Le monde est de plus en plus violent. Vraiment ?

The war has begun by otavio5150(CC BY-SA 2.0)

Une idée reçue sur les conflits dans le monde.

Par Johan Honnet.

Beaucoup de gens sont convaincus que le monde est de plus en plus violent, qu’il sombre dans le chaos et qu’il y a de plus en plus de conflits sur Terre.

Rappelons que les cavaliers de l’Apocalypse sont la Famine, la Pestilence (ou la Mort) et la Guerre. Ce sont des fléaux qui ont, au travers des éons, bridé le génie humain. La famine, la pestilence, on l’a vu dans de précédents billets, sont en train de perdre. Qu’en est-il de la violence ?

Le nombre de morts liées à un conflit n’a jamais été aussi bas

Premier point que je tiens à souligner : la guerre tue de moins en moins. C’est une bonne nouvelle.

Autre point : il y a de plus en plus de conflits.

Est-ce contradictoire ? Absolument pas. En réalité, on a de plus en plus de conflits, mais ils sont de moins en moins inter-étatiques : des guerres civiles, parfois très localisées. Cela implique qu’on a affaire à des belligérants moins bien organisés, moins bien équipés, avec des destructions fortes, parfois, mais en bout de course un nombre de victimes beaucoup moins élevé.

La chose, au fond, est logique. Pendant la Guerre de Corée, qui dura à peine trois années (pour 1,5 million de morts environ, à comparer avec les 500.000 morts environ en Syrie, ou les 10.000 morts environ en Libye), il y a eu des centaines de tonnes de bombes lâchées sur les centres industriels, à intervalles très réguliers.

Balancer des millions de litres de napalm n’est pas possible dans le cadre d’un conflit entre civils. Seul un État peut le faire, grâce aux impôts payés par la population.

On ne peut que regretter, bien sûr, la survenance de nombreux petits conflits localisés, et les centaines de milliers de morts qui les accompagnent. Mais il est faux de prétendre que la situation aurait empiré par rapport à un passé fantasmé, souvent les « Trente Glorieuses » (là où, à partir de 1980, le capitalisme triomphant et l’argent-roi auraient causé tous les maux du monde, dont de nombreuses guerres).

Non, le monde ne sombre pas dans le chaos : l’État Islamique, la Crimée, Gaza, la Birmanie, le Yémen, tout cela est digne de préoccupation, d’inquiétude, voire d’indignation, oui. Mais il n’est pas nécessaire de prophétiser un monde qui se disloque sous les coups de boutoir de la haine, des conflits et autres catastrophes d’ampleur biblique (catastrophes que nous aurions méritées en raison de nos péchés, il va sans dire).

Le libre-échange contre les guerres

L’on pourrait longuement débattre des causes de la réduction du nombre de victimes, ou plus précisément de la réduction du nombre de conflits inter-étatiques par rapport aux décennies et siècles antérieurs. À mon sens, c’est un effet collatéral de la mondialisation des échanges commerciaux. L’interdépendance économique inhibe les conflits : ce qu’on peut avoir par le commerce, il n’y a pas besoin de le prendre par la force ; attaquer un voisin fournissant des produits essentiels, c’est nuire à ses propres intérêts.

C’est également un effet, je pense, du multilatéralisme, qui semble avoir eu son rôle à jouer. Et je ne peux que relever que les interventions armées étatiques des dernières années brillent par un caractère commun : ce sont, très souvent, des chefs-d’œuvre d’unilatéralisme.

C’est, enfin, un effet de la dématérialisation et de la financiarisation de l’économie. En effet, une économie se fondant sur les terres, le sol, le terrain risque fort d’être stagnante (sauf révolution agricole, bien sûr). Le seul moyen d’obtenir beaucoup plus de richesses, c’est de voler les terres du voisin. Il s’agit d’un jeu à somme nulle. Avec la révolution industrielle, la révolution informatique, agricole, génétique, l’économie a changé de nature et est devenue très largement un jeu à somme positive. Dans ces conditions, il n’y a plus de besoin de tuer son prochain : c’est une erreur, une vacuité inutile, plus que jamais.

En 20 ans, le taux d’homicide a été divisé par 2 en France

Autre thème relatif à la violence : les homicides. On prend les cas extrêmes : bien sûr, la violence ne se limite pas aux homicides ; simplement, les homicides sont plus simples à suivre : a priori, on n’a pas un phénomène de sous-déclaration, de sorte qu’une baisse des statistiques policières traduit ici une baisse réelle des violences homicides.

Pour les viols, une augmentation du nombre de plaintes ne permet pas de déterminer, en soi, si d’abord, il y a plus de viols dans l’absolu ou si deuxièmement, il y a moins de silence, moins d’auto-censure. D’autant plus que, pour les viols, les révélations peuvent concerner des faits plus ou moins anciens ; on peut partir du postulat que, pour les homicides, ces problèmes sont moindres (moins de sous-déclaration, déclaration plus proche de la commission des faits criminels).

La source, ici, c’est Max Roser, fondateur du site Our World In Data. Je le précise, car il ne s’agit pas d’une institution « officielle ». Cela étant posé, les tendances retracées semblent recouper ce que je sais des statistiques récentes. Par exemple, entre 1994 et 2014, il y a une diminution de 50% du taux d’homicide en France et en Allemagne1.

Quant aux causes, je crains de m’aventurer sur des terres inconnues. Je tiens toutefois à attirer l’attention de mes chers lecteurs sur la distinction entre :

  • Culture de l’honneur, qui semble corréler à un plus haut taux d’homicide. Comparons par exemple, aux USA, les États ayant une forte culture de l’honneur, plutôt au Sud, et ceux l’ayant moins. Tout comme, en France, il pourrait être intéressant de comparer les taux d’homicides entre personnes ayant cette culture de l’honneur (la culture des « bandes »), et les autres.
  • Culture de la dignité, ou guilt culture, où l’essentiel n’est pas la réputation ou l’honneur, mais l’attitude que l’on adopte à l’égard de soi et d’autrui. La honte vient du fait que l’on a eu un comportement indigne des principes auxquels on adhère. La retenue y est une vertu.

Pour bien différencier les deux, prenons l’exemple d’un enfant agressé sexuellement par un individu. Dans une culture de la dignité, les gens auront tendance à se retenir, et avoir recours aux autorités et à la Justice. Dans une culture de l’honneur, la justice pourra avoir été dite, mais l’honneur ne sera pas restauré : il faut laver l’affront par une intervention personnelle.

Autre exemple : une injure nécessite une réponse dans une culture de l’honneur, réponse qui peut être violente. Dans une culture de la dignité, l’évitement est une stratégie acceptable.

  • Culture de la victimisation, où l’important est de montrer que l’on appartient à une catégorie opprimée de la population. Autrement dit, ce qui est valorisé, ce n’est pas d’être un dur ne montrant pas sa faiblesse (comme dans les cultures de l’honneur), ni être impassible face aux manquements lorsqu’ils sont mineurs (comme dans les cultures de dignité), mais d’être une victime.

Ces catégories sont intellectuellement intéressantes, pour saisir par exemple pourquoi tel pays avec une législation très souple sur les armes à feu (comme la Finlande ou la Suisse, qui comptent parmi les pays avec le plus fort ratio armes/habitant) a un taux d’homicide cinq fois moins important qu’un autre pays réputé être tout aussi souple sur les mêmes armes à feu (USA).


Sur le web.

  1. Cela étant dit, il me faut vérifier les décennies antérieures, pour vérifier si 1994 ne correspond pas à un pic.