Législatives en Italie : la seule leçon à en tirer

Quel est l’état des forces politiques après les élections législatives en Italie ?

Par Thierry Godefridi.

Qui a gagné les élections législatives en Italie ? Qui les a perdues ? Allez savoir. Répondre à la seconde question est peut-être plus facile qu’à la première. Les perdants sont Matteo Renzi (dont l’hubris lui avait coûté la présidence du Conseil lors du référendum constitutionnel de 2016 et qui est désormais démissionnaire de la présidence de son propre parti), ledit Parti démocrate de centre-gauche, la démocratie, l’Italie.

Le Mouvement 5 étoiles, sorti en tête du suffrage, a obtenu le plus grand nombre de députés (plus d’un tiers) mais sera-t-il pour autant capable de constituer une coalition gouvernementale ? Rien n’est moins sûr. La seule certitude n’est-elle pas, en définitive, que l’Italie restera ingouvernable ?

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie a disposé de 62 gouvernements. Leur durée moyenne fut de moins d’un an (361 jours !). 25 personnes ont occupé la présidence du Conseil. Le Gouvernement italien le plus long fut le deuxième de Silvio Berlusconi (du 11 juin 2001 au 23 avril 2005, soit trois ans, dix mois et douze jours, 1 412 jours), le plus court ne dura que 17 jours.

Droite bigarrée contre gauche constellée

Apparemment, la droite bigarrée a prévalu dans la moitié nord de l’Italie, la gauche constellée dans la moitié sud et les îles (Sardaigne et Sicile) lors des dernières élections législatives. Quoi de neuf ?

Un de mes amis italiens, un entrepreneur ayant connu une belle réussite professionnelle en Italie et à l’étranger, originaire de Trévise (d’où proviennent aussi, entre autres, les entreprises mondialement connues que sont Benetton et De’Longhi), militait ardemment pour l’indépendance de la Vénétie, cette région du nord-est de l’Italie qui s’étend des Dolomites à la mer Adriatique et dont Venise est la capitale.

La République de Venise a été indépendante pendant plus de 1 000 ans, entre le VIIe et le XVIIIe siècle, clamait-il avec véhémence à chaque fois que nous abordions le sujet de l’instabilité politique en Italie. Nous n’avons pas besoin de Rome, ni, encore moins, de la moitié sud de l’Italie. Que l’on nous redonne notre indépendance. Nous pouvons fort bien nous diriger et nous suffire à nous-mêmes.

Doutons que le discours ne soit différent dans les clusters d’activités de la « Troisième Italie » en Emilie-Romagne dont le développement économique supérieur à la moyenne nationale est assuré par la présence de 15.000 petites et moyennes entreprises manufacturières fondées sur l’innovation et la croissance autour de la capitale régionale, Bologne.

Dès lors, faut-il voir dans le résultat des élections italiennes et la défaite des partis traditionnels une victoire du nationalisme (et de l’euroscepticisme) ou du populisme (rejet par le « peuple » des élites, jugées incompétentes, corrompues, éloignées des citoyens) ou des deux sur fond de crise économique et migratoire ?

Dans son dernier livre paru il y a quelques jours aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Skin in the game, Nassim Nicholas Taleb constate que

de 2014 à 2018, partout dans le monde, de l’Inde au Royaume-Uni aux États-Unis, une rébellion s’est manifestée contre le cercle restreint de ces clercs politiciens dont la peau n’est pas en jeu, des journalistes initiés et de la clique de faux intellectuels, prétendus experts, issus des grandes écoles, qui disent au reste d’entre nous 1) ce qu’il faut faire ; 2) ce qu’il faut manger ; 3) ce qu’il faut dire ; 4) comment il faut penser ; et… 5) pour qui il faut voter.

Face à l’universalisme à grande échelle, source de bien des maux, l’essayiste américain originaire de la Méditerranée orientale, prône d’être « libertarien au plan européen, conservateur au plan national, progressiste au plan municipal, socialiste au plan familial et amical ».

L’Italie, la plupart des pays européens et l’Europe elle-même se sont construits de bric et de broc. La révolte contre la prévarication et l’irresponsabilité de ces soi-disant élites with no skin in the game opérant à grande échelle constitue la pierre angulaire des mouvements indépendantistes et autonomistes de Catalogne et de Flandre ainsi que d’une quarantaine d’autres régions en Europe (en Italie, en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, etc.).

Dans un livret datant de 1992, The United States of Europe, A Eurotopia ?, l’homme d’affaires et activiste politique pro-européen Alfred Heineken, assisté par Henk Wesseling, professeur d’histoire à l’Université de Leiden (Pays-Bas) et l’historien Wim van den Doel, avait conçu l’idée d’une Europe fédérale constituée à partir du démembrement des pays européens en un certain nombre d’États plus petits, ethniquement et linguistiquement homogènes. L’idée de Heineken était que ces États « small is beautiful » de 5 à 10 millions d’habitants mèneraient à plus de stabilité, d’égalité et de paix et à une meilleure gouvernance en Europe.

L’évolution de la société et des connaissances ne justifierait-elle pas que les États-nations remettent les thèmes de la décentralisation et du régionalisme à l’ordre du jour politique ?

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