Virginie Calmels limogée : le triomphe de la ligne Buisson

La ligne identitaire sur laquelle Laurent Wauquiez et son entourage se positionnent s’accompagne d’une rhétorique hostile au capitalisme, qui n’est que la traduction économique de l’égoïsme qui mine la cohésion du corps social.

Par Ferghane Azihari.

Les intellectuels français attribuent généralement à Jean-Claude Michéa la thèse selon laquelle toute tentative de scinder la tradition libérale en un versant économique indépendant de sa dimension politique et culturelle est vouée à l’échec. Patrick Buisson cite lui-même l’auteur de L’Empire du moindre mal et de La Double Pensée dans son ouvrage La Cause du peuple pour justifier l’impossibilité de réconcilier la droite dite « orléaniste » – prétendument inspirée par l’individualisme – et la droite « légitimiste » adepte d’un traditionalisme plus autoritaire.

Conservatisme autoritaire et droite tocquevilienne : l’impossible synthèse

Mais l’unité du corpus doctrinal libéral n’est en réalité pas une thèse récente. De Benjamin Constant qui proclamait défendre la liberté « en tout » à Milton Friedman qui faisait valoir l’impossibilité de délimiter rigoureusement la sphère économique de la sphère civile et sociale, nombre de penseurs libéraux ont fait valoir « l’unité et l’indivisibilité » de la liberté, pour reprendre une expression chère à la vie politique française.

C’est pourquoi la droite, à défaut de s’affilier à un conservatisme ouvert à l’autonomie des individus à la manière d’un Edmund Burke, ne pouvait qu’échouer à faire durer l’alliance de façade entre Virginie Calmels et Laurent Wauquiez. Le libéralisme, même hémiplégique, dont se réclame la première adjointe à la Mairie du Bordeaux était nécessairement voué à succomber au contact de la ligne du Président des Républicains. Laurent Wauquiez est en effet soumis à une pression intellectuelle qui l’intime à réaliser la synthèse entre la démocratie illibérale et l’autoritarisme identitaire en vigueur dans de nombreux pays européens. Ce que certains commentateurs appellent « la ligne Buisson ».

Organicisme et anti-capitalisme de droite

Or cette ligne ne peut pas être envisagée comme une simple nuance soluble avec n’importe quel courant de pensée. Elle est en fait le sous-produit d’une grille de lecture beaucoup plus ambitieuse qui puise ses racines dans une vision du monde et de l’homme radicalement incompatible avec la société ouverte de Karl Popper, dont se réclament généralement les partisans de la démocratie libérale. Cette vision, inspirée de penseurs hostiles aux acquis de la modernité bourgeoise, de Louis Bonald à Charles Maurras en passant par Joseph de Maistre, fait la part belle à une conception immanente des collectivités humaines. Elle se heurte de front à une vision contractuelle et polycentrique de la société.

L’individu est dans ce paradigme dépossédé de son autonomie et n’est plus qu’une simple cellule faisant partie d’une société organique qui s’appréhenderait comme un tout et dont on fantasme l’unité et l’uniformité des intérêts. La libre expression des ambitions et des désirs personnels est perçue comme un vice qui déstructure ces communautés prétendument naturelles.

Dès lors il n’est pas étonnant que la ligne identitaire sur laquelle Laurent Wauquiez et son entourage se positionnent s’accompagne d’une rhétorique hostile au capitalisme, qui n’est après tout que la traduction économique de l’égoïsme qui mine la cohésion du corps social. La confusion du vocabulaire d’un Guillaume Peltier avec celui de Mélenchon n’est à ce titre pas très surprenante, contrairement à ce que sous-entend Virginie Calmels dans son entretien pour Le Parisien.

La sociologie électorale de Patrick Buisson

Comme Virginie Calmels l’a récemment rappelé sur le plateau de Ruth Elkrief, la ligne Buisson consiste notamment à éradiquer toute trace de libéralisme à droite, en admettant que celle-ci ait déjà fait place à ce courant de pensée parmi ses rangs. L’ex-conseiller politique de Nicolas Sarkozy ajoute à ce programme idéologique la nécessité de redéfinir un clivage électoral au service de son programme conservateur et autoritaire. Il se propose ainsi d’opposer une bourgeoisie urbaine cosmopolite et mondialisée à une France « périphérique », rurale, conservatrice et protectionniste. La droite est appelée à renouer avec l’antagonisme politique et une certaine vision de la lutte des classes.

En admettant l’intérêt de cet antagonisme sur le plan sociologique, un paradoxe demeure. La ligne Buisson, qui plaide le renforcement de la figure de l’État-nation unitaire et conservateur, admet en même temps le caractère irréconciliable, « non miscible » des intérêts de certaines franges de la population « nationale » : l’électorat des grandes villes et les classes populaires. Patrick Buisson admet donc que la défense de l’État-nation ne peut constituer le plus petit dénominateur électoral commun à tous les citoyens de France.

Ce constat évoque l’épisode du Brexit qui avait donné lieu à une pétition pour protester contre le résultat du référendum de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne en proposant la sécession de Londres, afin que la capitale cosmopolite puisse rester membre des institutions bruxelloises et à l’écart d’un Royaume-Uni « fermé ». Ou encore la pétition qui proposait la sécession de la Californie progressiste à la suite de l’élection de Donald Trump.

Certes, ces démarches sont peu crédibles en raison de leur caractère parodique. Mais elles demeurent intéressantes sur le plan symbolique. Après tout, pourquoi la nation enracinée devrait s’imposer à toute une population comme le principal référent politique si une certaine frange de celle-ci ne s’y reconnait pas ? Pourquoi ne pas permettre à ceux qui le souhaitent d’adhérer à d’autres référents politiques et identitaires en cultivant des critères de sociabilité alternatifs à la nation ? Si la ligne Buisson s’avère pertinente pour comprendre les clivages de la société française, alors on peine à comprendre en quoi cette analyse ne devrait pas, in fine, déboucher sur la sécession des métropoles.