La menace terroriste survivra à l’État islamique

L’État islamique a beau reculer, la menace terroriste persiste, car ses attaques ne viennent pas de l’extérieur. Une tribune d’un spécialiste du terrorisme.

Par Ghislain Benhessa.

La menace terroriste n’a pas de frontières. « Le terrorisme perdure malgré le recul de l’État islamique ». C’est par ce titre, au frontispice de son édition du dimanche 25 mars, que Le Monde s’est fait l’écho de l’attentat tragique de Carcassonne et de Trèbes qui a vu périr quatre personnes, dont le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame.

À la lecture d’une telle accroche, la leçon paraît simple : les victoires militaires sur le théâtre irako-syrien, la chute de Daesh et la fin de son emprise territoriale n’auraient finalement pas suffi à endiguer la menace qui pèse sur les pays occidentaux, au premier rang desquels figure la France.

Comme si, par un simple lien de cause à effet, l’anéantissement du califat aurait dû stopper net la diffusion et la propagation du terrorisme islamiste. Osons le dire une bonne fois pour toutes : une telle analyse n’a jamais été qu’utopique.

D’une part, elle occulte la nature endogène de la menace, évidente depuis 2015 et rappelée par le Président Emmanuel Macron dans la foulée de la prise d’otages de Trèbes.

D’autre part, elle évacue l’identité de l’ennemi, à savoir une idéologie politico-religieuse globale et sans frontières, qui alimente et nourrit la dérive sécessionniste aujourd’hui à l’œuvre dans certains territoires de la République française. Car, pour reprendre les propos de Pascal Bruckner réagissant à l’attaque du 23 mars, « le terrorisme et l’intégrisme sont des frères jumeaux qui s’épaulent et agissent par des moyens différents1 ».

La persistance d’une menace endogène

Au fond, les revendications et l’organisation de l’État islamique ont brouillé les cartes. Sa volonté d’expansion territoriale, sa structure de commandement pseudo-étatique, son rêve de califat et de souveraineté, ont focalisé les esprits sur la ligne de front et les départs en Syrie.

Par la suite, les « revenants » décrits par David Thomson ont alimenté les débats, donnant à penser que la contagion des actes de terrorisme était consubstantiellement liée à la puissance de frappe et au volume des troupes à la disposition de Daesh.

En somme, l’anéantissement de l’État islamique sur le terrain, doublé d’une prise en charge judiciaire et d’un suivi psychiatrique des ex-djihadistes de retour au pays, devait suffire à endiguer, ne serait-ce qu’en France, la montée en puissance d’une doctrine naïvement vécue comme une parenthèse mortifère et funeste de l’Histoire.

Or, le réel fait d’emblée mentir le simplisme d’une telle grille de lecture. Vouloir sanctuariser et réduire l’islamisme à une logique à la fois territoriale et pyramidale n’a aucun sens, tant la nature même d’une idéologie est de se répandre de façon horizontale, via l’ensemble des outils de communication à sa disposition.

À cet égard, Internet et les réseaux sociaux ont fréquemment été pointés du doigt en tant que vecteurs privilégiés de propagande. Davantage encore, la sociabilité joue un rôle déterminant, tant les fréquentations et l’environnement social sont structurants dans la constitution et la faculté de raisonnement d’un individu.

Dès lors, nul besoin d’une formation expresse ou d’un séjour en Syrie sous la bannière de Daesh pour passer à l’acte. Comme l’attentat de Carcassonne et de Trèbes en atteste une nouvelle fois, les récentes attaques ne sont pas le résultat d’une action commanditée de l’extérieur.

Elles trouvent leur origine en France, sur notre territoire, dans l’ombre du buste de Marianne et d’une République qui a trop longtemps détourné les yeux. Ce faisant, la chute de l’État islamique ne signifie nullement la fin du terrorisme : au contraire, sa disparition met à nu la diffusion d’un Islam radical ancré sur le territoire national.

Terrorisme et intégrisme, les deux faces d’une même pièce

Depuis 2015 et les attentats contre Charlie Hebdo, nombreux sont les observateurs qui se sont consciencieusement appliqués à dissocier le terrorisme du séparatisme islamiste.

À les entendre, nul point de convergence entre, d’un côté, les attaques à l’arme blanche, à la kalachnikov ou à la voiture bélier contre les « mécréants » et, de l’autre, le séparatisme, notamment mis en lumière par les travaux de l’historien Georges Bensoussan, et ouvertement prôné par les salafistes ou les Frères musulmans dans nombre de quartiers.

Dans ce cas, comment expliquer l’irruption de telles attaques endogènes, préparées et façonnées sur le territoire français, à l’image de celle de Radouane Lakdim dans l’Aude ? Comment ne pas voir que le salafisme et l’intégrisme se nourrissent de la persistance des attaques terroristes et, en même temps, fournissent et alimentent la doctrine idéologique qui les sous-tend ? Comment ne pas constater la porosité entre, d’un côté, les appels au prosélytisme, les discours de rupture favorisant un communautarisme belliqueux et, de l’autre, le passage à l’acte ? N’est-ce pas justement l’une des raisons invoquées par le maire de Sevran pour justifier sa démission fracassante, lequel évoque tour à tour le « repli des quartiers » sur « leur communauté ethnique » et l’essor exponentiel du religieux2 dans une ville désormais hantée par l’islamisme ?

Arrêtons de nous voiler la face ! L’intégrisme religieux et le terrorisme constituent les deux faces de la même pièce, la première fourbissant les armes politiques et idéologiques au nom desquelles la deuxième se déploie. Tel est l’engrenage infernal dans lequel la France est aujourd’hui dangereusement prise au piège.

  1.  Le Figaro, samedi 24 – dimanche 25 mars 2018.
  2.  « Le maire de Sevran démissionne pour protester contre l’insuffisance des politiques publiques en banlieue », LeMonde.fr, 28 mars 2018.
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