Libéralisme ou anarcho-capitalisme ? Réponse à Pierre Lemieux

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Pierre Lemieux se montrait critique de l’anarcho-capitalisme dans un article paru sur Contrepoints. Des critiques infondées selon l’un de nos auteurs.

Pierre Lemieux se montrait critique de l’anarcho-capitalisme dans un article paru sur Contrepoints. Des critiques infondées selon l’un de nos auteurs.

Par Jan Krepelka.

Pierre Lemieux, l’auteur de Du libéralisme à l’anarcho-capitalisme, revient sur son livre 30 ans après. Dans un article publié sur Contrepoints, il ne semble plus guère convaincu par la conclusion de la critique libérale de l’État. Conclusion qui, rappelons-le, nie à l’État toute légitimité dès lors qu’il constitue, par définition, un monopole de la violence légitime, et qu’un tel monopole ne saurait l’être, de légitime, dès le moment qu’il repose sur la violence agressive pour le maintien du monopole.

Au nom du principe de la propriété, au nom du droit que je possède de me pourvoir moi-même de sécurité, ou d’en acheter à qui bon me semble, je demande des gouvernements libres. C’est-à-dire, des gouvernements dont je puisse, au gré de ma volonté individuelle, accepter ou refuser les services.

Gustave de Molinari

Le débat sur le dernier pourcent d’État est un peu indécent dans un contexte où l’État explose à plus de 50%. Cependant, puisque l’auteur respecté d’ouvrages sur le libéralisme et l’anarcho-capitalisme dénonce ce dernier, nous estimons nécessaire de répondre aux points qu’il soulève.

En effet, ces critiques contre l’anarcho-capitalisme ne sont en vérité pas nouvelles. Ce sont les mêmes que les adversaires du libéralisme utilisent également, nous en profitons donc pour leur répondre de façon générale. Les arguments présentés par Pierre Lemieux relèvent selon nous de quatre sophismes, que nous explicitons ci-dessous, avant de les étayer en rapport avec des extraits du texte de Pierre Lemieux et les cinq arguments principaux qu’il propose pour justifier l’existence de l’État.

1. Deux poids, deux mesures et pétition de principe

Le premier est le sophisme Deux poids, deux mesures et pétition de principe (2P2M). Ce sophisme consiste à affirmer d’une part que le laissez-faire ne résoudrait pas un problème, puis à en déduire qu’un État, minimal ou non, le résout  sans justifier cette deuxième proposition. Or:

  • En appliquant les mêmes exigences théoriques (expliquer comment le système marcherait, pourquoi il serait stable, quelles seraient les incitations), rien ne permet d’affirmer que l’État, minimal ou non, fonctionnerait.
  • Et en matière empirique, tout montre au contraire que l’État ne marche pas, et que dans tous les domaines qui ont pu être comparés, le marché libre réussit mieux que la violence politique.

2. La théorie des « biens publics »

Le deuxième consiste à s’en remettre à la théorie des biens publics, qui ne repose en réalité sur strictement aucune base. (Au même titre d’ailleurs que la notion de « service public ».) Il n’y a tout simplement pas de biens publics, il n’y a que des biens privés, c’est-à-dire des biens demandés par une ou plusieurs personnes. Les justifications à l’État, en termes de théorie des « biens publics », sont complètement non-scientifiques, sont en réalité des théories inventées de toutes pièces pour rationaliser ex post l’existence d’États apparus par la conquête.

3. Des suppositions étranges sur la nature humaine

Notre cadre théorique est que si l’anarcho-capitalisme est adopté par une population, cela signifie qu’une part importante de cette population souhaite l’anarcho-capitalisme, et donc est consciente du danger de l’État. L’État ne disparaît pas du jour au lendemain, et s’il disparaît mais que tout le monde le souhaite, il réapparaîtra naturellement.

En revanche, nous estimons a priori inchangé le reste de la nature humaine, c’est-à-dire des personnes ni meilleures ni pires que celles qui peuplent nos contrées actuelles, mais qui auraient simplement compris (à une majorité suffisante pour que le régime change) que le Chapeau homme de l’État ne justifie pas la violence agressive, ou qui auraient reconnu leur intérêt dans une société sans État.

Pierre Lemieux semble partir de la prémisse exactement contraire, qui nous semble absurde : l’anarcho-capitalisme serait adopté par une société qui ne le souhaite pas, et dont par ailleurs la nature humaine serait foncièrement différente de l’actuelle, soit qu’elle devrait être fondamentalement meilleure pour que ça marche, soit qu’elle serait fondamentalement pire et que donc ça ne marcherait pas.

Selon nous, une société libérale est une société où une part suffisamment importante de la population a reconnu que la violence n’est pas une façon légitime d’imposer ses préférences, quelles que soient ces préférences par ailleurs, mais que l’usage de la force est légitime uniquement pour défendre des droits de propriété légitimes.

4. Un oubli des fondements du libéralisme

Le libéralisme, selon nous, consiste à :

  • reconnaître l’identité des droits de tous, c’est-à-dire que tout être humain, en tant qu’être humain, a les mêmes droits, qu’il soit homme ou femmeblanc ou noirhétérosexuel ou homosexueléboueur ou policier ;
  • reconnaître que ces mêmes droits peuvent être résumés par le Droit de propriété, qui satisfait au critère d’universalité, c’est-à-dire le Droit de tout être humain de ne pas subir d’agression contre sa personne ou ses biens, et donc le Droit qui en découle de se défendre contre de telles agressions.

Cette position peut être résumée par le principe de non-agression, sur lequel nous reviendrons.

La position libérale, n’est donc pas tant de prôner l’anarchie ou la minarchie, mais simplement de reconnaître une vérité simple : jusqu’à preuve du contraire, les hommes de l’État sont des êtres humains comme les autres, et ont donc les mêmes droits que n’importe qui, ni plus ni moins. L’État, en tant que groupe d’êtres humains, n’a aucun droit que les êtres humains qui le composent n’auraient pas :

The people cannot delegate to government the power to do anything which would be unlawful for them to do themselves.

John Locke

Le concept d’État a-t-il encore un sens si les hommes de l’État respectent le Droit ? Question terminologique que nous ne règlerons pas. Molinari lui-même, par exemple, ne parle pas d’abolition de l’État ou des gouvernements, mais de gouvernements libres, en concurrence. Ayn Rand défend un État financé volontairement.

En revanche, s’il fallait admettre une entorse au principe d’universalité du Droit et du Droit de propriété, la charge de sa justification incombe à ceux qui la proposeraient (présomption de liberté – de Jasay), c’est-à-dire qu’il faudrait démontrer pourquoi il serait légitime d’initier l’usage de la violence physique contre un être humain qui n’a enfreint les droits légitimes de personne.

Venons-en au détail des arguments.

La théorie et l’histoire suggèrent qu’une société anarchique représente un équilibre instable : ou elle sera conquise par un État étranger, ou un État indigène y sera recréé, ou elle sera la proie de bandes de pillards – les « bandits nomades » de Mancur Olson.

Nous avons ici 4 arguments : l’instabilité, le manque de défense nationale, la réapparition d’un État, et le manque de sécurité. Plus loin, Pierre Lemieux en ajoute un cinquième, qui est la nature humaine.

L’Instabilité


La théorie et l’histoire suggèrent qu’une société anarchique représente un équilibre instable

Sophisme du 2P2M : au contraire, l’équilibre instable, c’est l’État, qui n’a jamais cessé de croître quelle que soit sa taille !

La minarchie a été essayée, et a échoué. Les États-Unis, fondés par des libéraux, en sont l’exemple manifeste.

Partis d’une Constitution et surtout une Bill of Rights clairement libérales, les voilà devenus un État policier férocement répressif, qui emprisonne plus de ses habitants que le Gulag sous Staline et qui envoie ses policiers encourager les gens à commettre des crimes imaginaires pour détruire leurs vies.

L’État ne marche pas, et l’État ne peut pas marcher : la critique fondamentale de Mises et Hayek contre le socialisme (impossibilité à calculer des prix, donc impossibilité à ajuster l’offre et la demande) repose sur la loi de l’offre et la demande : sans un ajustement des prix par le marché libre, l’offre et la demande ne tendent pas vers l’équilibre, et la situation où l’État intervention est donc nécessairement moins optimale que la solution du marché libre. La dernière exemple éclatant a été fourni par le Venezuela, touché par une pénurie de papier-toilette… quelques années après que le gouvernement en ait contrôlé les prix.

Gustave de Molinari, déjà, constatait que la production de sécurité est un service comme un autre, autrement dit un service que seul le marché libre peut fournir de façon optimale.

Donc, de la même façon que l’URSS allait de pénurie en pénurie jusqu’à l’effondrement, les États sont de plus en plus incapables d’assurer une sécurité adéquate, coûtent de plus en plus cher, et accroissent leur pouvoir et leur emprise sur la société  Cela ne constitue en aucune manière un « équilibre stable ». Au contraire, l’interventionnisme est un cercle vicieux, car toute intervention sur le marché aboutit à une solution moins optimale, donc problématique, donc prétexte à de nouveaux problèmes. Ludwig von Mises l’a très bien analysé : par exemple, l’intervention sur le prix d’un bien de consommation final perturbe les marchés des biens intermédiaires, sur lesquels il faut alors aussi intervenir, et ainsi de suite jusqu’à ce que toute la chaîne de production dans sa complexité devienne contrôlée par l’État. Dans l’exemple vénézuélien, c’est désormais l’État lui-même qui s’occupe de planifier l’importation de papier-toilette, tout en tentant également d’intervenir sur la demande en reprochant à la population de consommer trop de papier-toilette.

À l’extrême, la croissance de l’État, et notamment son contrôle sur la monnaie, tendent vers un effondrement du système monétaire, donc des échanges, donc un effondrement de la société vers la dé-civilisation, les émeutes, les guerres civiles, le chaos, éventuellement des révolutions et des changements de régime. Certes, l’État lui-même se maintient, mais un État donné, avec un degré de liberté ou de tyrannie donné, n’est pas un équilibre stable.

De l’autre côté, l’absence d’État serait-elle un équilibre instable ? Rien ne permet de l’affirmer, il n’y a pas d’exemple de société moderne qui aurait franchi le pas. Si l’État disparaît dans une société qui le souhaite, alors il est recréé, mais le serait-il dans une société qui ne le souhaite pas ?

De plus, si l’interventionnisme est un cercle vicieux, il y a au contraire un cercle vertueux de la liberté : des libéralisations qui fonctionnent en appellent d’autres, et une société qui fonctionne, et dont la population serait un minimum consciente du danger de l’État (point 3 ci-dessus), n’aurait pas de raison de rentrer dans un cycle interventionniste.

La défense nationale


La première difficulté concerne la défense de la société anarchique contre les prédateurs étatiques étrangers. Cette défense territoriale représenterait un véritable bien public, du moins pour les anarchistes (des non-anarchistes pourraient évidemment vivre dans la société anarchique). Il est douteux que des solutions réalistes existent pour contourner le problème des passagers clandestins et assurer un niveau suffisant de production privée de ce bien public. Devant la puissance armée des tyrans étrangers, qui enrégimentent leurs sujets et réquisitionnent leurs biens, une société anarchiste aurait peu de chance de survie, comme l’histoire l’atteste.

Cet argument repose principalement sur la théorie des biens publics, qui elle-même ne repose sur rien du tout (point 2). Mais il repose aussi sur le sophisme du 2P2M (point 1). Plus fondamentalement, il est a priori dénué de pertinence au vu du point 4.

Le faux problème du « passager clandestin »

Il n’y a pas de biens publics. Les passagers clandestins ne sont pas un problème – il suffit qu’il y ait suffisamment de personnes prêtes à financer la sécurité, que tous la financent ou non n’est pas essentiel. Le passager clandestin, en bref, n’empêche pas le bateau de partir.

Remarquons au passage que si le « passager clandestin » rendait impossible le financement d’un bien, alors :

  • l’argument vaudrait aussi pour un État minimal financé volontairement (position de Ayn Rand) ;
  • il vaudrait aussi pour, par exemple, « l’aide aux plus démunis », et les manuels d’économie qui défendent encore la théorie des biens publics ne se privent donc pas de la mentionner comme bien public. Inutile de préciser que l’argument du « passager clandestin » peut dès lors justifier tout et n’importe quoi…

Remarquons également qu’il y a aussi des passagers clandestins avec l’État (des personnes qui ne paient pas d’impôts !). Cela n’empêche pas les personnes qui souhaitent une défense nationale de continuer à voter en faveur de son maintien.

L’argument du « passager clandestin » n’est en rien davantage applicable au cas du financement de la défense nationale qu’il n’est applicable au financement de bon nombre d’autres biens, avec ou sans État. Par exemple, je peux aider un mendiant, sans aller nécessairement chercher 10 autres personnes pour que nous lui donnions chacun une pièce. De même, des logiciels de type « shareware » se financent par contribution volontaire de la part de leurs utilisateurs qui souhaitent contribuer, tous les autres étant des « passagers clandestins ». Des radios (dont le statut de bien prétendument public par excellence, sert de prétexte traditionnel à tout un impôt sur le patrimoine appelé « redevance ») peuvent tout à fait se financer volontairement. Il en va ainsi par exemple de l’excellente radio indépendante SomaFM, qui vit uniquement de dons volontaires de ses utilisateurs. Lorsqu’elle manque particulièrement de fonds, elle se contente de diffuser sur son site Internet des messages insistant sur l’urgence de sa situation financière. D’anciens « passagers clandestins » préfèrent cesser de l’être plutôt que d’envisager la perte de leur radio préférée. La préoccupation de garantir son pays d’une invasion serait sans doute encore plus motivante à contribuer.

Comme bien souvent (télévision, cryptage, publicité, etc), pendant que les économistes théorisent sur la prétendue impossibilité du marché à fournir des biens prétendument publics, les entrepreneurs, heureusement pas au courant de l’impossibilité de leur démarche, trouvent des solutions, et fournissent ces biens privés sur le marché libre.

La guerre, à quoi bon ?

Quel intérêt aurait un envahisseur à coloniser une population anarchiste, et armée, et donc rebelle et insoumise ? La guerre n’est pas rentable s’il ne s’agit que des ressources naturelles et non de dominer une population malléable.

La meilleure garantie contre une invasion étrangère est une population armée – et non une armée étatique.

2P2M encore – est-ce que les armées étatiques garantissent vraiment notre sécurité ? Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’État français a échoué à protéger les Français, tandis que l’État tchèque a tout simplement renoncé à protéger les tchèques après Munich, laissant au contraire l’équipement militaire aux Nazis. L’armée étatique tchèque financée par les Tchèques de l’Entre-Deux-Guerres n’aura donc pas été un « bien public », mais un mal pour eux.

La question est donc la même que pour tout autre service : pourquoi ferions-nous davantage confiance à l’État qu’au marché pour assurer la défense de notre pays, alors que nous voyons chaque jour davantage que nous ne pouvons faire confiance à l’État pour strictement rien, alors que le marché nous étonne toujours davantage par son inventivité ?

Quelle armée ?

Il ne s’agit pas de décider quelle institution va assurer tel ou tel service demandé sur le marché. La prémisse laissez-fairiste est simplement d’affirmer que, s’il y a une demande, alors le libre marché la satisfait – lorsqu’on laisse faire les gens, ils trouvent des solutions. Ce qui ne veut pas forcément dire une entreprise.

La distinction pertinente, en effet, est celle de Franz Oppenheimer, entre l’économique, c’est-à-dire le volontaire, et le politique, c’est-à-dire la violence agressive. Ainsi, la sécurité ou l’armée, au même titre que la production de pain, de téléphones portables, l’aide aux plus démunis ou la production de papier toilette, est mieux assurée par l’économique que le politique, quelle que soit la forme :

  • individu seul
  • famille
  • association de quartier
  • association
  • mutuelle
  • assurance
  • entreprise à but lucratif
  • entreprise sans but lucratif
  • milice volontaire
  • œuvre d’entraide
  • charité
  • église
  • club
  • groupe
  • fondation
  • etc.

Ainsi, la défense nationale peut tout à la fois être assurée en parallèle, et à différents niveaux par :

  • une population individuellement armée ;
  • des milices volontaires locales ou régionales ;
  • une armée nationale.

Ou d’autres solutions que les entrepreneurs découvriront sur un marché libre. Ce n’est pas à nous d’en décider.

Soit on veut une armée, soit on n’en veut pas

Si la population suisse veut une armée, alors la Suisse doit avoir une armée, et aura une armée, avec ou sans État. Si elle n’en veut pas, alors elle ne doit pas en avoir et n’en aura pas, avec ou sans l’État. L’État ou non n’y change strictement rien. Nous retombons sur le sophisme 3, qui affirme que les autres préférences seraient différentes sans l’État.

En effet, la population approuve une défense nationale, soit en votant pour des partis politiques non-pacifistes, soit directement, en votation populaire en Suisse par exemple. Le Souverain a eu la possibilité de supprimer l’armée, il ne l’a pas fait. Dès lors, pourquoi donc la peur des passagers clandestins empêcherait-elle une population qui souhaite une armée de la financer ?

Il est paradoxal d’affirmer qu’une population accepte en majorité d’être forcée à financer quelque chose qu’elle ne financerait pas, en majorité, volontairement. Paradoxe logique que nous avons déjà dénoncé à propos de ceux qui espèrent convaincre une population avec l’argument que la population est impossible à convaincre, sur le même sujet d’ailleurs.

En outre, n’oublions pas qu’une société sans État serait plus riche, beaucoup plus riche : argent économisé en impôts, en protection contre les impôts, croissance plus élevée, davantage d’incitation à travailler et épargner, etc, etc. Donc, le coût relatif de la sécurité sera encore plus faible pour les habitants du pays anarchique. Autrement dit :

  • la sécurité ne représente que quelques pourcent du budget de l’État ;
  • sans l’État, nous serions plus riches.

Donc, sur quelle base peut-on donc affirmer que :

  • aujourd’hui, la population accepte en majorité de payer des impôts (en Suisse par exemple, le peuple vote sur les impôts, il ne choisit pas de les supprimer. Bien sûr, ce ne sont pas forcément les mêmes qui les approuvent et qui en paient la grande part, mais il y a certainement un ensemble commun important aux deux groupes) ;
  • mais que sans l’État, il n’y aurait pas assez de personnes prêtes à payer volontairement, non pas 50% de leur revenu, mais 0,5% de leur revenu, ou encore moins, ceci pour assurer vraiment leur sécurité, et maintenir un modèle de société dont ils connaissent la valeur ?

En conséquence, rien ne permet d’affirmer qu’une armée financée volontairement aurait davantage de peine à se financer que l’armée actuelle. Rien ne permet d’affirmer non plus qu’elle ne pourrait pas être tout aussi bien si ce n’est mieux contrôlée par la population.

L’armée est contrôlée par une bureaucratie politique, un département de la Défense, etc. Rien ne permet d’affirmer qu’une fondation volontaire ne pourrait pas assurer la même tâche, être financée volontairement, et être contrôlée de la même façon, voire mieux. Là encore, évitons le sophisme 2P2M : qu’est-ce qui contrôle l’armée actuelle et évite qu’elle soit détournée de son but ? Rien ne permet d’affirmer que le contrôle démocratique ne pourrait pas être infiniment plus concret dans le cadre d’une fondation volontaire, de milices coordonnées entre elles, etc.

On peut très bien imaginer des milices volontaires, financées par tous les habitants du territoire anarchiste soucieux de son indépendance, qu’il y en ait une ou plusieurs serait sans importance, elles n’auraient pas de raison de se faire la guerre entre elles, parce qu’elles n’y auraient pas intérêt. (On peut remarquer que différentes divisions d’une armée étatique ne se font pas la guerre entre elles non plus, ni les corps de police de différentes villes).

Les souhaits ne sont pas source de Droit

Plus fondamentalement, des peurs éventuelles, au demeurant infondées par ailleurs, sur l’incapacité du marché à financer un bien dont je souhaite la production, ne me donnent pas le Droit d’initier la violence pour l’obtenir (point 4).

Mon souhait d’avoir une défense nationale ne me donne pas le Droit de contraindre qui que ce soit à la financer, pas plus qu’il ne me donne le Droit de forcer qui que ce soit à aller faire la guerre pour moi. Mon « besoin » d’une défense nationale ne me donne pas plus le Droit de forcer mon voisin à aller se battre pour moi que mon besoin de me nourrir ne me donne le droit de collectiviser l’agriculture.

La ré-émergence d’un État


L’anarchie déboucherait tôt ou tard sur la création d’un nouvel État. L’État apparaît inévitable [4]. Or, n’en déplaise à Murray Rothbard, cette éventualité comporte un risque car le nouvel État pourrait fort bien être encore plus insupportable que l’ancien. Tous les États ne sont pas également tyranniques.

Rien ne permet d’affirmer qu’il y aurait davantage de risques de voir émerger un nouvel tyrannique, que de voir l’État actuel devenir tyrannique. La question étant plutôt : dans quel cas la population sera-t-elle plus à même de l’empêcher ?

Avec l’État, nous avons une population de plus en plus désarmée, de plus en plus dépendante de l’État, où de plus en plus de personnes ont un intérêt à court terme au maintien du système. L’État étant devenu la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde, ses sujets n’ont même plus de point de comparaison pour savoir à quel points ils pourraient, et devraient, être plus libres et plus prospères sans l’omniprésence de l’État dans leurs vies. Insidieuse, la tyrannie s’installe progressivement, déguisée par des pseudo-bonnes intentions.

Sans État, en revanche, nous avons, par définition, une partie au moins de la population qui a compris le caractère mauvais de l’État, et fera tout pour empêcher sa ré-émergence. Il n’y aura pas d’intérêts installés, favorables au statu quo, pour maintenir l’État. La société sera prospère, et il ne sera donc pas évident du tout de trouver un quelconque intérêt à un tel retour en arrière à l’État sauvage.

Le monopole naturel

Même si on néglige la menace de tyrannie étrangère, un deuxième problème mine l’idéal anarchiste : la sécurité publique intérieure relève vraisemblablement d’un monopole naturel. Robert Nozick soutient que la concurrence entre agences ou associations privées de sécurité mènera à la domination de l’une d’entre elle

Il faudrait le démontrer. La plupart des arguments en faveur de la théorie des monopoles naturels sont applicables à n’importe quel service – et ne sont pas avérés en pratique.

De plus, aucun monopole n’est stable. Tant qu’il y a libre entrée sur le marché, le monopole n’est pas un problème.

Enfin, comme nous l’avons vu, la sécurité serait vraisemblablement assurée par différentes couches (individu armé, société privée de sécurité, milice volontaire, fondation de défense nationale). Certaines seraient peut-être un « monopole naturel » (armée coordonnant la défense du territoire sans État contre des agressions extérieures), d’autres non. Et en cas de nécessité, les différentes couches pourraient se contrôler les unes les autres.

La sécurité intérieure


Dans l’anarchie, soutient Olson, des bandits nomades ratissent le territoire, volant, pillant et tuant ceux qui résistent. Ils n’ont aucune raison de se retenir puisque ce que chaque chef de guerre ne vole pas, le bandit nomade suivant qui passera par là le volera à sa place. L’accumulation du capital (des instruments aratoires, par exemple) est donc impossible et le niveau de subsistance est tout ce que les victimes peuvent espérer.

Argument là encore supposant que :

  1. la violence étatique assure bien la sécurité (N’y-a-t-il donc pas de bandits nomades qui ratissent le territoire ?) ;
  2. la libre coordination des individus ne peut pas l’assurer.

Position pour le moins étonnante de la part de l’auteur du Droit de porter les armes, qui doit donc connaître l’incapacité de la police à assurer la sécurité partout et en tout temps, l’insécurité régnante actuellement, et l’impact décisif du rôle d’une population individuellement armée pour assurer la sécurité… Une grande partie de la sécurité est d’ailleurs déjà assurée par des sociétés de sécurité privée.

Il serait plus intéressant de se demander quelle est l’incitation des acteurs à assurer la sécurité, avec l’État et sans l’État. Dans une société sans État, on peut imaginer des systèmes d’assurance, où les entreprises de sécurité auraient un intérêt réel à ce que la sécurité soit garantie. L’État, en revanche, trouve tout son intérêt dans l’insécurité. En réalité, l’État mène vers une situation à la fois extrêmement répressive et non-garante de la sécurité courante, ce que certains auteurs ont appelé « l’anarcho-tyrannie« . Plus précisément, l’intérêt principal de l’État est non pas de garantir la sécurité, mais d’asseoir son pouvoir. Ainsi, la répression la plus féroce frappe les faux crimes, alors que les vrais crimes sont laissés impunis.

Nous pouvons aussi mentionner que le crime n’est pas nécessairement rentable. Les activités illégales les plus rentables ne sont pas le crime, mais les activités du marché noir, qui se font non seulement sans l’État, mais contre lui.

Homo homini lupus : l’argument hobbésien


Contrairement à ce que supposent John Locke et Robert Nozick, les gens ne respectent pas nécessairement les droits d’autrui ; sans État, ils se livrent plutôt à une « guerre de tous contre tous » à la Hobbes.

Il n’y a pas d’état de nature lockéen ni d’État nozickien, où la plupart des gens respectent la morale et renoncent spontanément à la violence.

Argument hobbésien classique. Mais la réponse libérale n’a jamais été de nier la nature humaine. Pierre Lemieux semble ici commettre un sophisme de l’homme de paille :

Je ne crois pas que la plupart des libéraux affirment que les gens respectent nécessairement les droits d’autrui. Ils affirment plutôt que :

  • la plupart des gens veulent une société où le droit d’autrui est respecté ;
  • la plupart des gens respectent le droit d’autrui lorsque c’est leur intérêt ;
  • le marché est une organisation où les gens ont intérêt à respecter les droits les uns des autres (jeu à somme positive) ;
  • l’État, en revanche, introduit justement une situation de guerre de tous contre tous : guerre pour les subventions, les privilèges, la répartition des dépenses publiques (jeu à somme négative).

La nature humaine ne rentre pas dans l’équation

Le postulat libéral est : que l’homme soit bon ou mauvais ne change strictement rien. Si l’homme est tel qu’il est, l’État le rend pire, s’il était pire, l’État le rendrait encore pire, et s’il était meilleur, l’État le rendrait toujours pire. Le système étatique pousse les pires au pouvoir (Friedrich Hayek, The Road to Serfdom, ch. 10), et l’État, justement, crée un contexte légal offrant de mauvaises incitations (moral hazard), et pousse à la guerre de tous contre tous : une société où tout le monde paie pour tout le monde, et où tout le monde en vient à haïr ceux qui utilisent les ressources ainsi collectivisées.

La beauté du marché est qu’il pousse des hommes égoïstes, qui ne partagent pas la même religion ou les mêmes valeurs, à échanger dans leur intérêt commun et donc à cohabiter pacifiquement plutôt que de se faire la guerre. C’est le principe de la main invisible qui date déjà d’Adam Smith. Le but n’est pas de postuler une société sans violence, mais d’avoir une société offrant les bonnes incitations, c’est-à-dire une société où le crime n’est rentable, et où un marché libre, non-réglementé, offre au contraire des opportunités bien plus intéressantes de s’enrichir honnêtement.

Les libéraux ne veulent pas un système où par magie tout le monde serait gentil ; ils veulent un système où la sécurité et le respect du Droit seraient mieux assurés par le marché qu’ils ne le sont aujourd’hui par l’État, et où, accessoirement, leur argent ne serait pas dilapidé à détruire la vie d’innocents à grands frais de police et de prisons.

L’interdiction du meurtre, de l’agression et du vol est dans l’intérêt de l’écrasante majorité de la population (sinon nous serions restés à l’état sauvage et n’aurions pas ce genre de discussions), et vraisemblablement même un voleur ou un meurtrier ne veulent pas être tués ou volés (critère d’universalité et d’unanimité ou quasi-unanimité auquel on reconnaît le vrai Droit).

Le principe de non-agression

Le « principe de non-agression » me fait penser au « principe de non-gravité ». Un monde sans agression est aussi souhaitable qu’un monde où on pourrait vaincre la pesanteur à volonté.

La gravité est une loi de la physique, de même il y a des lois de l’économie à peu près aussi inévitables (on peut ignorer la loi de la gravité et se faire mal en tombant, on peut aussi ignorer la loi de l’offre et de la demande et avoir des pénuries). Le principe de non-agression est un résumé du rejet libéral de la violence agressive.

C’est une position normative, qui exprime le souhait, non pas de vivre dans une société sans agression, mais de vivre dans une société où les agressions sont punies (ou empêchées, ou dédommagées), rien que les agressions (et non les faux crimes) et toutes les agressions (les vrais crimes impunis lorsqu’ils sont commis par des personnes en uniforme aussi).

Le libéralisme, faut-il le rappeler, est une philosophie du Droit, c’est-à-dire une théorie sur quels actes sont injustes (les agressions) et doivent être reconnus comme tels. Le libéralisme n’est pas un pacifisme, ni une théorie sur la nature humaine, ni une utopie.

Les bandits nomades de même que toute bande criminelle sont des États par définition. « État » et « violence » étant identiques, il s’ensuit que l’abolition de l’État supprimerait la violence par définition

De nouveau, un sophisme de l’homme de paille (Pierre Lemieux renvoie à un texte de Block, mais Block ne le dit nulle part dans le texte).

Ré-expliquons le donc une nouvelle fois :

Il ne s’agit pas de postuler la non-violence, mais de progresser vers une société où la violence agressive serait mieux (efficacité du marché), et plus universellement (plus d’immunité juridique pour les hommes de l’État), empêchée ou réprimée.

Ce que les libéraux reprochent à l’État, c’est d’une part de ne pas punir toutes les agressions (certains sont plus égaux que d’autres), et d’autre part de punir autre chose que des agressions (c’est-à-dire de commettre des agressions, des crimes, en prétendant punir des actes qui ne sont pas des crimes).

Conclusion


Pierre Lemieux n’est pas ignorant de la croissance de plus en plus sauvage de l’État ces 30 dernières années. Les déboires actuelles des social-démocraties, pour un libéral ou un économiste correctement formés, ne sont pas une surprise  mais la conséquence inévitable de ce que les auteurs libéraux ont compris, analysé et expliqué depuis au moins 150 ans (Bastiat, Molinari, puis les Autrichiens). Seule la théorie autrichienne permet de comprendre la crise actuelle, seul le libéralisme permet de comprendre les conséquences de plus en plus répressives et les politiques de plus en plus absurdes comme une conséquence inévitable de l’étatisme une fois adopté.

Plus que jamais, des cas comme la confiscation bancaire de Chypre, que les régimes les plus communistes n’auraient pas reniée, montrent la vraie nature de l’État et de ses impôts. Plus que jamais, l’instabilité monétaire actuelle montre que l’État n’est pas capable d’assurer la gestion de la monnaie. Plus que jamais, l’insécurité des pays d’Europe montre que l’État est incapable d’assurer la sécurité. Plus que jamais, la dérive répressive des États-Unis montre qu’un État, même doté d’une constitution libérale, ne peut pas s’auto-limiter et éviter de tendre vers la tyrannie.

Plus que jamais, surtout, le progrès technologique et social mène vers une société de plus en plus moderne, de plus en plus civilisée, et l’État et sa violence répressive, son règne par la force, apparaissent de plus en plus comme des institutions complètement dépassées, complètement inadaptées à une société de l’information moderne, mondialisée, ouverte et tolérante.

Plus que jamais, donc, le rôle des libéraux n’est pas de défendre l’État, mais de montrer l’opposition criante entre la société civile et l’État, entre la coopération volontaire (sous toutes ses formes) et la contrainte par la violence (sous toutes ses formes), entre la civilisation du marché et la dé-civilisation de l’État, entre l’ordre spontané des échanges et le chaos de la planification.

Plus que jamais, enfin, le rôle des libéraux est d’expliquer ces vérités, afin de s’assurer, justement, que lorsque les États s’effondreront, une alternative crédible sera développée et connue : la liberté.


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