Retraites par répartition : le double hold-up

Dans notre magnifique système social qui mise tout sur la répartition, chacun est tour à tour la victime, puis le bénéficiaire de deux hold-up séparés, mais successifs, perpétrés le plus légalement du monde à quelques décennies de distance.

Par Thierry Benne.
Un article de l’Iref-Europe

Contrairement à toutes les vertus dont on le pare, notamment quant à la solidarité intergénérationnelle qu’il favoriserait et malgré son indéniable succès, le système de retraite par répartition est un système intrinsèquement pervers, car il repose en réalité sur un double hold-up social, masqué sans doute par des soucis de convenance, mais qui n’en demeure pas moins réel :

Le premier hold-up consiste à dépouiller chaque année les cotisants du produit des cotisations salariales et patronales levées sur leurs salaires d’actifs, pour les détourner sans scrupule au profit du financement des pensions des retraités versées au titre de la même année. Résultat le plus clair : privés des ressources de leurs cotisations versées à d’autres, les actifs n’ont – en dehors d’un vague assignat résultant des principes de la Constitution – plus strictement aucun droit propre lorsqu’ils arrivent eux-mêmes à la retraite.

Là, et comme par un coup de baguette magique : nouveau hold-up où les victimes du premier deviennent les bénéficiaires du second. C’est ainsi que les actifs qui se présentent financièrement sans droits à la retraite, puisqu’on l’a vu leurs cotisations ont été dépensées au fur et à mesure dans la retraite des autres, vont s’en voir opportunément pourvus, car désormais et du jour de leur cessation d’activité, ce sont les cotisations des autres actifs qui vont financer leurs propres pensions.

À la fois tous victimes et tous bénéficiaires

Ainsi dans notre magnifique et lumineux système social qui mise pratiquement tout sur la répartition, chacun est tour à tour la victime, puis le bénéficiaire de deux hold-up séparés, mais successifs, perpétrés le plus légalement du monde à quelques décennies de distance.

Déjà vous trouvez sans doute ce système un peu tiré par les cheveux, alors qu’à votre sens (et aussi au mien d’ailleurs), il serait plus simple que chacun verse tout au long de son activité les cotisations qu’il récupère ensuite en rente (pensions) lorsqu’il prend sa retraite.

Mais le problème est bien entendu que dans ce cas, il faut avoir constitué par les cotisations accumulées durant la phase d’épargne le capital suffisant pour pouvoir gager lors de la phase de consommation ou de tirage toutes les pensions nécessaires au service de la retraite.

Or chez nous, après que les organismes de retraite par capitalisation eurent été épuisés par la guerre et l’inflation, l’État les a confisqués pour contribuer à son nouveau système de répartition permettant de donner une retraite à ceux qui n’avaient pas cotisé.

C’est ainsi que le Conseil National de la Résistance (CNR) a ancré notre régime de retraite sur la répartition. Après quoi dans les décennies suivantes, les robinets ont été ouverts sans précaution en faveur de pensions dopées par une démographie très favorable.

Attribuant aux retraités d’alors des droits de tirage dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’ils étaient excessifs, on a négligé de préserver l’avenir : si on avait par exemple modéré la progression échevelée de la valeur du point et institué une part de capitalisation qui aurait à coup sûr utilement renforcé la solidité de notre système de retraite.

Les origines d’une analyse tronquée

Mais les choses étant ce qu’elles sont et leur origine étant ainsi posée, il faut dès à présent faire justice d’un discours absolument inadmissible que les médias diffusent à loisir et même parfois sous des plumes qu’on aurait crues plus perspicaces.

En effet actuellement, aucune occasion n’est trop bonne pour dénoncer la part excessive du PIB1 qu’absorbent les pensions de retraites, comme si nos retraités actuels étaient de véritables parasites qui se gavent abusivement du sang de la Nation, au point d’accaparer des fonds qui seraient bien plus utiles pour la jeunesse.

Non, non, contrairement à ce que vous croyez, ce discours n’est nullement inventé et pour vous en convaincre, il vous suffit d’aller consulter le site de France Stratégie, celui de Terra Nova ou bien encore les élucubrations de Thomas Piketty et de quelques autres, où vous le trouverez sans peine développé et argumenté à l’envi.

Or en réalité, toutes ces belles plumes oublient tout simplement une chose : que ces pensions ont nécessairement et en quelque sorte « par construction » une contrepartie logique :

  • si on raisonne économiquement, ce sont les cotisations antérieurement versées par les retraités et dont ils ont été injustement dépouillés ;
  • si, au contraire, on s’en tient au raisonnement juridique de la répartition, ce sont alors les cotisations versées par les actifs et qui alimentent les pensions des retraités.

Rétablir la réalité

Mais on n’a pas le droit de considérer les pensions comme une charge, si l’on n’en rapproche pas dans le même temps le produit des cotisations (passées ou actuelles) qui en est inséparable. Et c’est uniquement après que la compensation a été dûment opérée entre les cotisations et les pensions, que seule la charge nette résultante (ou le produit net résultant) prend économiquement son sens.

Il s’agit là certes d’un raisonnement « en partie double » (en toute chose on retient à la fois la cause et l’effet ou l’origine et la destination) familier à tous ces comptables besogneux que nos élites raillent à si bon compte, mais qui leur éviterait bien des erreurs si elles voulaient -ne serait-ce qu’un instant- se plier à cette discipline intellectuelle et multiséculaire faite de rigueur, de logique et de bon sens.

Car les gens, qui ne voient dans les retraites qu’une sorte de rançonnement abusif extorqué par les vieux aux actifs, sont tout simplement des boutefeux sociaux dont il importe de dénoncer vigoureusement la supercherie, avant qu’ils ne parviennent à dresser les générations les unes contre les autres.

En effet, les jeunes en tant que tels n’ont rien à voir, strictement rien à voir, dans la comparaison respective d’une charge : les pensions que perçoivent les retraités et d’un produit ; les cotisations, que versent tous les actifs quel que soit leur âge, à l’intérieur d’un système de retraite qui concerne uniquement les liens qui unissent ceux qui travaillent (ou qui ont travaillé) et ceux qui, l’âge venu, ont cessé de le faire.

Et comment ne pas souligner qu’il est intellectuellement tout aussi vain de vouloir traiter les problèmes des jeunes à partir des retraites, que de vouloir résoudre les problèmes des retraites à partir des jeunes, alors qu’au surplus, tous nos jeteurs d’huile sur le feu minimisent systématiquement sur le plan de l’intergénérationnel l’importance de l’entraide familiale, car il n’y a pas encore – Dieu merci !- besoin de loi pour que les parents aident leurs enfants et même leurs petits-enfants à chaque fois qu’ils le peuvent.

On remarquera pour conclure que, malgré tous les défauts dont l’accablent la plupart de nos syndicats et la Gauche dans son ensemble, malgré aussi les risques qu’il comporte s’il n’est pas correctement encadré, le système de la capitalisation est infiniment plus simple à comprendre pour tous, puisqu’il ne comporte que deux phases successives et parfaitement distinctes :

1- les cotisations pour constituer un capital durant la période d’épargne,
2- les pensions issues de la conversion en rente de ce capital, durant la période de tirage, dans lesquelles, à l’inverse de la répartition, ni le législateur, ni d’autres tiers ne peuvent interférer à tout bout de champ pour changer et fausser la règle du jeu. Nous conclurons donc sur un dernier paradoxe.

Contrairement aux apparences et aux enseignements qui courent ici et là, si elle fonctionne sainement (et certains pays, comme les Pays-Bas, y parviennent sans trop de peine), la capitalisation qui réserve en toute transparence à chacun son dû est socialement plus conforme à une bonne entente entre les générations, que le système opaque et conflictuel de la répartition.

En effet dans la première, chacun est individuellement rempli de tous ses droits selon un contrat et un barème clairs, connus et aisément vérifiables ; alors que l’opacité, la complexité et les aléas de la seconde font que chacun, abusivement frustré de ses droits directs et confronté à un avenir incertain, ne cesse de loucher sur l’assiette de l’autre en dénonçant, au choix, soit les charges indues qui pèsent sur les actifs, soit les avantages excessifs des retraités, soit encore, car on n’en est pas à une contradiction près, en arguant conjointement des deux propositions qui précèdent.

Sur le web

  1. entre 13 et 15% environ selon les sources – jusqu’à 15,2% pour Eurostat in Tableaux de l’Économie Française – Édition 2017 publiés par l’INSEE p.67.