Patrick Buisson, dénonciateur détestable ou utile ?

Three Essentials By: Bernard Goldbach - CC BY 2.0

Faut-il définitivement détester Patrick Buisson ?

Par Philippe Bilger.

Patrick Buisson, dénonciateur détestable ou utile ?
Three Essentials By: Bernard GoldbachCC BY 2.0

On a toujours besoin d’un homme qu’on aime détester et Patrick Buisson joue parfaitement ce rôle.

Patrick Buisson, traitre officiel

Pour l’opinion publique, il incarne le traître ; même si l’accusation de traîtrise formulée par Nicolas Sarkozy contre lui à la télévision, au mois de mars 2014, est ce qui l’a fait sortir de ses gonds et incité à écrire son livre La cause du peuple.

Pour la classe politique, elle a trouvé son repoussoir qui la fait apparaître, par contraste, vertueuse.

Dans l’univers médiatique, sans doute quelle revanche pour la plupart des journalistes qu’il dominait dans les analyses et débats sauf quand il avait affaire à quelqu’un comme Michel Field qui, dans l’excellent Politiquement Show, était capable de lui tenir la dragée haute sur le plan intellectuel !

Alors, qu’on juge Patrick Buisson déplaisant et antipathique est sans doute inévitable, au-delà de la subjectivité de chacun, puisqu’on lui impute l’innommable comportement d’avoir trompé Nicolas Sarkozy en enregistrant ses propos, puis en les répétant aujourd’hui.

Patrick Buisson fidèle serviteur de Nicolas Sarkozy ?

Force est de considérer que je n’ai pas été convaincu par son argumentation, sur France 2, expliquant que c’était « pour mieux le servir qu’il l’avait enregistré » et que d’ailleurs des portables traînaient sur la table et que des notes étaient prises. Il a été décontenancé – une seconde où il a perdu de sa superbe intellectuelle – quand David Pujadas lui a demandé pourquoi alors il avait dissimulé son appareil si sa démarche ne visait qu’à être assuré, pour les entretiens ultérieurs, de l’intégralité des propos de Nicolas Sarkozy.

Une fois cela admis et condamné, convient-il de jeter aux chiens les enseignements que grâce à Patrick Buisson on a recueilli sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy et sur sa personnalité ? Je ne crois pas, et ce, pour plusieurs raisons.

Des révélations instructives

D’abord, au risque de surprendre, il me semble que l’intimité, surtout de nature politique, d’un chef d’État ne peut pas être comparée à notre monde privé où il serait insupportable de savoir qu’on écoute à nos portes et qu’on nous oppose ce qui n’était destiné qu’à ceux, choisis, auxquels on faisait confiance. On a le droit de tirer des leçons des révélations même les plus indécentes au regard de leur processus.

Qu’on se rappelle à quel point l’image de Richard Nixon a été plus qu’écornée par les enregistrements, lors du Watergate, qui ont fait apparaître son extrême vulgarité lors des échanges qu’il avait avec ses plus proches collaborateurs…

Ensuite, il convient de se débarrasser de ce qui pèse en permanence sur notre débat public et médiatique : l’idée que certains seraient discrédités de toute manière parce qu’ils viendraient de l’extrême droite ou auraient dirigé Minute.

Avoir pactisé avec l’extrême gauche ou continuer à cultiver de dangereuses obsessions révolutionnaires n’a pas forcément une incidence négative sur l’intelligence et la dialectique de ceux qu’irrigue encore ce courant. Ainsi il faut accomplir un effort qui pour quelques-uns sera méritoire : on peut dénoncer autant qu’on voudra les origines de Patrick Buisson, il n’en demeurera pas moins qu’aujourd’hui son livre, sa prestation médiatique sur France 2, sa très longue et percutante interview dans Valeurs actuelles représentent un incomparable et lucide apport pour la connaissance et la compréhension d’un quinquennat au sujet duquel le citoyen a pu deviner et soupçonner beaucoup sans être au fait de tout.

Patrick Buisson livre une vision dévastatrice

Que Patrick Buisson ait inspiré et servi longtemps Nicolas Sarkozy, à la demande de ce dernier, et qu’un gouffre existe entre eux désormais ne rend pas moins passionnante ni insincère la vision de son conseiller. Qu’il y ait du ressentiment de sa part n’atténue pas la puissance dévastatrice de certains des propos enregistrés même si la perfidie règne concernant le choix du moment.

S’il est possible de lire avant de vitupérer dans l’ignorance, si sortant du cercle étroit et obtus du noyau dur de LR on a la curiosité de s’informer, si la passion de l’analyse est plus forte que la détestation de Patrick Buisson, je serais rassuré. Je défie quiconque est obsédé par la chose publique et les mandats de nos présidents de ne pas être ébloui par la justesse et la décapante et féroce cruauté avec lesquelles Buisson propose un regard pas neuf mais supérieurement exprimé sur Nicolas Sarkozy, sa personne, sa psychologie, ses faiblesses, son humanité.

L’image de Sarkozy est écornée

Qu’on relève, par exemple, « Nicolas Sarkozy était un trader de la politique, un court-termiste qui avait le goût des aller-retour spéculatifs » ou « L’homme public… fut contraint par l’homme privé, ses passions, ses désordres, ses coupables faiblesses pour l’air du temps » et on acceptera d’identifier dans cette double constatation les causes à la fois personnelle et politique de sa défaite de 2012 dont il ne faudrait pas oublier qu’elle n’est pas née de rien, même si la médiocrité présidentielle de François Hollande permet de relativiser (L’Express).

Sur le plan politique, NKM qui est très éloignée de Patrick Buisson n’hésite pas cependant à souligner ceci : « Il reste un problème. C’est que l’évolution du débat politique soit telle que les déclarations de M. Buisson ne paraissent pas insensées. Il évoque un rapprochement avec le Front national… » (Le Monde).

Un tableau déprimant du monde politique

Pour les appréciations injurieuses qu’il formule à l’encontre de ses ministres ou de ses plus proches collaborateurs – Patrick Buisson a en plus « expurgé ses révélations des propos diffamatoires » – qu’il s’agisse de Jacques Chirac, François Fillon, François Baroin, Christian Estrosi, Brice Hortefeux, Xavier Bertrand ou Gérard Larcher entre autres, sont-elles véritablement surprenantes de la part de quelqu’un que le mépris d’autrui et l’exacerbation de son moi n’ont pas cessé de gangrener ? Que ses victimes s’en amusent ou fassent semblant de s’en accommoder est leur problème. Chacun a sa manière de panser ou de minimiser ses plaies. Mais, pour le citoyen, quel déprimant et vulgaire tableau ! Comme on était tombé bas !

Elles ne font même pas tomber de saisissement ceux qui, mêlant les lumières médiatique, psychologique et politique, avaient déjà leur idée sur le tempérament de Nicolas Sarkozy.

On voudra bien me pardonner alors si dans l’arbitrage à faire entre Patrick Buisson et la nécessité politique et démocratique de sa mise à nu, je n’hésite pas une seconde à choisir la seconde.

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