Faut-il avoir peur d’une rupture politique en Allemagne ?

De quoi doit-on avoir peur si Angela Merkel échoue à former une nouvelle coalition ? Et même, devons-nous avoir peur ?

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Angela Merkel by European People's Party(CC BY 2.0)

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Faut-il avoir peur d’une rupture politique en Allemagne ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 11 décembre 2017
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Par Alexandre Faure1.
un article de The Conversation

De quoi doit-on avoir peur si Angela Merkel échoue à former une nouvelle coalition ? Il est tout autant permis de poser la question inverse : pourquoi ne devrait-on pas redouter une nouvelle « Grande coalition » en Allemagne ?

Tout d’abord, une nouvelle coalition entre le SPD (le Parti social-démocrate allemand) et la CDU-CSU (alliance des partis conservateurs) serait un nouvel avatar de l’inconstance des premiers, et de l’inertie du système dans son ensemble. Le SPD ne sait pas où se situer entre ses défaites cuisantes depuis les années 2000 et sa participation à la Grande coalition qui a vidé de sa substance son corpus idéologique.

Dans un système allemand qui favorise les compromis et le consensus au niveau national, la disparition du SPD comme parti d’opposition capable de former sa propre coalition, pourrait favoriser un discours populiste et anti-système que l’on rencontre dans toutes les démocraties occidentales et qui se nourrit de l’abandon par le personnel politique du conflit d’idées.

Enfin, cette coalition ne serait qu’un pansement supplémentaire sur un mode de gouvernement allemand essoufflé, incapable de penser une alternative politique contre les politiques d’austérité coupables de cette même situation.

Renversement de fortune pour le SPD

En retrait depuis 1998 – scrutin qu’il remporta alors largement avec 41% des votes exprimés –, le SPD recule inexorablement : 38,5% en 2002, 34,2% en 2005, 23% en 2009 et 20,5% en 2017. Le regain aux élections fédérales de 2013 ou les Sociaux-démocrates ont obtenu 26%, et aux européennes de 2014 où ils rassemblent 27%, n’est qu’une courte parenthèse. Entretemps, l’abstention a progressé lors de toutes les élections, sauf au niveau fédéral où un sursaut a eu lieu en septembre dernier.

Aujourd’hui, le SPD ne dispose que 153 des 709 sièges au Bundestag, très loin proportionnellement de ses standards habituels, malgré une augmentation significative du nombre de mandats, qui sont passés de 631 à 709 sièges depuis 2013.

Répartition des siéges au Bundestag. Wilkipedia

 

À la tête du SPD, Martin Schultz avait promis, ces dernières semaines, de ne pas retenter l’expérience d’une coalition CDU-CSU-SPD. Il arguait alors que cette grande coalition avait entraîné une diminution de la crédibilité des Sociaux-démocrates sur la scène politique allemande et particulièrement à gauche de celle-ci.

Or, un renversement de fortune a eu lieu, le 3 décembre, lorsque la chancelière sortante a annoncé l’échec des négociations pour former une coalition avec les libéraux et les écologistes (coalition dite « Jamaïque »). Les Verts disent avoir pris leurs responsabilités en tentant de trouver un accord, mais ce sont les libéraux qui ont mis fin aux espoirs d’une coalition inédite. La crise du glyphosate qui s’ouvre en Allemagne et en Europe aurait pu faire tomber une alliance difficile à comprendre depuis l’extérieur.

L’attention s’est alors immédiatement portée sur le SPD, qui est passé du statut d’un parti en rupture vis-à-vis de l’ancienne coalition à la pièce manquante de la nouvelle. Le Parti social-démocrate est largement divisé entre les tenants d’une nouvelle négociations (les cadres et le personnel politique anciennement impliqué) et une partie inconnue de son électorat. Rappelons que si le SPD accepte une coalition, il devra nécessairement faire voter sa base, ce qui n’est pas gagné d’avance. Lors du Congrès national qui vient de se tenir à Berlin, les délégués ont accepté de négocier la mise en place d’une nouvelle Grande coalition.

Un système politique vieillissant

Comme le rappelle Jérôme Vaillant, la démocratie allemande préfère le raisonnable sur le conflit. Il ne tiendrait, dans ce cas, qu’au SPD de prendre ses responsabilités en acceptant d’entrer dans la danse. Mais on est en droit de se poser une question : pourquoi le SPD accepterait-il une coalition qui menace son existence propre ?

Les négociations obligeant la direction à changer de cap ne s’apparentent-elles pas à un renversement éthique allant à l’encontre des attentes de la base social-démocrate et d’une partie du corps électoral ?

Une majorité d’Allemands se disent aujourd’hui favorables à une nouvelle élection. Pourquoi ne pas les écouter ? Bien que traditionnellement, les partis allemands acceptent ce mode de gouvernement, n’est-il pas temps d’accepter a minima un gouvernement minoritaire prêt à se battre pour trouver un compromis à chaque fois que ce sera nécessaire ? Cela ralentirait les décisions, mais cela forcerait les acteurs politiques à un débat qui n’a pas cours actuellement.

De plus, en se référant à l’histoire du système allemand et de son fonctionnement initialement pensé pour éviter la personnalisation et pour favoriser la pluralité des expressions dans l’objectif de trouver la voie raisonnable contre les populismes, un gouvernement minoritaire dans lequel la chancelière perdrait de son pouvoir, serait en fin de compte l’accomplissement de ce système. L’argument de la peur d’un blocage peut apparaître aussi comme d’une crainte vis-à-vis de l’expression de la pluralité.

Stabilité des institutions ou du personnel politique avec Merkel ?

Cette situation peut faire le lit d’un discours populiste anti-élite que l’argument de la continuité supposément nécessaire des institutions rend plus prégnant encore. Pourtant, force est de constater en étudiant le lien entre longévité du personnel et stabilité des institutions que les deux ne sont pas strictement parallèles. Si Angela Merkel se maintient au pouvoir, si sa position de clef de voûte soutenant un pacte entre gauche et droite gouvernementale est confirmée, alors même que la pression des différents partis se fait plus forte, la rupture qui aura lieu lors de son départ risque d’être incontrôlable.

Surtout si Merkel, et son parti, ne préparent pas une relève politique capable d’un tel rassemblement ; et que parallèlement, le SPD, Die Linke, les Verts ou les Libéraux ne possèdent pas les personnels capables de construire une majorité suffisante pour gouverner. Le temps peut être un facteur aggravant de la déliquescence des cadres politiques.

Rappelons que l’AfD qui a tenu son Congrès le 2 décembre dernier fonctionne avec deux porte-paroles à sa tête : Jörg Meuthen (à ce poste depuis 2015) et Alexander Gauland. Ce dernier est proche des mouvances et idéaux néo-nazis. Il a notamment déclaré publiquement qu’il fallait être fier des « actes des soldats allemands pendant les deux guerres mondiales ». Dans le brouhaha du Congrès de l’AfD, il a aussi annoncé à plusieurs reprises que le but à court terme de ce parti était de faire tomber Merkel coûte que coûte.

Ce n’est donc pas la stabilité des institutions qui pose problème, mais celle de son personnel. Cette quête de continuité entraîne une personnalisation du paysage politique, qui comme nous le disions, pose un problème dans le fonctionnement du modèle fédéral allemand. Dans une époque contemporaine traversée par la recherche de références collectives, Angela Merkel n’incarne pas le futur, l’avenir ou le progrès. Elle incarne la persistance, le système, la pérennité, l’ordre.

Dans ce cadre, la longévité d’une personnalité, bien qu’elle puisse être le marqueur d’une longévité plus large d’un groupe de personnages, nous donne à voir un sentier limitant drastiquement l’horizon d’attente des acteurs politiques.

Sur le web-Article publié sous licence Creative commonsThe Conversation

  1. Doctorant en sciences sociales, École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
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  • Je ne me trompai guère lorsque j’écrivis en commentaire de cet article https://www.contrepoints.org/2017/09/25/299572-victoire-de-merkel-mauvaise-nouvelle-macron que les élections législatives de 2017 en Allemagne furent loin d’être une victoire pour Angela Merkel.

    L’avenir doit encore dire si j’ai eu raison de penser que les Allemands soient bien partis pour la Grande Coalition SPD-Union ; il semble que non, même s’il demeure encore prématuré de se prononcer sur cette question.

    • @ Modern Coding
       » les élections législatives de 2017 en Allemagne furent loin d’être une victoire pour Angela Merkel. »
      Pour A.Merkel et son parti, si! A.Merkel est chancelière et son parti est celui qui a fait le plus de voix! Alors oui, les populistes ont beaucoup gagné! Mais pour A.Merkel, c’est sa 4ième victoire consécutive: certains doivent l’envier, en France! De plus dans une démocratie fédérale avec un état central de coalition, il y a toujours une solution!

  • L’analyse n’est pas très convaincante.
    Dire que la participation du SPD a vidé ce parti de sa substance idéologique est un peu court. D’abord parce que des grandes coalitions ont déjà existé dans le passé (pourquoi cet effet maintenant et pas avant?). Ensuite parce qu’on ne peut pas vraiment dire que Merkel ait gouverné plus à droite que Schröder en son temps.
    Ensuite la laïus contre les politiques d’austérité est absurde. Les allemands ne se plaignent pas, à ma connaissance, d’avoir un budget sans déficit et je ne crois pas que le soutien populaire soit très élevé pour les « obligations européennes » et autres… Dire que le succès de l’AfD est lié à l’austérité, sans évoquer les problématiques culturelles liées aux migrants ou au réfugiés, est absurde
    Cela donne l’impression que l’auteur colle sur l’Allemagne des grilles de lecture à la fois très françaises (et donc inadaptées au sujet) ou plutôt marxisantes dans son analyse restreinte à l’aspect économique (et donc trompeuse).
    Par ailleurs, dire que Merkel devrait préparer la relève est sûrement vrai, mais complètement naïf: comme Kohl avant elle, elle a basé sa longévité sur l’élimination de tout ce qui pouvait ressembler à un rival. On peut rêver d’un putsch à la CDU, mais c’est malheureusement improbable à ce stade.

    • Sans dire que mon analyse est pertinente, le titre de l’article a été modifié en passant de TheConversation à Contrepoints. Il s’agit d’un débat, d’un point de vue.
      Les grandes coalitions ont existé et personne ne dit le contraire, certainement pas moi. Force est de constater qu’en regarder l’actualité du Congrès du SPD et en suivant les discours de Martin Schultz, le conflit idéologique qui avait pu marqué la scène politique allemande a totalement été éclipsé par celui de la coalition.
      Sur la question de l’austérité, je vous laisse à votre opinion. Je ne pense pas connaître l’opinion allemande en sa totalité, ni vous. Il faut savoir prendre du recul et constater comme cela a été fait par des collègues économistes, la sempiternelle corrélation entre austérité et montée de l’extrême droite que ce soit en Allemagne ou ailleurs, dans les années 2000 ou avant. La pression médiatique sur l’approche culturelle ne signifie pas que ce soit une réalité sociale, ni un perçu généralisé. Enfin, si j’applique des théories « marxisantes » comme vous le dites, elles ne sont certainement pas « trompeuses » puisqu’elles font partie du champ d’analyses économiques et que je n’ai jamais eu la prétention d’appliquer une grille d’analyse libérale anglo-saxone à ce papier. Le mon « tromper » signifie qu’il y aurait une volonté de cacher quelque chose, ce qui n’est pas le cas.

      Concernant la relève, il est important pour le politique de se projeter au-delà de sa propre personne. Mais là aussi, c’est un jugement personnel que je ne souhaite pas vous imposer. Comme je le disais, ceci est un point de vue, un débat, une discussion. Je pense que mon analyse est beaucoup plus respectueuse du fédéralisme allemand que votre commentaire, qui est sommes toutes, très français : construit sur la polémique et sans volonté de se mettre à la place de l’énonciateur pour trouver un compromis d’analyse.

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