Supprimer l’ENA ou réformer l’État ?

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Xavier Bertrand aurait sans doute mieux fait de dire qu’il faut supprimer le passage par l’ENA comme condition sine qua non de l’accès aux responsabilités politiques les plus élevées.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

À défaut de savoir se réformer, la France, périodiquement, aime mimer la révolution et la passion française pour l’égalité fait alors des élites les victimes toutes désignées de la vindicte populaire. Les Gilets jaunes s’inscrivent dans ce schéma. Ainsi s’explique leur rejet de la personne du président de la République, incarnation à leurs yeux, par son parcours, de l’élitisme à la française.

Mais au-delà du Président énarque, toutes les élites sont visées. À en croire un courriel reçu le 21 février dernier par vingt-cinq doctorants de Sciences-Po Paris : « la France sera purgée de son élitocratie par le fer et le sang dans les délais les meilleurs », « la colère du peuple est totale et définitive ». Rejet de la technocratie ? Haine de classe ? Les deux sans doute. Une illustration, en tout cas, du fossé entre les élites et le peuple qui alimente le discours populiste. Un fossé qui ne sera pas comblé en supprimant l’ENA comme l’a proposé Xavier Bertrand – rien ne serait plus facile – mais en réformant l’État – c’est plus compliqué ! -.

Haro sur l’ENA

L’élitisme à la française a bien des défauts mais, ironie de l’histoire, il a survécu à tous les régimes depuis la Révolution française. Sans doute parce qu’il en incarne théoriquement la promesse d’égalité : on ne naît pas énarque on le devient par son travail et son talent. L’ordonnance du 9 octobre 1945 qui crée l’ENA la charge en effet, sur un fondement méritocratique, « de pourvoir aux emplois de début des corps de hauts fonctionnaires ».

Certes la grande école a été rapidement accusée de signifier la confiscation du pouvoir par une caste : c’est le sens de la critique de Pierre Bourdieu dans La Noblesse d’État. Mais il existe à cela un remède bien français : la démocratisation du recrutement. La gauche, dans les années 1980, invente ainsi le deuxième concours et, régulièrement, on envisage de supprimer le fameux classement de sortie qui conditionne l’accès aux grands corps et aux plus belles carrières. L’égalité est toutefois un long combat et si les énarques « externes » ne se confondent pas avec les « internes », en revanche, comme l’a remarqué Ezra Suleiman, l’ouverture de l’ENA à d’autres profils a finalement renforcé le monopole de l’école dans l’accès au pouvoir. Décidément, hors de l’ENA point de salut !

Autre reproche, formulé par Ezra Suleiman : l’ENA symbolise une aristocratie d’intouchables : « la France reste une des rares sociétés où l’appartenance à l’élite, une fois acquise, devient permanente. Cela garantit d’en être membre à vie et s’accompagne de nombreux avantages1 ». L’ENA ou l’illustration du goût hexagonal pour la rente en somme, un goût partagé par beaucoup de Français, énarques ou pas.

Reste enfin la critique la plus récente dont les Gilets jaunes ont été en quelque sorte les porte-voix : l’ENA représente une technocratie déconnectée de la réalité qui, faute de connaître le terrain, prend des décisions arbitraires – les 80 km/h – lesquelles, ironiquement, participent au déclenchement de la révolte contre l’État ! Là réside sans doute la plus grande menace pour l’énarchie ! Ses décisions ne correspondent plus aux aspirations des citoyens. Pire, elles semblent ne pas vouloir en tenir compte et même les ignorer.

Xavier Bertrand en tire la conclusion qu’il faut supprimer l’ENA ; Emmanuel Macron, lui, considère que « l’on doit changer le mode de formation de nos élites, y compris dans l’État ».

« Il faut que tout change pour que rien ne change » ? Pas si sûr.

Réformer l’État

Si améliorer la formation des élites est indispensable, il faut davantage et le président de la République lui-même en est convaincu quand il affirme : « il doit y avoir des décisions profondes sur l’État, sur nos institutions, sur notre organisation collective (…) On doit remettre la décision sur le terrain, on doit sortir de structures aberrantes dans lesquelles on est resté ». Quelles sont ses structures ? Pour le dire rapidement, celles d’un État administratif qui, depuis, le début du XXe siècle, se pense comme le meilleur garant de l’intérêt général.

De ce point de vue, la continuité est frappante entre les Troisième et Quatrième Républiques auxquelles on pourrait d’ailleurs adjoindre le régime de Vichy. La République gaullienne elle-même repose largement sur ce présupposé. Comme le remarque Nicolas Roussellier dans son essai sur la force de gouverner2 : « de Gaulle s’alimente directement à la source de l’idéologie de la puissance publique qui forme le cœur de la tradition du droit public français et nourrit depuis longtemps les habitus des grands corps de l’État ». Dans son étude sur les élites en France parue il y a quarante ans3, Ezra Suleiman mettait ainsi en évidence à quel point les énarques avaient cette conscience de leur caractère irremplaçable en raison de leur capacité à aborder toutes sortes de situations et de problèmes, en dépassant les passions contradictoires et les intérêts catégoriels.

Alpha et omega de l’action publique depuis un siècle donc : rien ne sert mieux le bien commun que l’État et personne n’est mieux à même de prendre les décisions en ce sens que ses serviteurs. Les Trente glorieuses de Jean Fourastié ont incontestablement marqué un apogée de cette idéologie. Un apogée suivi d’un lent déclin et sans doute aujourd’hui d’une vraie remise en cause dont les Gilets jaunes sont l’expression violente : le mouvement est parti de la mesure sur les 80 km/h et de la hausse des carburants décidée par l’État pour financer la transition énergétique.

En réalité, depuis 40 ans, l’État administratif comme l’État-providence sont entrés en crise. Cette crise est celle de leur financement certes mais, plus profondément, les mutations de l’économie et de la société les ont rendus moins efficaces. Le principal problème de la France n’est donc pas la formation des énarques, c’est l’inadaptation de l’outil qu’ils servent, l’État jacobin. C’est lui qu’il faut transformer, pas l’ENA qu’il faut supprimer !

Restent cependant plusieurs questions épineuses : est-il facile pour un pays dont la nation a été forgée par l’État de réformer son État ? Sans doute pas et l’histoire enseigne que « la France ne fait jamais de réformes sauf à l’occasion des révolutions » (de Gaulle). Les hauts fonctionnaires qui le dirigent sont-ils les mieux placés pour le faire alors que, spécificité française, ils occupent l’essentiel du pouvoir politique ? L’histoire récente apporte quelques éléments de réponse…

Conclusion : Xavier Bertrand aurait sans doute mieux fait de dire qu’il faut supprimer le passage par l’ENA comme condition sine qua non de l’accès aux responsabilités politiques les plus élevées. Ce qui d’ailleurs aurait été sans doute plus conforme à sa pensée profonde et à ses ambitions personnelles !

Sur le web

  1. Ezra Suleiman, Schizophrénies françaises, Paris, Grasset, 2008.
  2. Nicolas Roussellier, La force de gouverner, Paris, Gallimard, 2015.
  3. Ezra Suleiman, Les élites en France, Grands corps et grandes écoles, Paris, Le Seuil, 1979.
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