Le marché est-il responsable de la crise italienne ?

Le marché est-il véritablement le coupable de la situation italienne, ou l’alibi parfait des politiciens pour se dédouaner de leurs responsabilités ?

Par Jonathan Frickert.

« Le marché apprendra aux Italiens à voter dans le bon sens. » La petite phrase du commissaire européen au Budget, Günther Oettinger, n’est pas passée inaperçue. Commentée à foison sur les réseaux sociaux, elle permet aux souverainistes étatistes de fustiger une nouvelle fois l’Europe ultralibérale. Cependant, le marché est-il véritablement le coupable de la situation italienne, ou l’alibi parfait des politiciens pour se dédouaner de leurs responsabilités ?

Populistes, bureaucrates… tous bénéficiaires de l’instabilité politique

Le régime italien s’apparente aux troisième et quatrième République française, régimes d’assemblée subissant une instabilité politique conséquente et dotée d’un président de la République inaugurateur de chrysanthèmes pour reprendre les mots d’un chef d’État français bien connu.

Une situation qui ne fait pas exception côté italien, puisque les élections législatives de 2013 ont amené une absence de majorité claire. Après la nomination du démocrate Enrico Letta à la tête d’un gouvernement d’union nationale, ce dernier est renversé par une motion de censure de son propre camp. L’occasion de voir émerger le Macron italien avant l’heure : Matteo Renzi le remplace, suscitant à l’époque l’espoir de nombreux libéraux, notamment avec son fameux Job Act. Démissionnant suite à l’échec du référendum constitutionnel destiné à mettre fin à l’instabilité politique du pays, il est remplacé par Paolo Gentiloni, dans un contexte de crise migratoire et de tensions communautaires, et ce jusqu’aux élections du 4 mars 2018.

La coalition de centre-droit, allant des démocrates chrétiens aux nationaux-conservateurs, l’emporte avec 37 % des voix, dont 17 pour la Lega de Matteo Salvini. Vient ensuite le Mouvement 5 étoiles (M5S) de Luigi Di Maio, successeur du fameux Beppe Grillo, avec 33 % des voix. La coalition de centre-gauche obtient 23% dont 20 pour le Parti démocrate de Matteo Renzi.

Le Parti démocrate refusant toute alliance avec le M5S, et après 1 mois de tractation, la Lega se détache de la coalition de centre-droit pour mener une coalition avec ce dernier.

De cette étonnante coalition naît un programme commun, avec de très bonnes choses, telles que des baisses d’impôt, une tentative certes gourmande de revenu universel, la lutte contre la corruption ou encore la fin de la collusion entre pouvoir judiciaire et politique ; et de très mauvaises telles que la banque publique d’investissement et la relance keynésienne. Suscitant des inquiétudes, les deux leaders assurent ne pas vouloir toucher aux traités. À retenir pour la suite…

La difficulté qui suit est évidemment la désignation du président du Conseil. Un nom se dégage dans la soirée du 20 mai, après validation du programme commun par les deux appareils : celui de Giuseppe Conte, nommé avec réserves par le président de la République et malgré une levée de boucliers de nombreux médias montrant les incohérences de son cursus.

Il faudra attendre le refus de nommer Paolo Savona, économiste et ancien ministre de l’Industrie, au poste de ministre des Finances, pour que Conte renonce à sa fonction. Le M5S demande la destitution du président de la République, qui nomme Carlo Cottarelli, ancien cadre du FMI.

Malgré ce que certains considèrent comme un coup d’État financier, ce mardi, le commissaire européen au Budget, Günther Oettinger, remue le couteau dans la plaie en estimant que les marchés allaient « apprendre aux Italiens à voter dans le bon sens ». Le commissaire n’est pas à son coup d’essai puisqu’il serait, entre autres, déjà connu pour des propos controversés sur la Seconde Guerre mondiale et les Chinois.

Ces mots sont tenus dans un contexte où la nomination de Cottarelli n’a pas empêché la montée en flèche des taux d’emprunts italiens. En suivant la logique des démagogues, les marchés devraient pourtant être contents. Peut-être n’est-ce finalement pas le marché qui gouverne…

Le marché, un alibi bien utile

Le marché « n’a pas de nom, pas de visage », pour paraphraser les mots d’un ancien président de la République française. Personne ne peut lui demander de comptes, ce qui provoque bien des fantasmes. Il n’a pourtant pas de volonté propre. Lorsqu’on entend certaines personnes, on a l’impression que le marché est l’enfant incestueux des illuminati ou des reptiliens.

On n’a jamais rencontré le marché, mais on se défausse allègrement sur lui pour se soulager de l’impérieuse nécessité de rigueur intellectuelle. Un raisonnement propre à toutes les théories du complot.

Pour cause : le marché, c’est nous. De la même manière, les marchés financiers, dont c’est l’objet ici, ne sont que des marchés portant sur des produits financiers : actions, taux d’intérêt…

En suivant Günther Oettinger, le marché serait le grand responsable de la crise italienne, alors que ce membre de l’exécutif européen a bien conscience que l’institution pour laquelle il travaille est une machine capable de produire 454 réglementations sur les serviettes de bain.

En termes de réglementation financière, l’Union compte un comité européen de risque systémique, assisté par l’Autorité bancaire européenne, l’Autorité européenne des Assurances et des Pensions, l’Autorité européenne des Marchés Financiers, ainsi que par les autorités nationales telles que l’AMF pour la France. Ajoutons à cela la BCE et quelques 16 000 textes normatifs portants sur les marchés financiers et vous comprendrez aisément que le marché est, une nouvelle fois, l’alibi des politiciens. « On n’y peut rien, c’est le marché. »

En finir avec l’Europe de la rigidité

La justification officielle du président de la République Sergio Mattarella pour ne pas nommer Savona tient dans le fait que le premier est garant des traités, lesquels engagent naturellement l’État.

Or, un traité peut se renégocier ou même purement et simplement être dénoncé. La Grande-Bretagne a passé trente ans de bras de fer diplomatiques avec l’Union afin de maintenir son indépendance, jusqu’à voter sa sortie il y a deux ans. Alors, pourquoi cette question des traités pose-t-elle tant problème ? Sauf à reconnaître que l’État n’est pas sensible au contrôle démocratique, la question des traités n’est qu’un prétexte.

Au regard de la Constitution italienne, le chef de l’État dispose de la compétence de ratifier les accords internationaux après autorisation des Chambres (articles 80 et 87). La véritable question est donc la solidarité européenne, corsetant toute action nationale du fait de traités auxquels personne n’ose toucher, si ce n’est à la marge. Une problématique d’autant plus grande lorsqu’il faut l’unanimité de 28 États pour toucher ne serait-ce qu’une minuscule virgule.

Les élections internes n’ont qu’une incidence négligeable sur les domaines relevant des institutions européennes. Il existe trois types de compétences européennes. Les compétences exclusives relèvent de l’Union, les compétences partagées relèvent des États membres à titre supplétif et les compétences d’appui sont dévolues à l’Union uniquement en vue de coordonner les politiques nationales.

Ainsi, il ne saurait y avoir de contrôle démocratique national sur les domaines suivants : l’union douanière, la concurrence, la monnaie, l’écologie marine, la pêche, le commerce et les accords internationaux. Le marché intérieur, certains aspects de la politique sociale, l’agriculture, l’environnement, le droit des consommateurs, le transport, l’énergie, la recherche et l’aide humanitaire sont partagés et donc partiellement influençables au niveau national.

Le véritable responsable de la crise italienne n’est donc pas le marché, mais cette Europe de la rigidité. Comment, ainsi, défendre ces institutions en se prétendant promoteur des libertés ?