Il faut libéraliser le marché de l’électricité (1)

L’Ukraine n’a été qu’un déclencheur sur le marché électrique désormais tellement administré qu’il a perdu sa flexibilité et sa capacité de réaction.

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Ampoule électricité (Crédits serguei_30, licence Creative Commons)

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Il faut libéraliser le marché de l’électricité (1)

Publié le 1 février 2023
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Un article de l’IREF

 

Avec la guerre en Ukraine et la rupture des approvisionnements en gaz russe, les prix de l’électricité ont flambé. Mais l’Ukraine n’a été qu’un déclencheur sur le marché électrique désormais si administré qu’il a perdu sa flexibilité et sa capacité de réaction. Après un état des lieux, ci-dessous, nous publierons le lundi 6 février une analyse de quelques voies et moyens pour remédier aux difficultés rencontrées.

 

État des lieux

Le marché électrique est compliqué à gérer parce que la demande électrique varie quotidiennement en fonction de paramètres incontrôlables, comme la température, et que ce produit n’est pas stockable.

L’offre est assurée par des sources très variées (thermiques, nucléaires, hydrauliques, éoliens, etc.) qui proposent à chaque instant leur électricité à un prix différent selon leurs facteurs de production. Certaines sources comme le gaz peuvent être disponibles très rapidement tandis que d’autres sont moins réactives, comme le nucléaire qui a besoin de plusieurs heures pour établir le cycle vapeur. Ici les coûts fixes sont de loin les plus importants, là ce sont les coûts variables.

 

L’électricité est un produit de première nécessité

Elle est indispensable pour tous les services industriels, professionnels ou domestiques.

Pour répondre à ce besoin, l’Europe a organisé un marché de gros de telle façon que chaque source de production propose en continu ses produits dont le prix est fixé au niveau du coût marginal du dernier des moyens de production classés par coût marginal croissant (ou merit order).

Par ailleurs, sur le marché court terme, un mécanisme de couplage de marché a été mis en place il y a une quinzaine d’années pour favoriser la meilleure disponibilité et les échanges au meilleur prix entre les pays au travers d’une étroite coordination entre différentes bourses d’électricité.

Enfin, en aval, a été encouragée une libre concurrence entre fournisseurs pour que les consommateurs finaux bénéficient des meilleurs prix de distribution. Des gestionnaires du réseau de transport, comme en France RTE, filiale d’EDF, veille à la rencontre à tout moment de l’offre et de la demande, le cas échéant en commerçant avec les réseaux étrangers via les nombreuses interconnections établies.

Sur le marché de gros, l’idée était que le prix de la dernière centrale permette aux autres fournisseurs de dégager des marges pour investir de façon à améliorer et augmenter leurs outils de production et tendre vers des prix plus bas en augmentant l’offre, contribuant ainsi à ce que le marché puisse se passer progressivement des centrales de production les plus onéreuses et les plus polluantes.

Sauf que cette vision angélique n’a pas fonctionné notamment à cause de la montée en puissance des énergies renouvelables (EnR) qui a déstabilisé le système pour diverses raisons.

Ces EnR intermittentes ont bénéficié de larges subventions publiques et de garanties de prix de vente qui ont empêché les marchés de délivrer les bons signaux prix. D’autant plus que ces énergies ont obtenu une priorité de délivrance de leur électricité sur les marchés pour s’assurer que leur production, intermittente et aléatoire, soit utilisée de manière optimale dans un souci écologique. Elles ont ainsi obligé à maintenir de nombreuses sources de production au gaz ou au charbon pour les suppléer et elles ont tout à la fois détruit les incitations à produire de manière plus économique et contribué à augmenter les prix.

 

Les pouvoirs publics sont intervenus à tous les niveaux

Parallèlement, l’électricité étant un élément de consommation très sensible, les pouvoirs publics sont intervenus à tous les niveaux de la production et de la distribution pour en gérer les prix et les moyens d’accès.

La Cour des comptes observe qu’en France ont été prévus, notamment avec la loi du 10 février 2000 relative à la modernisation et au développement du service public de l’électricité, une programmation pluriannuelle des investissements (PPI devenue PPE), des tarifs en obligation d’achat pour les énergies renouvelables (puis des compléments de rémunération organisés en guichet dans le cadre d’arrêtés tarifaires), un accès réglementé au réseau (TURPE) et ses principes de calcul (péréquation géographique, tarification « timbre poste »…), une compensation des surcoûts géographiques à l’approvisionnement (zones non interconnectées – ZNI)…

Sur le marché de détail, dès avant les aides et plafonds décidés en 2022, ont été mis en place des soutiens aux clients précaires (tarif social ou de première nécessité devenu chèque énergie) et des tarifs réglementés de vente (TRV, dont les tarifs bleus). Sur le marché de gros, des facilités ont été accordées aux fournisseurs alternatifs, en particulier dans le cadre du Virtuel Power Plants de la Commission européenne en 2001), puis depuis 2011, avec le régime de l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (ARENH) créé par la loi NOME qui permet aux fournisseurs alternatifs d’obtenir auprès d’EDF de l’électricité d’origine nucléaire à un prix fixe et imbattable, 42 €/MWh depuis 2012.

 

Un marché administré

L’Europe avait voulu instaurer des mécanismes de marché mais à force de contraintes administratives auxquelles il est soumis, le marché électrique n’est plus que l’ombre d’un marché.

L’Europe avait cru pouvoir instituer des règles pour que fonctionne un libre marché, mais dès le début se sont donc multipliées les entraves à la concurrence, le marché a été de plus en plus administré, en particulier en France où l’État, qui ne voulait pas laisser la main à d’autres, a transformé EDF en société anonyme de droit privé tout en continuant à détenir plus de 80 % de son capital et en lui imposant des contraintes diverses et variées en même temps qu’en la maintenant comme un quasi-monopole de fait. EDF assure près de 85 % de la production, suivie d’Engie (4 %).

La position dominante d’EDF lui permet de gérer elle-même ses pointes de fournitures en disposant de moyens de production ou d’effacement nécessaires à la sécurisation de l’alimentation du réseau. Mais à l’effet de garantir l’équilibre des offres et des demandes d’électricité à tout moment, tous les fournisseurs d’électricité sont tenus de s’approvisionner en garanties de capacités pour couvrir la consommation de l’ensemble de leurs clients en périodes de pointe de consommation nationale.

Ces garanties de capacité sont obtenues en investissant dans des moyens de production ou d’effacement ou auprès des exploitants de capacités. Elles font l’objet de règlements financiers incitatifs fixant des prix administrés et de référence des livraisons, ce qui est une atteinte de plus aux règles d’un libre marché. La gestion des pointes électriques est de plus en plus difficile à piloter au fur et à mesure que progressent les énergies renouvelables et volatiles. En témoigne le blackout électrique du Texas lors des grands froids du 14 au 19 février 2021, dû notamment à l’importance de l’éolien dans cet État américain pour couvrir la demande.

L’Europe avait voulu instaurer des mécanismes de marché mais à force de contraintes administratives auxquelles il est soumis, le marché électrique n’est plus que l’ombre d’un marché. Les acteurs y sont publics et privés, mais tous, du moins en France, sont comme des marionnettes qui dansent au pas convenu par le marionnettiste qu’orchestre l’État avec l’Europe. Il existe une sorte de collusion entre les fournisseurs privés et publics et les autorités publiques, une sorte de capitalisme ou plutôt d’étatisme de connivence qui protège les intérêts des entreprises sans égard pour les consommateurs quitte à rattraper partiellement les dommages créés en surimposant les profits de ces rentes pour financer des subventions aux consommateurs. L’État n’en est pas mécontent puisqu’il reste au centre du jeu et en contrôle toute la filière.

Mais cette opacité du marché est aussi sans doute une cause de ses dysfonctionnements en cas de difficultés comme la guerre d’Ukraine ou des vagues de froid ou de chaleur intenses. Alors comment y remédier ?

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  • Puisque le réseau de répartition de l’électricité sur le pays est centralisé (et on ne voit pas très bien comment faire autrement), forcément le semblant de concurrence imaginé avec ces sociétés de distribution ne peut aboutir qu’à du capitalisme de concurrence.
    La vraie concurrence ne peut exister qu’au niveau de la production, avec évidemment un tarif d’achat garanti puisque le réseau est centralisé.
    Eh bien alors … mais ça existe déjà, avec le rachat des énergies renouvelables aux particuliers, pourquoi cette critique alors que ça va dans le bon sens ? Ne vaudrait-il pas mieux préconiser de l’étendre à d’autres formes de production ?

    • « capitalisme de concurrence » : … de connivence

    • C’est bien cela le problème, le réseau centralisé.
      Alors qu’il faudrait de multiples producteurs-distributeurs libres et en concurrence, et chaque utilisateurs choisirait son fournisseurs suivant ses priorités (sécurité vs coût). Tant que l’on pense un réseau global européen, on va devant d’énorme problèmes.
      Laissons le marché faire, il s’adapte spontanément, avec des micro-incidents, mais pas de black out généralisé. Les gros consommateurs d’électricité auront alors peut-être intérêt à faire leur propre électricité.

    • Internet montre très bien comment on peut faire pour qu’un réseau ne soit pas centralisé.

      • Regardez le post ci-dessous de nanard, qui montre que le problème ne se situe pas au niveau de la conception du réseau, maillé ou non.

      • Vous avez raison mais ce n’est pas forcément une réussite sur tous les plans; il y a beaucoup de disfonctionnements à mon sens inévitables.
        Mais transposer cela à un réseau de production électrique de plus en plus vitale pour notre civilisation me parait très risqué et pas du tout une garantie de réussite.
        L’échec de la mise en (fausse) concurrence des fournisseurs d’électricité en France (certes fait de manière particulièrement absurdes) me parait de ce point de vue édifiant.

  • Ayant la « comprenette » difficile, la notion de marché de l’électricité me parait inadaptée en tous cas incomplète. L’électricité est « juste » une énergie mécanique. Quand on s’arrête de pédaler, il n’y a plus de courant, c’est le « défit » du distributeur RTE (par exemple) qui doit en permanence ajuster tension et fréquence à la « consommation », en tenant compte des sources diverses et de la demande « appelée » à l’instant T. Une fois « mélangés » les électrons sont à qui ? L’électron « poussé » dans le générateur d’un fournisseur arrive-t-il chez le consommateur ? Ben non, c’est une propagation d’un flux. Heureusement, chez le client, un compteur peut mesurer, quantifier celui-ci. Alors quel doit être le prix facturé ? d’une part le prix du transport via le réseau, qui « garanti » la qualité du flux et le producteur, et d’autre part, celui qui possède le générateur et qui connait à partir du relevé du compteur la consommation de son client donc ce qu’il a fourni en amont. On le constate, la distribution à grande échelle implique deux opérateurs, l’un en situation de monopole, (le distributeur) et le « fabriquant ». Ce qui pourrait être « simple » est traité par une bande de shadoks, technocrates (dont la devise est : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué). Je ne comprends toujours pas pourquoi l’Europe à inventé des fournisseurs qui ne fabriquent pas et ont le privilège d’acheter des prestations en dessous d’un prix qui est inférieur à ce qu’ils auraient produit. Quand en plus on mélange des choux et des carottes…(électricité et gaz), il y a forcément de l’eau dans le gaz. NB : nous avons tous sur nos factures d’électricité deux lignes : l’une pour financer la retraite des agents EDF et une autre pour 15% de la consommation pour le développement des ENR (mais aussi pour le raccordement de territoires isolés) alors que les ENR ne représentent que moins de 10% de la production… cherchez l’erreur

    • La loi NOME est une abomination. Bien plus encore que le marché de gros de l’électricité.
      On a créé une fausse concurrence en s’imaginant qu’elle allait devenir vraie.
      Quand on a libéralisé les télécoms, à côté de FT, sont nés de vrais opérateurs, qui avaient leur propre réseau. Et aussi, marginalement, des MVNO.
      Cela n’a pas été le cas pour l’électricité – au moins en France.
      Personne ne s’est mis à construire ses propres centrales.
      On n’a eu affaire qu’à des « MVNO ».

  • Trop de corruption sur le marché de l’énergie… Insoluble pour l’usager, même les états…
    C’est classique dans les pays du tiers monde, les pauvres et nous sommes de plus en plus pauvre.. Macron, sérieux, il n’est pas encore en taule ?

  • D’ordinaire, dans un marché, tout le monde tente de s’aligner, pour survivre, sur les prix les plus bas.
    D’ordinaire, dans un marché, on n’oblige pas Machin à revendre ses produits à prix coûtant à son concurrent Truc – imaginez qu’on oblige Carouf à vendre, sans marge, ses boîtes de conserve au petit épicier du centre-ville !
    D’ordinaire, dans un marché, on n’y met pas que des invendus.
    Le marché de l’électricité, ce n’est même du canada-dry de marché. Ça n’est pas un marché du tout.
    Et je crains que ça ne puisse jamais être un.

  • « L’État n’en est pas mécontent puisqu’il reste au centre du jeu et en contrôle toute la filière. »

    c’est bien le problème et dans tous les domaines !

  • L’énergie électrique est un secteur capital pour notre économie ; on ne peut pas la laisser aux mains d’un marché mercantile, fusse t’il d’inspiration politique européenne. Pour nous qui ne possédons pas d’autres ressources propres, l’énergie nucléaire mise place par Pompidou et Giscard, suite au choc pétrolier de 1973, est la seule énergie à même de favoriser le bon fonctionnement de notre économie. Les décideurs « bons à rien » des années 90/2000, englués dans leur idée européenne n’ont rien compris ; eux qui se tirent en permanence des balles dans le pied, depuis 20 ans dans ce domaine. Jamais on aurait dû mettre en route un tel système, surtout pas au prétexte de libre concurrence, faux prétexte d’ailleurs imposé par l’Allemagne qui a fait le mauvais choix énergétique, très couteux pour ses entreprises et ses contribuables. Nos décideurs se sont alignés lâchement, pour ne pas déplaire à la Germany et aux lobbys du renouvelable bien aidés par les lobbys « verts », et leur pseudo lutte contre le CO2, qui n’aboutira pas grand-chose dans l’évolution climatique.
    Comment comprendre de tels tarifs proposés aujourd’hui, par des sociétés alternatives, des transitaires qui ne produisent rien, et qui se gavent de revenus de pure spéculations, alors que le KW issu notre production nucléaire n’a pas de nouvelles contraintes à supporter. CELA NE PEUT PLUS DURER ; si l’Europe ne modifie pas sensiblement ce marché, spéculatif plus favorable à la finance qu’aux citoyens, elle n’a plus de raison d’être. Cette Europe-là, elle me sort par les cheveux , je n’en veux plus.

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