Theresa May sera en charge de la négociation de l’accord sur le Brexit avec les (désormais) Vingt-Sept, tandis que les champions du camp du Leave disparaissent dans la nature.

Le Premier ministre déclenche ainsi le 29 mars 2017 l’article 50 du Traité sur l’Union européenne, qui lance le processus de sortie du Royaume-Uni, sans feuille de route précise pour la négociation qui va s’engager. Il faut dire qu’elle doit composer avec des injonctions contradictoires, le débat entre les versions soft et hard du Brexit étant en réalité un véritable nuancier d’alternatives sur les différents dossiers liant le pays avec les Vingt-Sept.

Son travail est rendu d’autant plus impossible par le fait qu’elle doive trouver un accord :

  1. qui satisfasse l’Union européenne, à l’unanimité des États-membres ;
  2. qui trouve une majorité au Parlement britannique, où le Parti Conservateur de Theresa May est désormais minoritaire ;
  3. qui permette au Premier ministre de sauver sa tête au sein de son propre camp, alors que ses membres n’ont aucunement une vision cohérente entre eux sur le sujet et que plusieurs personnalités, notamment Boris Johnson, attendent patiemment son échec pour pouvoir prendre sa place.

Finalement, Theresa May a accouché au forceps du Chequers Plan en juillet 2018 (la maïeutique est également un art grec), exercice d’équilibriste censé définir la relation que le Royaume-Uni souhaite avoir avec l’Union européenne après le Brexit. Le ministre des Affaires Étrangères, Boris Johnson, ainsi que le ministre du Brexit, David Davis, ont aussitôt démissionné de leurs fonctions.

Ce projet n’a pas recueilli un accueil plus chaleureux lors de sa présentation aux chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’Union Européenne au cours du Sommet de Salzbourg, la semaine dernière : il a été rejeté en bloc, sans davantage de débats.

On ne négocie pas avec les Dieux

Aveuglée par son hybris, Theresa May pensait pouvoir discuter avec les Dieux de notre récit (seulement de notre récit), les institutions européennes. Elle a pourtant appris à ses dépens que la négociation sur le Brexit n’a jamais été une négociation. Elle s’imaginait que le Royaume-Uni serait considéré au mieux comme un pays tiers, mais de puissance équivalente, au pire comme un État-membre encore en exercice, vu avec bienveillance par l’Union européenne : son pays n’a pu prétendre à aucun de ces deux statuts. L’UE, supérieure par la taille, la richesse et le pouvoir, a pu dicter les thèmes de discussion, imposer ses « lignes rouges » et ne pas s’en départir d’un pouce.

Le premier thème sacralisé comme indiscutable est la préservation du marché unique. Soit on est dedans à 100%, soit on est dehors. Le Chequers Plan, qui proposait un marché unique pour les biens mais pas pour le services, les capitaux ou les personnes, a ainsi été rejeté comme inacceptable. Les quatre piliers du marché européen sont un bloc, comme la Sainte-Trinité pour l’Église (pardon de sortir de la thématique grecque de cet article).

Le second sujet d’inflexibilité est la préservation d’une frontière ouverte au sein de l’île d’Irlande : dans ce domaine, Theresa May a découvert que la voix de Dublin portait plus que celle de Londres dans les discussions. S’il n’y a pas de frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, cela pose une alternative insolvable : soit le Royaume-Uni demeure de facto dans le marché unique, les biens transitant dans ce cas par l’Irlande, mais ce serait contradictoire avec les résultats du référendum sur le Brexit ; soit le Royaume-Uni impose une frontière au sein même de son territoire, en mer d’Irlande. Dans ce cas, l’Irlande du Nord s’alignerait sur les règles commerciales européennes, tandis qu’elle serait exclue d’éventuels accords commerciaux conclus pour le reste du pays. L’intégrité du Royaume-Uni serait ainsi piétinée.

La négociation semble donc impossible, et l’Union européenne s’apprête d’ailleurs à la couper net. Donald Tusk, le président du Conseil européen, après avoir donc rejeté en bloc le Chequers Plan, a ainsi déclaré que si aucune avancée importante n’était enregistrée d’ici à la réunion du Conseil au mois d’octobre, il n’y aurait aucune raison de prévoir de poursuivre les discussions en novembre.

Les Dieux sont cruels

Lors du Sommet de Salzbourg, les Vingt-Sept ne se sont pas contentés de rejeter les propositions de Theresa May, ils lui ont fait subir un véritable camouflet public largement commenté dans la presse britannique. « Humiliation » est le mot employé par le Guardian et le Times, la BBC parle d’un échec « embarrassant », The Sun décrit une « embuscade » tendue par des « racailles européennes », tandis que le Daily Mirror achève le Premier ministre : « votre Brexit est foutu ».

Le mot « humiliation » n’est pas hyperbolique. Lors du Sommet de Salzbourg, les chefs d’État et de gouvernement des pays membres ont discuté du Brexit entre eux, sans le Premier ministre britannique, avant d’inviter Theresa May à s’exprimer pendant seulement 10 minutes au cours de leur dîner. Aucune discussion n’a été possible par la suite, Michel Barnier étant le seul à représenter l’Union européenne dans ses discussions avec le Royaume-Uni : si Londres pensait pouvoir le contourner en interagissant directement avec les autres capitales européennes, ce fut un échec cuisant.

Donald Tusk, le président du Conseil européen, fût chargé de la sale besogne : indiquer à Theresa May au cours de la conférence de presse qui suivit que son Chequers Plan « ne fonctionnerait pas » et que tout était donc à reprendre. Et de l’abandonner, visiblement sonnée, devant les journalistes qui la pressaient de questions sur l’avancée des discussions. Avant que les représentants des États-membres ne viennent à leur tour enfoncer davantage les propositions britanniques, y compris Emmanuel Macron les fustigeant comme « pas acceptables ».

Dans la tragédie grecque, l’épopée du héros finit généralement par sa mort ou sa folie. Dans le cas de Theresa May, on imagine mal comment elle pourrait échapper au burn-out

Si l’on évoluait plutôt vers la tragi-comédie ?

On l’a bien compris, l’Union européenne a décidé d’adopter une position punitive vis-à-vis du Royaume-Uni : inquiète pour l’intégrité de la construction européenne, menacée de l’intérieur par des insatisfactions de plus en plus fortes, elle refuse d’accorder quoi que ce soit qui puisse ressembler à une récompense pour un pays choisissant de quitter le Club. Il s’agit de prouver, preuve à l’appui, que la sortie de l’UE aboutit au désastre.

Une telle stratégie est non seulement immorale, elle est également court-termiste. Les eurosceptiques à travers le Continent ont désormais bien compris que le processus du Brexit n’était pas un chemin de roses pour le Royaume-Uni, et que Bruxelles possède sur les pays-membres un pouvoir de nuisance bien supérieur à ce qu’ils s’étaient avoué. Continuer à s’acharner sur Londres ne sert plus à rien, si ce n’est à achever de les convaincre que l’Union européenne n’apporte rien de bon et pourrir la future relation avec le Royaume-Uni.

En effet, et en dépit de toutes ses limites et incohérences, existe-t-il aujourd’hui un moins mauvais interlocuteur que Theresa May pour l’Union européenne au Royaume-Uni ? Bruxelles préfère-t-elle traiter avec Boris Johnson, qui dans le style et les politiques s’inspire librement de Donald Trump ? Ou avec le paléo-socialiste Jeremy Corbyn ? Ou même, si tant est que Theresa May survive à l’aboutissement du Brexit, lui restera-t-il la moindre envie de discuter avec un Club qui l’a ainsi malmenée ?

L’Union européenne ne devrait pas s’interdire un minimum de happy end dans notre récit, en cédant des concessions, même symboliques, au Royaume-Uni. Londres demeurera un partenaire important pour Bruxelles et les pays-membres de l’UE après mars 2019, y compris avec la France dans le domaine de la défense : il ne faudrait pas insulter l’avenir.