Souveraineté industrielle et technologique : l’Europe a-t-elle la bonne méthode ?

L’Europe – et singulièrement la France – ne donnera jamais naissance à des champions de la « tech » tant que les délais et les coûts des restructurations seront aussi importants.

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Souveraineté industrielle et technologique : l’Europe a-t-elle la bonne méthode ?

Publié le 22 janvier 2023
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Par Philbert Carbon.
Un article de l’IREF France

C’est sous cet intitulé alléchant que s’est tenue, le 10 janvier 2023, une soirée-débat à l’initiative de La Fabrique de l’industrie, le think tank de l’Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM).

Pour commencer, arrêtons-nous sur le mot « souveraineté » qui a bien besoin d’être défini. Le co-président de La Fabrique de l’industrie, Pierre-André de Chalendar, par ailleurs président du groupe Saint-Gobain, rappela que souveraineté ne veut pas dire indépendance ni autarcie. La souveraineté, comme l’indique une note du think tank, « consiste à ne pas dépendre de la bienveillance d’autrui pour satisfaire certains besoins et à pouvoir agir sans être soumis à la volonté d’un autre État ou d’une entreprise ».

Le mot est apparu récemment dans l’actualité à la faveur de la pandémie de covid et de la guerre en Ukraine. C’est en effet lors de ces crises – qui ne sont pas terminées – que beaucoup de Français ont pris conscience que nous étions dangereusement dépendants de l’étranger pour un grand nombre de produits, du fait notamment de la désindustrialisation de notre pays.

 

Les politiques européennes contribuent à la perte de souveraineté

Ce soir-là la représentante de la Commission européenne, Astrid Cousin, assura l’auditoire que la politique de l’institution consistait à construire un marché intérieur – qui a fêté bien discrètement son 30e anniversaire le 1er janvier – « fort et résilient ». Mme Cousin détailla alors l’arsenal déployé pour ce faire par la DG Concurrence à laquelle elle est rattachée : révision des règles pour favoriser les transitions écologiques et numériques ; lutte contre les abus de position dominante ; contrôle des subventions des pays tiers, etc. Elle mit également en avant les milliards d’euros d’aides arrosant le continent : programme de financement de l’innovation ; chips act pour remédier aux pénuries de semi-conducteurs ; subventions en réponse à l’IRA (inflation reduction act) annoncé par Joe Biden ; etc.

C’est peu dire que Mme Cousin n’a pas vraiment convaincu la salle ni les autres orateurs. Ceux-ci – de Marie-Claire Cailletaud de la CGT aux co-présidents de La Fabrique de l’industrie, Pierre-André de Chalendar et Louis Gallois – se sont évertués à rappeler combien la Commission européenne pouvait mettre des bâtons dans les roues des entreprises.

On peut citer, par exemple, une politique énergétique qui a découragé les investissements et qui aboutit à une explosion des prix et à une dépendance accrue de l’étranger. Ou la « taxonomie verte » qui exclut, on se demande bien pourquoi, l’hydrogène produit à partir du nucléaire. Et quand l’Union européenne réagit, c’est, comme l’ont souligné plusieurs intervenants, petitement et à retardement. Ainsi, souhaite-t-elle favoriser l’implantation de gigafactories de batteries électriques mais elle oublie que les machines pour fabriquer ces batteries viennent toutes d’Asie et que celles qui nous arrivent ne sont pas de la dernière génération ! Pour longtemps encore dans ce domaine, quoi qu’on en dise, l’Europe restera à la remorque des leaders mondiaux. Comme elle l’est dans le voltaïque où 8 des 10 premiers fabricants mondiaux sont asiatiques. Et que dire dans le domaine du numérique, sinon, comme l’ancien commissaire général à l’investissement Louis Gallois, que l’Europe est « une colonie des États-Unis » ?

Et que dire de la politique anti-concentration qui, au nom d’une conception erronée de la concurrence, empêche la naissance de champions européens ? N’est-ce pas, par exemple, Bruxelles qui a interdit la fusion Alstom-Siemens ?

 

Les politiques françaises accroissent le problème

Il serait cependant abusif de mettre toutes les difficultés de l’industrie française sur le dos de l’Europe. Les politiques françaises ont également leur part de responsabilité.

Comme l’indiquait un article de La Tribune il y a quelques mois, « La France [est le] seul pays à s’enfoncer dans un déficit commercial abyssal avec ses partenaires de l’UE ».

Sur le plan mondial, en 2021 nous avons connu le pire déficit commercial de notre histoire (109,7 milliards d’euros), alors que l’Allemagne a eu un solde positif de 178,4 milliards d’euros, les Pays-Bas de 66,1 milliards, l’Italie de 44,2 milliards, la Belgique de 29,6 milliards. Ici, ce n’est donc pas l’UE qui est un obstacle.

Autre exemple donné par Sarah Guillou de l’OFCE : ces dernières années la France a investi plus d’argent public que l’Allemagne et le Royaume-Uni dans l’intelligence artificielle mais elle a déposé moins de brevets que ces pays. Ici non plus, ce n’est pas l’UE qui est à blâmer.

Il est indéniable qu’en étant championne de la pression fiscale et en renchérissant constamment sur la réglementation européenne, la France tue son industrie et plus largement ses entreprises et ses emplois. En creusant ses déficits et en alourdissant chaque jour la charge de sa dette, elle obère son avenir.

 

Quelles solutions ?

Pour sortir de cette impasse, les solutions sont multiples et l’IREF en a déjà proposé de nombreuses.

Ce qui est certain, c’est qu’elles ne consistent pas à augmenter les investissements publics comme l’a réclamé Louis Gallois, énarque et ancien fonctionnaire comme son compère Pierre-André de Chalendar, tous deux éminents représentants de ce « capitalisme de connivence » qui est probablement une des causes de nos problèmes.

En effet, nous sommes persuadés que l’argent public (via la BPI par exemple) n’aboutit qu’à du mal investissement. Comme l’a précisé Olivier Coste, entrepreneur et ancien conseiller de Lionel Jospin à Matignon, l’investissement privé en R&D dans ce que l’on appelle la « tech » est cinq fois moindre en Europe (40 milliards en 2020) qu’aux États-Unis (200 milliards). Et si les États-Unis mettent autant d’argent privé dans la « tech », c’est parce qu’ils ont des leaders mondiaux (les fameux Gafam tant honnis chez nous) qui peuvent investir.

Si ces Gafam sont nés aux États-Unis, ce n’est pas un hasard. Comme a tenté de le faire comprendre Olivier Coste à un auditoire quelque peu sceptique, c’est notamment « parce que les entreprises y embauchent rapidement, quitte à devoir licencier rapidement ». En Europe, a-t-il ajouté, les entreprises n’osent pas embaucher sur des projets risqués, qui donc ne démarrent pas.

Il est vrai qu’aux États-Unis, « une réduction d’effectifs de centaines ou de milliers d’emplois peut être réalisée en quelques semaines. Le coût total pour l’entreprise se chiffre en semaines de salaires, autour de 20 000 dollars par personne » pour des individus qualifiés de la « tech ». En France, une telle opération dans une grande entreprise peut durer un an et coûter 200 000 euros par personne. En Allemagne, c’est pire, affirme Olivier Coste : 18 mois et 250 000 euros par personne.

Or, les marchés de la « tech » évoluent très vite, à la hausse comme à la baisse. Les entreprises doivent par conséquent pouvoir adapter rapidement leurs effectifs. Elles peuvent le faire aux États-Unis – mais aussi en Inde ou en Chine –, pas en Europe où les coûts des restructurations sont, en plus, exorbitants. C’est ainsi qu’une décision d’investissement dans la « tech », par nature risquée (le taux de succès est de l’ordre de 20 %), devient déraisonnable en Europe du fait des coûts de restructuration.

Par conséquent, l’Europe – et singulièrement la France – ne donnera jamais naissance à des champions de la « tech » tant que les délais et les coûts des restructurations seront aussi importants.

Entendre un ancien conseiller d’un Premier ministre socialiste affirmer qu’il faut s’attaquer au droit du travail, n’était pas le moins intéressant de cette soirée-débat.

Sur le web

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  • La France hérite des « trente glorieuses », période de nostalgie pour certains, mais qui était en fait une forme de communisme où les grandes entreprises étaient nationalisées (charbonnage, acier etc…même construction automobile : Renault) financée d’une part par une « recette » basée sur la revente de pétrole et aussi par une inflation qui permettait de « rembourser » les déficits… Autour des grandes industries étatiques gravitaient les petites entreprises qui servaient les marchés induits par l’état. Nous avions en fait une économie hybride dite « libérale » mais fortement étatisée dans ses fondements, qui a permis aux dirigeants de nous faire croire à la « puissance économique » de notre pays. La crise pétrolière a sonné un début de fin de l’économie préservée du monde extérieur, et nous a exposé à la mondialisation qui a toujours existé. La spirale inflationniste a aggravé notre situation vis à vis du reste du monde avec un décalage de niveau de valeurs en créant une concurrence forte. Les mauvaises habitudes de fuite en avant pour des raisons démagogiques, essentiellement, perdurent (on le voit avec le « quoiqu’il en coûte »). L’ENA, création d’après guerre pour structurer le pays est devenue la référence en matière de réglementation administrative…. alors qu’elle ne devait servir qu’à administrer le pays. Cet héritage est toujours présent dans nos habitudes, on entend souvent « avantages acquis » par exemple … mais à qui ? Alors comment vouloir industrialiser un pays marqué par des réflexes de protection et une réglementation toujours plus intrusive ?

  • Mais il n’y a aucune solution en France pour sortir de l’impasse ! D’ailleurs Mitterrand l’avait déjà dit pour le chômage : « on a tout essayé ! « . Quel politicien possède le référentiel permettant de sortir de l’impasse dans laquelle se trouve la France ?
    Aucun ; sinon il perd son job au bout de 5 ans.
    Qui va diviser par 2 le nombre d’élus et de fonctionnaires ?
    Qui va initier la retraite par capitalisation ?
    Qui va reformer l’éducation, la santé, la justice, l’immigration, l’énergie, l’agriculture, etc ?
    Qui va diminuer les aides sociales pour obliger les citoyens à travailler ou les motiver à améliorer leurs conditions de vie par eux même ?
    Qui va baisser drastiquement les prélèvements sociaux ?
    Qui va commencer à rembourser la colossale dette que vont payer nos enfants ? ….
    Il n’y a qu’une personne qui peut faire cela. Elle s’appelle personne.
    Énoncer des solutions pour sortir la France de sa médiocrité est inutile : ces solutions sont connues depuis très longtemps de tous et de nos politiciens. Mais aucun n’a le courage de les appliquer : « après moi, le déluge ».

    • Alors, oui, tout à fait, mais ces mesures à défaut de vrais solutions économiques permettent d’acheter une « paix sociale » en interne, en attendant que les autres pays qui sont « en voie de développement », en fait en « rattrapage » par rapport à notre fuite en avant des années 55-90 (augmentation des prix) arrivent à un niveau identique au notre. Il faudra plusieurs décennies… et pendant ce temps nous « dégringolons »… Pour l’instant nous n’avons pas de courageux aux manettes malgré les solutions qui sont connues, mais rejetées idéologiquement.

  • Tant qu’on est pieds et mains liées avec les usa….. C’est un gag.

  • Je cite souvent cet exemple pour montrer à quel point on est à côté de la plaque : la France est le premier marché européen de la moto et nous n’avons aucun constructeur hexagonal.
    Je laisse au lecteur de se faire une idée sur le pourquoi précis.

    • Dans très peu de temps Renault va disparaître puisque la société a cédé aux exigences de Nissan pour devenir un nain au lieu de fusionner.
      Grâce à nos amis allemands, il n’y a plus d’industrie de chars lourds, de fusils militaires et bientôt d’hélicoptères et d’industrie nucléaire. Et en dernier ressort, avec le programme SCAF, il n’y aura plus d’industrie d’avion militaire.

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