La quadrature des classes, de Thibault Muzergues

Thibault Muzergues en appelle d’urgence à un discours politique capable de reconstituer un électorat modéré solide, proposant s’il le faut des sacrifices et une solidarité renforcée pour reconstruire une classe moyenne.

Par Bertrand Caltagirone.
Un article de Trop Libre

Le 8 novembre 2016, les commentateurs politiques du monde entier découvrent avec surprise, voire dans une forme de déni, qu’un candidat populiste est sur le point de devenir le prochain président des États-Unis. Suite à cet événement, mais aussi au Brexit et au triomphe de partis populistes de gauche ou de droite dans les pays d’Europe du Sud et de l’Est, un diagnostic s’impose bientôt : les effets de la crise financière de 2008 ont reconfiguré les enjeux politiques et les intérêts économiques et sociaux au sein des populations démocratiques en Occident.

Le monde semble s’opposer (pour certains) entre ceux qui, malgré cette crise, continuent de s’attacher aux avantages de la mondialisation libérale, et ceux pour qui cette crise ne fait qu’en révéler l’iniquité et le danger.

Recomposition du paysage politique occidental

Thibault Muzergues, dans son ouvrage La quadrature des classes, publié en mai 2018, s’inscrit dans cette réflexion autour de la recomposition du paysage politique occidental. Il conteste néanmoins l’analyse binaire pour tracer la généalogie de quatre classes politiques dont les racines sont antérieures à la crise. Il se distingue dans son étude du matérialisme marxiste pour intégrer à ces classes non seulement un intérêt économique semblable mais aussi des valeurs partagées.

Plus que de viser une exhaustivité sociologique des populations étudiées, l’auteur met en avant quatre types de discours, qui ont permis de structurer des catégories sociologiquement cohérentes, à l’aune d’enjeux contemporains qui révèlent des contradictions intenables dans les anciennes alliances politiques.

Classe créative

La première classe identifiée par l’auteur est la classe créative. Elle regroupe les acteurs de l’économie de la connaissance, cette phase nouvelle du capitalisme qui s’appuie sur la circulation de l’information et le déploiement de la créativité. Leurs métiers les encouragent à vivre une vie stimulante, ouverte à l’inconnu.

Ils habitent ainsi les centres villes multiculturels et vivent des expériences susceptibles d’enrichir leur personnalité. L’individualité, l’expression personnelle et l’ouverture à la différence sont ainsi des valeurs qui se conjuguent parfaitement avec leurs intérêts économiques dans le cadre d’une économie du savoir.

Ils seront donc politiquement attachés à une certaine liberté économique, tout en étant sensibles aux revendications à la différence des minorités, ce qui les rapprochent des candidats libéraux économiquement et progressistes socialement comme Emmanuel Macron ou Justin Trudeau. Ils entretiennent cependant un rapport ambigu avec leurs alliés, les classes de service, vivant également en ville et souvent issues des minorités, étant à la fois proches de leurs revendications tout en vivant de façon relativement séparée.

Classe moyenne provinciale

La seconde classe dont l’auteur dresse le portrait est la classe moyenne provinciale. Héritière du mode de vie des Trente Glorieuses, elle regroupe les habitants des petites villes de province et des périphéries urbaines, loin des centres villes créatifs. Ceux-ci conservent un ensemble de valeurs traditionnelles et les développent par opposition au mépris dont ils sont l’objet de la part des créatifs, qui les considèrent comme vieillissants et inadaptés au monde moderne.

Cette classe moyenne continue cependant de jouir économiquement des avantages de l’économie mondialisée, elle reste attachée au système capitaliste mais dans sa pureté originelle, c’est-à-dire valorisant le travail pour lui-même et sanctionnant les profiteurs qui choisissent des modes de vie alternatifs.

Elle est alliée à une autre classe, les « boubours » (bourgeois bourrins) qui par opposition aux « bobos » créatifs (bourgeois bohèmes) demeurent attachés aux valeurs traditionnelles. Ils restent globalement fidèles à la droite traditionnelle mais peuvent se tourner vers le populisme s’il ne remet pas trop en cause leurs intérêts économiques.

La classe ouvrière blanche

La troisième catégorie référencée est une nouvelle minorité que l’auteur qualifie de classe ouvrière blanche. Anciennement intégrée aux bénéfices de la croissance, elle souffre d’une paupérisation progressive, et ce avant même la crise de 2008, dès les premières délocalisations d’usines dans les pays émergents. Méfiante envers une hétérogénéité sociale susceptible de saper la force de solidarité du collectif, elle partage avec les classes moyennes traditionnelles le souci du commun.

Dès lors, cette classe se constitue identitairement en opposition avec les travailleurs étrangers qui semblent les concurrencer de manière déloyale, ce qui les rapprochent des partis d’extrême droite qui ont su prendre un virage social, comme le Front National. La classe ouvrière blanche trouve ainsi dans les créatifs une classe sociale plus hostile encore que les « boubours » puisqu’ils sont les porteurs les plus dynamiques des changements à l’origine de leur fragilité sociale.

Les millenials

Enfin l’auteur identifie une quatrième classe capable de se fédérer autour d’un discours de valeurs et d’intérêt économique, les millenials. Elle désigne une population jeune, éduquée et non issue des minorités. Ils souffrent d’une frustration relative vis-à-vis des espoirs que le système leur offrait. Après de longues études, ils se retrouvent sans emploi ou perdus dans une économie de la connaissance qui n’échappe pas aux travers de la division du travail.

Ils sont alors, malgré leur origine sociale plutôt favorisée, sensibilisés aux injustices que génèrent le système et ce faisant ils se rapprochent des partis radicaux, notamment face à la déception provoquée par la pratique du pouvoir de la gauche modérée. Ils partagent certain nombre de valeurs avec les créatifs, notamment le droit à la différence et l’ouverture aux autres, mais désenchantés, ils se rebellent contre le système et se tournent vers la gauche radicale.

L’imperfection de cette classification est reconnue par l’auteur lui-même : il ne permet pas de dresser une catégorisation exhaustive de la population occidentale mais identifie plutôt des regroupements sociologiquement cohérents autour de 4 types de discours politiques que l’on retrouve par exemple dans les résultats du premier tour de l’élection présidentielle française.

Ainsi les millenials se sont fédérés autour de La France Insoumise, les ouvriers blancs ont majoritairement adhéré au discours du Front National, les créatifs se sont reconnus dans le discours libéral et progressiste d’En Marche et les classes moyennes provinciales ont pour beaucoup adhéré aux Républicains mais ont aussi pour certain été séduit par Emmanuel Macron.

Or pour l’auteur c’est cette dernière donnée qui est capitale. Pour gagner une élection dans un régime démocratique dont l’échiquier politique s’est divisé en quatre, il faut non seulement être capable de fédérer massivement une des nouvelles classes, mais aussi parvenir à attirer une autre en proportion conséquente.

Allier plusieurs classes

Ainsi, la stratégie gagnante repose sur la capacité à configurer un discours d’alliance entre deux ou plusieurs classes sociales, une stratégie dont les modalités diffèrent en fonction de la culture politique d’un pays mais aussi de la proportion des classes dans la démographie. À travers ce prisme d’analyse, l’auteur explique la victoire de Trump par sa capacité à associer la classe ouvrière blanche de la rust belt avec le socle électoral traditionnel républicain : la classe moyenne provinciale.

Le maintien au pouvoir d’Angela Merkel en Allemagne peut s’expliquer par la force démographique de la classe moyenne provinciale mais les difficultés rencontrées par le CDU aux dernières élections illustrent, avec la montée de l’AFD, parti radical de droite, une méfiance des classes moyennes envers l’immigration. La décision de large ouverture aux migrants par Merkel semble ainsi lui coûter cher. En Europe de l’Est l’auteur explique les victoires des partis populistes de droite en raison de la domination démographique de la classe ouvrière blanche.

Cette dernière est héritière du complexe industriel en faillite de l’ère soviétique et peu sensibilisée, alors derrière le rideau de fer, aux évolutions sociétales des années 1960-1970. L’Europe du Sud quant à elle, minée par la crise financière de 2008, a fait émerger toute une série de partis politiques de gauche radicale (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce) fortement soutenus par les millenials.

On peut retrouver l’influence de chaque classe dans un processus que l’auteur détaille avec précision pour la plupart des élections occidentales. La quadrature des classes semble donc être un outil d’analyse pertinent pour la science politique contemporaine, elle pose par ailleurs des questions quant à la viabilité d’une démocratie à ce point fracturée.

En effet, le jour où une classe se considérera marginalisée et défaite de toute possibilité de prendre, ou ne serait-ce que d’influencer le pouvoir, elle risquerait d’évoluer vers une forme de radicalité dangereuse pour la survie de la démocratie. Thibault Muzergues en appelle d’urgence à un discours politique capable de reconstituer un électorat modéré solide, proposant s’il le faut des sacrifices et une solidarité renforcée pour reconstruire une classe moyenne.

Thibault Muzergues, La quadrature des classes, Coédition Le Bord de l’eau, 2018.

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