L’euro, monnaie de dingues !

L’euro donne à l’Allemagne l’illusion du pouvoir que donne la détention du chéquier et à la France, l’illusion de la richesse que donne la détention d’une carte de crédit.

Par Jean-Pierre Nikolus.

Notre monnaie unique doit la signature de son acte de naissance à la crainte dans laquelle était le président Mitterrand devant l’émergence à nouveau, de l’imposante grande Allemagne réunifiée, après la chute du mur de Berlin en 1990. Ayant toujours marché à côté de l’histoire, il en vint à imposer diplomatiquement l’euro au chancelier Kohl qui accepta le projet sous réserve que la monnaie européenne soit un euro-mark.

La BCE fut installée à Francfort et mission fondamentale lui fut donnée de veiller à ce que, coûte que coûte, le taux d’inflation dans la Zone reste limité à 2 %. Notre président stratège s’exclama au sortir de la réunion historique de signature : « J’ai cloué la main de l’Allemagne sur la table de l’euro ». Il voulait prendre l’Allemagne dans le filet européen mais par ses statuts il venait de ficeler l’Europe à la BCE sous gouvernance allemande.

Pour sortir des errements démagogiques de 1981, pour préparer notre devise nationale aux exigences du traité de Maastricht en gestation et plus tard à sa conversion en euros, nos énarques éclairés appliquèrent la politique de Francfort qui fut celle du franc fort, dès 1983. Austérité, taux Banque de France sur-élevé, entreprises étranglées, 300 000 emplois sacrifiés, ce fut la période dorée pour les rentiers les plus frileux, de l’argent que l’on gagne en le laissant dormir dans des placements monétaires sans risque et rémunérés à plus de 10 % l’an.

L’aumône aux nouveaux pauvres

Le remède amer à ces maux infligés aux Français par les défenseurs de cette politique anti-économique, fut le « RMISF1 » ; aumône pour les « nouveaux pauvres » et punition pour les « nouveaux riches ». La façade idéologique du gouvernement de gauche était parfaite. Dès cette époque et face au carnage industriel provoqué par l’application à notre pays de la doctrine monétaire allemande, un homme d’État aurait pu renoncer à ce projet. Malheureusement, le concept politique inepte qu’était l’euro avait pris la forme d’un totem sacré et y renoncer eut été un sacrilège. L’euro malpensé devint un impensé.

La valeur de notre devise collective résulte d’une moyenne économique, elle n’est représentative d’aucun pays. Elle permit à l’Allemagne de réaliser en 2016 le plus grand excédent du commerce extérieur du monde, soit 265 milliards d’euros.

L’excellence du made in Germany n’est pas payée à son prix réel. Le hic est qu’en matière d’échanges commerciaux internationaux, les flux financiers entre États s’équilibrent, ils sont à somme nulle, les capitaux que les importateurs transfèrent chez les exportateurs doivent forcément leur revenir sous forme de prêts pour faire la balance. Pour exporter en surplus ses marchandises, il faut exporter en surplus ses capitaux, ce qui revient à financer ses clients pour recevoir une prochaine commande. C’est le dilemme allemand et même chinois.

Le système Target 2 qui centralise les paiements intra-Zone montre un plus de 1 000 milliards d’euros cumulés en direction de l’Allemagne contre un moins de 450 milliards sortant de l’Italie, similaire au moins de l’Espagne. Selon la règle de ce système, les Italiens ont emprunté auprès de leurs banques commerciales qui ont emprunté auprès de la Banca d’Italia qui s’est retournée vers la BCE notamment via les QE et tout cela, vraisemblablement pour importer beaucoup de BMW.

Ainsi, le solde Target 2 des 1 000 milliards transférés en Allemagne est le pendant d’emprunts garantis par la BCE elle-même garantie par, au final, les citoyens contribuables allemands qui, à leur corps défendant, payent de belles berlines aux Italiens qui n’ont pas les moyens de se les offrir.

La grande crise à venir

La fin annoncée par la BCE des rachats de dettes (QE) réduira les flux d’argent à crédit donc ceux de marchandises. Ainsi, les exportateurs allemands perdront des débouchés dans la Zone au moment où le président Trump décide de modérer les importations de Mercedes dans son pays et où l’économie chinoise s’essouffle. Les grandes crises sont toujours provoquées par une conjonction de facteurs concomitants.

Si on considère que les excédents allemands sont la clé de voûte du système financier de la Zone alors considérons que la crédibilité de la BCE entre dans une phase d’incertitude. Les Allemands savent que s’il fallait renflouer la BCE dont le bilan est farci de mauvaises dettes remontées par les QE, ils seraient sollicités en premier ; car d’une part, la Bundesbank en est le principal actionnaire (à 19 %) et d’autre part, l’État allemand (29 % du pib de la Zone), a son budget en excédent (38,4 milliards en 2017) et serait sans doute le seul à avoir les moyens d’apporter des garanties.

Depuis son lancement, l’euro, loin de niveler par le haut les performances des industriels de la Zone, fait au contraire diverger les économies en donnant un sur-avantage aux plus productifs germains et en handicapant les moins productifs latins. Les théoriciens français de l’euro-mark comme messieurs Delors et Trichet pensaient que la devise fait l’économie alors que c’est l’économie qui fait la devise. Ils pensaient que l’économie fait la société alors que c’est la société qui fait l’économie. Ils pensaient que c’est la société qui fait la culture alors que c’est la culture qui fait la société.

La culture fait la devise

C’est donc la culture qui fait la devise. Ils avaient oublié que les Trente glorieuses françaises étaient en franc fondant, que le miracle italien était en lire évaporante et qu’une bonne économie est une économie en croissance qui fournit des emplois. La monnaie est un outil, pas une fin en soi. Ils n’avaient pas perçu que, pour que vive l’idole euro-mark, il aurait fallu une Europe allemande, que l’on abandonne le vin pour la bière, ou qu’a minima, en quelques mois, nous répliquions à l’identique le modèle économique allemand. Quand l’idéologie entre par la porte, le réalisme sort par la fenêtre.

La France, on le sait depuis 1968 et les fameux Accords de Grenelle, a besoin de sa planche à billets nationale pour huiler ses rouages sociaux. Peu importe si sa monnaie est molle et si les prix montent un peu tant que les entreprises investissent, trouvent des marchés et embauchent. Le président Macron fera davantage de déficits budgétaires pour acheter la paix sociale, alors il devra enfoncer le mur des dogmes bruxellois. La messe est dite.

Le critère de Maastricht des 3 % de déficit c’est la récession, le taux d’intérêt bas et artificiel administré par la BCE c’est du surendettement sans fin, le taux de change de l’euro est une subvention aux industriels allemands, une monnaie commune c’est la ruine ou la délocalisation des entreprises des pays les moins productifs et le diktat bruxellois en matière de politiques budgétaires, c’est le défilé des Gilets Jaunes.

On laisse entendre que le retour aux monnaies nationales aurait des conséquences cataclysmiques. Selon le FMI (External Sector Report 2017 et pour 1 EUR = 1,18 USD), le franc perdrait entre 11 et 16 % contre l’euro donc il serait proche de la parité avec le dollar, comme le fut notre monnaie commune en 2016.

Nos exportateurs et importateurs travailleraient avec des taux de change de marché, le taux d’intérêt directeur Banque de France serait optimal, notre endettement serait plafonné par la contrainte financière internationale donc notre dépense publique aussi. Un taux d’inflation importé modéré inciterait à la consommation et à l’investissement. Le deutschemark prendrait entre 15 et 27 % contre l’euro et la lire italienne perdrait entre 9 et 20 %.

Distorsion de concurrence

Selon ces chiffres du FMI, l’écart entre le franc et le deutschemark se situerait donc entre 26 et 43 %. Dans nos rues : plus de Peugeot, autant de Fiat et beaucoup moins de VW. Pour les pays de l’ex-Zone, ce serait le retour des réalités de marché donc des prix réels du crédit, des biens, des services, des devises, de l’immobilier et des matières premières. L’écart potentiel gigantesque entre le franc et le deutschemark donne la mesure de la distorsion de concurrence que crée l’euro et indique que la Zone finira fatalement comme un élastique sur lequel on a trop tiré car le marché a toujours le dernier mot sur la politique. L’URSS s’en est aperçu.

On aime l’euro quand on veut un verrou financier qui enchaîne les pays de la Zone dans une forteresse idéologique, c’est sa dimension impériale, et quand on veut protéger les situations acquises des catégories attachées à la réserve de valeur monétaire plus qu’à l’investissement, au travail et à la rémunération selon la loi du marché. Le temps parle toujours, c’est un bavard qui parle même quand on ne l’interroge pas. L’euro sera abandonné, non car il sera attaqué, mais parce qu’il perdra ses défenseurs chaque jour plus rares même s’il est convenable de faire semblant, dans les débats publics, d’y croire encore.

Les Allemands refusent catégoriquement les transferts financiers vers les pays les moins productifs de la Zone et la création d’un vrai budget européen commun, « carte de crédit » partagée, qui permettraient de combler les déficits budgétaires des uns avec les excédents budgétaires des autres. Peut-on les en blâmer ? Pourtant, le solde Target 2 indique qu’ils ont déjà transféré des centaines de milliards. L’euro oblige ses émetteurs à faire payer les riches pour que les déséquilibres qu’il produit ne disloquent pas sa Zone.

Le dénouement viendra à la prochaine crise financière quand le peuple Allemand sera confronté au coût caché de l’euro que sont les prêts consentis à ses clients zonards insolvables. L’euro donne à l’Allemagne l’illusion du pouvoir que donne la détention du chéquier et à la France, l’illusion de la richesse que donne la détention d’une carte de crédit. Le jour où les Allemands constateront que les chèques de leur chéquier sont en bois, ils aspireront à reprendre l’authentique deutschemark. Quant aux industriels français, libérés d’une concurrence distordue par l’euro depuis presque deux décennies, ils pourront profiter de l’intérêt d’investir à nouveau dans leur pays.

  1.  RMI-ISF : Aide aux pauvres associée à la punition des riches.
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