Que cache l’affaire Benalla ?

Melenchon supporter defacing Macron poster by radiowood(CC BY-NC 2.0) — radiowwod, CC-BY

Si l’affaire Benalla occupe la scène médiatique, c’est aussi parce qu’elle occulte des problèmes politiques plus importants.

Par Philippe Bilger.

Que cache l’affaire Benalla ? Que sait Benalla qui ne doive pas être connu de tous ? Comment expliquer les attaques concertées et choquantes contre la commission sénatoriale qui a décidé de l’auditionner ce 19 septembre ?

J’évoque ce feuilleton qui n’en finit pas et qui, paradoxalement, est plus nourri par ceux qui s’opposent à un approfondissement de la vérité (détaché du processus judiciaire) que par d’autres qui légitimement y aspirent. Parce que probablement la catastrophique gestion de ce dossier — et Benalla lui-même n’a pas manqué d’y mettre du sien — est l’une des causes de la baisse très nette du président dans les sondages.

Il en est d’autres sans doute plus sérieuses.

L’impatience des Français

L’impatience des Français face aux résultats économiques et sociaux qui tardent à venir. La croissance guère revigorée, le chômage qui ne régresse pas.

Une politique internationale qui, sur le plan européen, se contente d’opposer trop facilement les progressistes aux populistes qui seraient le diable avec cette difficulté quasiment insurmontable qu’ils sont peut-être majoritaires et qu’il est vain de vouloir donner des leçons éthiques à des gouvernants soutenus par leur peuple.

Par ailleurs, si la France a retrouvé son rang, elle n’est pas écoutée au point de convaincre et pèse peu sur la marche du monde. De l’erratique Trump au dur et cynique Poutine, sans oublier la stratégie finement impérieuse de la Chine, l’univers ne semble pas avoir besoin de nous. On peut louer les efforts du président pour exister, mais trop de paramètres — notamment nos faiblesses internes — nous font perdre du crédit.

Je ne suis pas persuadé que pour les registres judiciaire et sociétal, Emmanuel Macron se soit résolu à être autre chose qu’un intellectuel de gauche avec une idéologie compatissante et des poncifs constituant l’humanisme comme une morale désarmée.

À cet inventaire rapide dont le caractère subjectif ne m’échappe pas, est-il bien utile d’ajouter cette Fête de la musique décalée et déplacée, la consécration scandaleuse de Philippe Besson, ami du couple Macron, les carences de certains ministres et tout ce qui est venu depuis quelques mois assombrir une lumière qui avait suscité de l’espoir ?

Rester équitable

Cette vision critique n’est pas, chez moi, contradictoire avec une approche équitable de tels propos et actes du président qui font l’objet d’une analyse sommaire. Comme si une partialité médiatique se devait d’être définitive et que plus rien ne trouverait grâce aux yeux non seulement des journalistes mais plus gravement de citoyens d’autant plus sévères maintenant qu’ils avaient été enthousiastes avant.

Je récuse, en particulier, cette appréhension globale et négative d’une personnalité pourtant complexe. Est-il au-dessus des forces médiatiques et démocratiques de ne pas tout mettre au même niveau et de ne pas appréhender également des saillies et dialogues opératoires et utiles d’un côté et des vulgarités rares et donc d’autant plus remarquées de l’autre ?

J’ai déjà écrit, pour les défendre, sur les premiers en les percevant comme l’expression d’une sincérité lassée de sa complexité obligatoire et officielle et proférant crûment le verbe républicain (notamment billet du 28 octobre 2017 : « République des mots justes, démagogie des mots doux…« ).

J’ai dénoncé en revanche les secondes dont l’exemple le plus regrettable a été ce « pognon de dingue » avec la familiarité du langage et la démagogie tenant à la médiatisation immédiate de ce débordement. Si on ne tente pas en permanence de séparer le bon grain et l’ivraie pour ce qui concerne les attitudes et interventions publiques d’Emmanuel Macron — dialogues improvisés (quand ils le sont vraiment !) ou non —, on ne comprendra rien à ce qu’il est et l’on noiera ce qu’il a d’exceptionnel dans un opprobre systématique et absurde.

La dignité personnelle

Quand le président de la République a rencontré le 15 septembre, dans les jardins de l’Élysée, un jeune chômeur âgé de 25 ans désirant travailler dans l’horticulture et qu’il lui a dit, sous forme de boutade (à prendre évidemment au figuré) « je traverse la rue et je vous en trouve du travail », il ne faut pas oublier l’échange qui précédait (BFMTV).

L’interlocuteur d’Emmanuel Macron s’était plaint d’avoir envoyé plusieurs CV sans obtenir de réponse dans son domaine de prédilection, et à juste titre le président lui avait rappelé qu’il y avait des formations et que dans le bâtiment, l’hôtellerie et la restauration, des emplois étaient à pourvoir. Ce n’était ni honteux ni méprisant, pas plus que d’indiquer que lui adresser un CV à lui ne servirait à rien. Pour trouver du travail il faut le chercher, se battre et considérer que tout vaut mieux que l’assistanat : question de dignité personnelle.

N’importe quelle réplique du président, alors que pourtant il est sollicité et qu’on lui reprocherait le mépris qu’une abstention de sa part pourrait révéler, est détournée de son sens véritable et on lui impute, comme une tare de sa personnalité, ce qui précisément en l’occurrence en est une richesse.

Ou alors la République est une nursery et l’espace démocratique un jardin où les citoyens seraient des enfants et le président condamné à dispenser des mièvreries. C’est d’ailleurs une déplorable tendance politique et médiatique que de s’effaroucher, telles des âmes fragiles, de petites empoignades ou de dérisoires affrontements. Un rien est qualifié de clash et bientôt on ira jusqu’à suspecter la moindre réplique d’être de trop !

Ce n’est pas une marque d’irrespect que d’appréhender le président en pièces détachées. C’est au contraire ne pas laisser le pire occuper toute la place et tout gangrener.

Je veux aussi sauver le meilleur.

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