Suisse : un autre revenu universel est possible

drapeau suisse by Fabienne D.(CC BY-SA 2.0)

L’expérience suisse ne doit pas nous tromper : il existe une approche libérale du revenu universel, celui de l’impôt négatif !

Par Gaspard Koenig.
Un article de Génération Libre

drapeau suisse by Fabienne D.(CC BY-SA 2.0)
drapeau suisse by Fabienne D.(CC BY-SA 2.0)

Cordiales félicitations, comme disent les Genevois, à nos voisins suisses ! D’abord parce qu’ils ont eu le courage de proposer et de débattre l’idée d’un revenu universel : voilà une vraie démocratie, dans laquelle le peuple peut passer par-dessus l’opinion de ses représentants pour voter sur les sujets de son choix. Ensuite parce qu’ils ont eu la prudence de rejeter, à 77 %, une proposition mal conçue : si la question portait formellement sur « l’instauration d’un revenu de base inconditionnel pour permettre à l’ensemble de la population de mener une existence digne et de participer à la vie publique », les détails du projet laissaient à désirer, et justifiaient, en partie, les slogans des opposants, tels que : « NON à une utopie à 208 milliards par an » (un tiers du PIB suisse, tout de même).

En effet, les promoteurs de l’initiative avançaient la somme assez considérable de 2.500 francs suisses (2.250 euros) par citoyen, sans avoir résolu la question du financement. On a vu passer l’idée de doubler l’impôt sur le revenu, d’instaurer un taux de TVA à 77 %, ou de créer l’inévitable taxe sur les transactions financières, Graal de la politique publique quand toutes les autres solutions ont été abandonnées. Dans un pays plutôt prospère et harmonieux, on comprend que la révolution fiscale ne soit pas à l’ordre du jour.

Éviter l’improvisation

Voilà exactement le genre d’improvisations qui nuit à la puissante idée du revenu universel, plus que jamais discutée dans le monde. Voilà le genre de discours sur la « fin du travail » qui a incité la bible des libéraux, le journal The Economist, à condamner longuement dans sa dernière parution la vision d’une société où « les rues seraient remplies de boutiques de glaces désertes, les citoyens utilisant les largesses de la collectivité pour entreprendre des projets dont personne n’a vraiment besoin ». Les robots ont encore besoin de nous pour quelques années, voire quelques siècles. Et personne ne veut vivre dans un enfer égalitariste où l’argent tombe du ciel.

Il faut donc marteler qu’il existe une autre approche du revenu universel, défendue par les libéraux depuis Milton Friedman, et introduite en France dès les années 1970 par Lionel Stoléru : celle d’un impôt négatif, où le revenu inconditionnel est calculé de manière à subvenir simplement aux besoins de base, et où il prend la forme d’un crédit d’impôt (le même pour tous) financé par une taxe au premier euro (en substitution de l’actuel impôt sur le revenu) : certains se trouvent donc automatiquement récipiendaires, d’autres contributeurs nets. Loin de détruire le capitalisme, un tel dispositif a pour objectif premier d’éliminer la grande pauvreté en évitant les affres du paternalisme et de la bureaucratie. C’est un système social conçu sur un mode émancipateur, où l’individu est considéré comme le mieux à même d’effectuer ses propres choix, et où le travail paye toujours.

Une telle philosophie aboutit à un dispositif plus modeste mais aussi plus acceptable : en France, nos modélisations montrent qu’il serait budgétairement neutre sur les finances publiques et relativement indolore dans ses effets redistributifs.

Préférer l’impôt négatif

Si les Suisses proposaient un montant aussi élevé, c’était pour garantir l’ensemble de l’existence, notamment le logement et une grande partie des assurances sociales (de manière assez étonnante, la Fondation Jean-Jaurès a récemment publié une note dans cet esprit). L’impôt négatif, lui, se contente de couvrir les besoins primaires (alimentation, habillement, énergie, télécommunications, transports), et ne prétend donc pas se substituer à l’intégralité de l’État providence, que rien n’empêche de réformer par ailleurs.

L’impôt négatif est une solution moins coûteuse, plus réaliste et, à mes yeux, plus juste. Il assure un filet de sécurité stable, prévisible, digne et décorrélé de l’impératif social du travail, mais sans se prononcer sur l’avenir de celui-ci. Au minimum, c’est une manière de simplifier drastiquement le système social actuel, complexe et stigmatisant. Dans la meilleure hypothèse, c’est un chemin politiquement raisonnable vers une autre société, dont nul ne saurait anticiper la forme définitive. En dignes héritiers de Popper, méfions-nous des utopies, et avançons pas à pas vers le revenu universel !

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