Thomas Piketty (encore) réfuté

Le Capital de Monsieur Piketty ne relève pas tant de la science qu’il n’est le rhabillage théorique de l’antique pulsion confiscatoire du socialisme.

Par Drieu Godefridi.

Depuis sa parution, en 2013, le Capital de Monsieur Thomas Piketty fait beaucoup parler de son auteur. On sait le rôle que joua Martin Wolf, gardien du dogme keynésien au Financial Times, dans la popularisation d’un ouvrage qui a le mérite d’offrir une synthèse de la pensée socialiste contemporaine.

Le capital résumé en quelques lignes

On a beaucoup discuté et critiqué la partie économique du Capital et le travail statistique qui la fonde. Ce qui est légitime. Mais s’il n’y avait qu’un seul chapitre à lire dans cet ouvrage, ce serait le quatorzième. Car tout y est.

C’est le chapitre fiscal, dans lequel M. Piketty ambitionne de brosser le tableau de la fiscalité sur les plus hauts revenus depuis un siècle, avant d’enchaîner sur ses propositions fiscales pour le siècle à venir.

Piketty commence par proposer à son lecteur deux tableaux (reproduits ci dessous), le premier qui renseigne — attention, chaque mot compte ! — le taux marginal supérieur de l’imposition des revenus (de 1900 à 2013), le second le taux marginal supérieur de l’imposition des successions (de 1900 à 2013). Et de constater :

Le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu (applicable aux revenus les plus élevés) aux États-Unis  est passé de 70% en 1980 à 28% en 1988.

ou encore :

Le taux marginal supérieur de l’impôt sur les successions (applicable aux successions les plus élevés) aux  États-Unis est passé de 70% en 1980 à 35% en 2013.

Ceci pour le constat.

Quelles sont les recommandations de Piketty ?

Quant à sa préconisation, M. Piketty suggère de renouer avec les taux d’imposition, sur le revenu et les successions, de 1980 ou — mieux encore — de 1945. Ceci pour réduire les inégalités matérielles qui sont tout l’enjeu du Capital.

Convaincant, n’est-ce pas ? Alors que les classes moyennes occidentales, et d’abord « les plus riches » comme dit M. Piketty, ne cessent de se plaindre d’être écrasées d’impôts, on montre ici qu’elles l’étaient bien davantage dans le passé. Comment tolérer ces jérémiades face à un taux marginal supérieur de 30, 40 ou 50%, alors qu’il était de 70% en 1980 et jusqu’à 95% en 1945 ? Faut-il chercher plus loin la source des inégalités que déplore M. Piketty ?

Tout cela fait un ensemble cohérent.

Les failles dans le raisonnement de Piketty

Pourtant, tout est faux.

Commençons par ce qui fait la force de Piketty — car il a compilé un grand nombre de données — c’est-à-dire ses chiffres. Ce que comparent les deux tableaux proposés (pour les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France), ce sont les taux marginaux supérieurs — pourquoi pas ? — mais sans aucune considération de l’assiette !

Expliquons-nous : ce qui compte, dans l’impôt, est le taux et l’assiette. 80% est un taux plus élevé que 50%. Mais si le taux de 80% frappe les revenus supérieurs à un million d’euros, et si le taux de 50% frappe les revenus dès trente-cinq mille euros, on conviendra aisément que la comparaison prend un autre tour. À 50% à partir de trente-cinq mille euros de revenus dans des pays comme la France ou la Belgique le revenu fiscal global — et la charge fiscale moyenne des revenus supérieurs à la moyenne nationale — seront plus élevés qu’avec un taux de 80% à partir de un million d’euros. Soit très exactement le contraire de ce que « montrent » les tableaux de M. Piketty.

Cela est d’autant plus vrai que les tableaux de M. Piketty ne nous renseignent pas davantage sur le nombre de tranches. Or, plus il y a de tranches, plus l’impôt est progressif (et même exponentiel). Autrement dit, un taux supérieur de 50% dès trente-cinq mille euros avec six tranches aboutira à un revenu fiscal global et un taux moyen d’imposition nettement plus élevé pour les revenus supérieurs à la moyenne que 80% à partir de un million d’euros, avec seulement trois ou quatre tranches.

Bref, les deux tableaux de M. Piketty n’auraient de sens qu’à la condition de comparer les taux, assiettes et le nombre de tranches. Que l’une de ces trois variables vienne à manquer — or, il en manque 2 sur les 3 — et il est impossible de conclure, y compris selon la théorie de M. Piketty.

Des solutions inadaptées

Quant à la solution préconisée. Comme je le montre dans un ouvrage à paraître1, le socialisme dans ses multiples composantes, théoriques et historiques, se laisse réduire à la valeur de l’égalité matérielle. Cette passion pour l’égalité matérielle n’avait plus été exprimée depuis longtemps avec autant de candeur qu’elle ne l’est dans le Capital — autre motif de s’y intéresser !

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C’est donc au nom de l’égalité — de la lutte contre les inégalités — que M. Piketty préconise de renouer avec des taux d’imposition qu’il qualifie lui-même de confiscatoires. Ce qui, sous sa plume, n’est absolument pas péjoratif : la confiscation est l’objectif moral revendiqué par la théorie de M. Piketty. Révélateur, non ?

Et surtout totalement inefficace. Car si notre monde est inégalitaire comme il l’a été à toutes les époques de l’histoire humaine, ce n’est certes pas faute de taxer les classes moyennes, même « supérieures » !  Jamais dans l’histoire occidentale le niveau des prélèvements obligatoires n’a été aussi élevé — ce que concède d’ailleurs Piketty en passant, car il rappelle que l’impôt sur le revenu n’existait quasiment pas avant la première guerre mondiale ! Ce qui fonde l’inégalité contemporaine est que la fraction des « plus riches » — ceux qui le sont sérieusement — échappe au plus clair de l’impôt, de par sa mobilité géographique et par la mobilité des capitaux. Cette mobilité est inhérente à la mondialisation des échanges ; on ne peut la neutraliser qu’en supprimant la mondialisation ou en créant un État mondial.

Dans l’intervalle (qui risque de se prolonger), il est bien évident que ces « plus riches » qui ne sont déjà pas concernés par un taux moyen ou marginal de 50%, ne le seront pas davantage si d’aventure ce taux devait être porté au seuil confiscatoire que préconise Piketty ! Seules les classes moyennes seront frappées, encore et toujours, jusqu’à l’essorement.

Il apparaît ainsi que le quatorzième chapitre du Capital, qui contient l’essence de la théorie de M. Piketty, est aussi faux en chiffres qu’inepte dans ses préconisations.

Jamais l’impôt n’a été aussi élevé en Occident, et les inégalités sont toujours aussi importantes. Une intelligence même modeste ne mettrait-elle pas ce constat à profit pour s’interroger sur le bien-fondé de la confiscation fiscale comme technique d’égalisation ? Voire sur le bien-fondé de l’égalité matérielle — jamais réalisée dans aucun régime — comme valeur et projet ?

Le Capital de Monsieur Piketty ne relève pas de la science ; il n’est que le rhabillage théorique de l’antique pulsion confiscatoire du socialisme.

  1. La passion de l’égalité — Essai sur l’empire du socialisme.