La liberté économique est-elle défavorable aux classes populaires ?

Il semble donc nécessaire de développer une compréhension intuitive et concrète du libéralisme. Cette compréhension, pour fonctionner, doit être simple et basée sur le bon sens.

Par Bruno Spagnoli.

Une ritournelle revient constamment dans le débat public, affirmant que le libéralisme économique serait condamnable car il serait mauvais pour les personnes modestes.

Malgré la longue tradition libérale occidentale ayant abouti à une hausse sans précédent de notre niveau de vie depuis deux siècles, cette idée s’est ancrée chez une majorité de gens depuis quelques décennies.

Elle n’est bien sûr pas nouvelle, mais elle transcende désormais la plupart des courants politiques, alors qu’elle était auparavant cantonnée à la gauche plus ou moins marxisante. Désormais, même la droite y croit tout autant, ce qui n’était pas encore complètement le cas du RPR jusqu’aux années 90, par exemple.

Le même phénomène s’observe dans la plupart des pays occidentaux, dans une moindre mesure heureusement. Mais il est symptomatique de constater que beaucoup de partis conservateurs ou populistes sont devenus anti-libéraux sur le plan économique, sous le même prétexte de défense des catégories populaires.

Deux postulats indiscutés

Désormais, tout le monde semble donc s’accorder sur les deux postulats suivants, qui ne sont même plus discutés :

Le problème, bien sûr, est que ces postulats sont faux. Fort heureusement, comme le gouvernement mondial unique dont rêvent les progressistes n’existe pas encore, nous bénéficions d’expériences naturelles effectuées par plus de 200 pays indépendants menant des politiques différentes, allant de la dictature socialiste féroce au libéralisme plus ou moins débridé. Il y a donc une saine concurrence des idées sur le terrain, qui permet de mettre ces postulats à l’épreuve des faits.

Le premier fait que l’on peut observer est que les pays les plus libéraux économiquement sont aussi ceux ayant les revenus par habitant les plus élevés.

Le deuxième est que cette corrélation correspond bien à un lien de causalité, dans le sens que le libéralisme implique la prospérité, puisque tous les pays ayant fait des réformes libérales authentiques ont connu un sursaut de prospérité durable dans les années qui ont suivi (Singapour, Hong-Kong, Japon après la 2e guerre mondiale, Royaume-Uni, USA, Nouvelle-Zélande, Irlande, Chine des années 80, Canada, Suède des années 90, etc). Et inversement pour ceux ayant procédé aux réformes inverses (Venezuela, Zimbabwe, Argentine, etc).

Le troisième est que toutes les tranches de revenus ont profité de cette prospérité, y compris les plus modestes, comme par exemple au Royaume-Uni durant les années 80 et 90 (les chiffres de 1 à 5 représentent les quintiles de revenus, depuis le plus bas (1) au plus élevé (5)) :

Évidemment, face à ce graphique, j’entends déjà les hurlements hystériques sur l’accroissement des inégalités. Je laisserai Margaret Thatcher y répondre, lors de sa dernière intervention aux Communes :

So long as the gap is smaller, they’d rather have the poor poorer.
Tant que l’écart (entre hauts et bas revenus) diminue, ils (les socialistes) préfèrent que les pauvres s’appauvrissent.

En fait, on pourrait écrire des ouvrages entiers sur l’efficacité du libéralisme économique à engendrer la prospérité de toute la société, bien mieux que ne l’auront fait tous les autres systèmes. Les faits sont clairs et largement documentés : qu’il s’agisse de faim dans le monde en chute libre, de disparition progressive de la pauvreté extrême, d’apparition d’une gigantesque classe moyenne dans les pays émergents, etc.

Malgré toutes ces données incontestables pour qui veut bien s’y pencher sérieusement, l’idée du libéralisme économique antisocial perdure dans les esprits, et sert régulièrement à accroître le poids des dépenses publiques et du contrôle de l’État sur la société. Pourquoi ?

La confusion des esprits

Une première raison est que règne une confusion très forte dans les esprits sur ce qui constitue effectivement du libéralisme économique ou pas. Par exemple, en France, une grande partie de la population semble adhérer à l’idée que nous vivrions dans un pays ultra-libéral.

Or, tous les classements internationaux de liberté économique placent la France dans une position « modérément libre » (cf le premier graphique), loin derrière des pays comme la Suisse, l’Australie ou l’Irlande. On voit donc mal comment un ultra-libéralisme inexistant pourrait être responsable de quoi que ce soit.

Cette confusion touche également l’ensemble de l’Occident depuis 2008 : alors que les politiques monétaires de quantitative easing et les interventionnismes publics massifs ont fait reculer le libéralisme économique depuis cette date, en faussant complètement les prix de marché et en augmentant le poids des dépenses publiques et des réglementations, les problèmes observés sont régulièrement attribués, là encore, à un supposé ultra-libéralisme.

D’autres confusions se sont développées entre libéralisme et « politique pour les riches », libéralisme et immigration incontrôlée, ou encore libéralisme et recul de l’État régalien. Or, bien sûr, tout libéral classique ayant ses racines du côté de Edmund Burke ou de John Locke ne peut que s’étouffer face à de tels contresens.

Il semble donc nécessaire de développer une compréhension intuitive et concrète du libéralisme. Cette compréhension, pour fonctionner, doit être simple et basée sur le bon sens. Margaret Thatcher a remporté les élections trois fois de suite en se présentant comme fille d’épicier, connaissant parfaitement les réalités économiques des petites gens et des petits commerces.

En partant d’une réalité concrète, à petite échelle, elle était capable d’expliquer pourquoi le poids écrasant de l’État appauvrissait toute la société, en particulier les plus modestes, au bénéfice de quelques catégories protégées jouissant de rentes totalement injustifiées (qu’il s’agisse de catégories modestes ou aisées, la dénonciation était la même).

Ce discours franc et droit, ancré dans le réel et le quotidien, a séduit une majorité d’électeurs plus qu’aucun autre dans le passé, menant à trois victoires électorales consécutives – fait inédit dans l’Histoire du pays. L’adhésion a concerné toutes les couches sociales, y compris les couches populaires. Et tout cela au départ, en 1979, dans une Angleterre en faillite et sous tutelle du FMI, gangrenée par les grèves, les taxes et les impôts, ruinée par les dépenses sociales, par des armées de fonctionnaires inutiles et une pléthore d’entreprises publiques en déficit permanent. Comme quoi, c’est possible.

À tous les libéraux, j’ai donc envie de dire : réfléchissons à la façon de communiquer nos idées afin qu’elles parlent aux classes populaires, en leur montrant à quel point elles sont à la fois dans leur intérêt à long terme, mais aussi à quel point ce sont les seules idées authentiquement morales, puisqu’elles s’opposent aux privilèges et aux rentes de situation. C’est le seul moyen d’espérer voir ces idées revenir un jour sur le devant de la scène, comme l’a encore montré l’élection de 2017.