La ligne SNCF Paris-Limoges et la limite d’une éthique militante du changement

Le militantisme s’avère le plus souvent contre-productif. C’est ce qu’illustre les déboires de la ligne de train Paris-Limoges.

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La ligne SNCF Paris-Limoges et la limite d’une éthique militante du changement

Publié le 11 décembre 2022
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Les grands défis de transformation du monde continuent de poser la question de savoir comment ils peuvent être relevés.

Ceux qui ont principalement voix au chapitre de nos jours sont les militants qui nous interpellent sur les enjeux et qui influencent la prise de décisions importantes. Pourtant le militantisme, parce qu’il est principalement incantatoire et peu soucieux des conséquences de ces décisions, se révèle le plus souvent contre-productif.

C’est ce qu’illustre les déboires de la ligne de train Paris-Limoges.

La lettre est cinglante. Elle est signée par Benoît Coquart, PDG de Legrand, géant mondial de l’équipement électrique et elle est adressée à la direction de la SNCF. Dans celle-ci, M. Coquart fait part très directement de sa surprise et de son exaspération face aux changements intervenus sur la ligne entre Paris et Limoges, où l’entreprise est basée, sans aucune concertation, qui s’ajoutent aux dysfonctionnements et retards fréquents. Il s’interroge ouvertement sur la possibilité pour son entreprise de rester à Limoges. L’enjeu est de taille : avec Michelin, elle est en effet l’une des rares entreprises du CAC40 à être basée en province.

Cette lettre est importante et pas seulement parce que Legrand est une entreprise d’habitude connue pour sa discrétion mais parce qu’elle met en lumière les limites d’un discours politique militant dominant ces dernières années.

 

Le naufrage des transports en commun, désastre écologique

C’est avéré, le système de transport en commun en France se dégrade à tous les étages.

Dans sa lettre, le PDG de Legrand évoque les nombreux dysfonctionnements de la ligne Paris-Limoges (trains annulés, retards, modifications d’horaires sans concertation). Chacun d’entre nous peut évoquer les mêmes problèmes sur sa ligne de choix.

À l’heure où j’écris ces lignes, la circulation est suspendue pour deux heures sur la ligne R (Paris-Montargis) suite à une panne de train. Sur cette ligne, comme sur tant d’autres, les problèmes sont récurrents. On le sait, le coût induit est considérable : outre le stress pour les voyageurs, ceux-ci sont de plus en plus amenés à partir plus tôt et donc à perdre du temps pour se prémunir contre un retard ou une annulation.

Les problèmes des lignes de RER et de celles du métro parisien sont connus et font régulièrement la Une des journaux. Les voyageurs sont exaspérés. On n’ose même pas évoquer ceux des lignes de bus, englués dans l’immobilisme du trafic parisien qui ne doit rien aux voitures et tout aux choix municipaux.

Et le problème n’est pas limité à Paris.

Je fais partie de ceux qui essaient le plus possible de prendre les transports en commun. La semaine dernière en arrivant à Lyon, je voulais prendre le bus C6 qui relie la gare de Part-Dieu au campus de l’emlyon. Mon train arrive à 9 h 55 et l’application m’indique que le prochain bus est à 10 h 02.

Parfait me dis-je ! Sauf qu’arrivé à l’arrêt, le système d’information m’indique qu’en fait le prochain bus sera à 10 h 20. L’application donne donc des informations incorrectes. Mais surtout, j’ai déjà 20 minutes de retard. Puis arrive 10 h 20 et toujours pas de bus. Le système indique « à l’approche » pendant dix bonnes minutes. Le bus arrivera finalement à 10 h 29. Alors que j’avais pris de la marge, j’arriverai donc à mon rendez-vous avec seulement une petite minute d’avance ; pas le temps de préparer. La prochaine fois ? Je prendrai un taxi bien sûr.

Autour de moi, de telles anecdotes se multiplient. Chacun en a vécu. On pourrait en écrire des pages et des pages.

 

Quand on se paie de mots

Comment expliquer cette incurie généralisée alors qu’on sait qu’il n’y aura pas de « transition écologique » sans un réseau de transport en commun efficace ?

C’est que nous vivons dans un monde où les paroles comptent davantage que les actes. On se paie de mots, on multiplie les slogans et les mesures symboliques, on interdit plus qu’on ne construit ou qu’on ne répare. Pourquoi ? Parce que c’est facile et que ça rapporte davantage en termes de prestige social.

Le sociologue américain Saul Alinsky, très engagé dans la lutte pour les droits civiques à partir des années 1930, estimait il y a cinquante ans que le premier devoir de celui qui veut vraiment changer le monde est d’accepter la réalité aussi déplaisante soit-elle.

Il écrivait :

« En tant qu’organisateur, je pars de là où le monde est, tel qu’il est, et non tel que je le voudrais. Que nous acceptions le monde tel qu’il est n’affaiblit en rien notre désir de le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être — il est nécessaire de commencer là où le monde est si nous voulons le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être. Cela signifie travailler dans le système. »

De façon très intéressante, on retrouve cette idée de plonger dans le réel dans la posture entrepreneuriale de l’effectuation, décrite par la chercheuse Saras Sarasvathy.

À trente ans d’écart, le sociologue de gauche et l’entrepreneuse capitaliste disent la même chose : si vous voulez changer le monde, plongez dans la réalité, ne vous payez pas de mots et ne faites de leçon de morale à personne.

Alinsky distinguait ainsi deux types d’activistes : ceux qui veulent se donner bonne conscience (en gros, les militants) et ceux qui veulent vraiment changer le monde (en gros, les politiques).

On retrouve cette distinction faite il y a un siècle déjà par un autre sociologue, Max Weber, qui distinguait entre deux éthiques : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

Dans Le savant et le politique, il écrivait ainsi :

« Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. »

Or, depuis quelques années, le politique est devenu un militant.

Les décisions se succèdent qui ignorent volontairement les conséquences de ses décisions. On ferme les centrales nucléaires au nom de l’écologie en ignorant, ou feignant d’ignorer que pour l’instant rien ne peut les remplacer, sauf peut-être du charbon qui est une catastrophe écologique. La pureté évangélique est fièrement affichée, cela semble suffire au militant, et les conséquences sont catastrophiques, ce dont il se fiche. La catastrophe énergétique que nous vivons actuellement devrait constituer une leçon de chose, au sens du principe éducatif consistant à partir d’un objet concret pour faire acquérir à l’élève une idée abstraite.

Or le politique-militant fait tout le contraire : il part d’une idée abstraite et veut plier le réel à sa volonté.

Il ne s’agit pas de dire que la solution aux dysfonctionnements du réseau de transport en commun est simple. C’est même tout le contraire. Aux slogans simplistes, il faut substituer un véritable investissement dans la complexité de la situation. Mais ça nécessite du travail. Ce n’est pas vendeur sur BFM. Ce n’est pas glamour et ça n’augmente pas votre compte de vertu. La transformation du monde est un travail de longue haleine sur la réalité du terrain, pas un exercice de comm.

 

Nécessité de deux renversements importants

Les errements récents illustrés par la lettre de Legrand appellent à deux renversements importants.

Le premier, inspiré de Max Weber, est que le politique doit revenir à une éthique de responsabilité, ne prenant pas de décision sans que les conséquences de celle-ci soient étudiées avec soin.

Le second, inspiré de Saul Alinsky et de la posture entrepreneuriale, est d’abandonner une posture idéaliste incantatoire pour un investissement sincère et concret dans la réalité complexe du monde.

Sans ces deux renversements, les catastrophes se succéderont et les conséquences, notamment sociales et politiques, seront considérables.

Sur le web

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  • Le nouveau slogan de la SNCF :
    – A nous de vous faire préférer la bagnole !

    • C’était nouveau vers 1995 comme blague, aujourd’hui, c’est un peu éculé. Surtout, ce type de slogan reflète bien la nature du problème : il y a toujours des multitudes de gens à vouloir dicter leur conduite aux voyageurs, et jamais personne pour s’enquérir de leurs besoins et essayer de les satisfaire.

      • Je n’en fais pas partie.
        J’ai la chance de ne pas dépendre du train, du bus, du métro, de l’avion pour mes déplacements.
        J’ai la chance d’aimer la voiture, la moto, tout ce qui a un moteur et que je peux conduire moi-même.
        Mon seul besoin est qu’on me laisse en disposer à ma guise. On s’en éloigne chaque jour.
        Avant je prenais plaisir à conduire mes véhicules.
        Aujourd’hui, face à la commination du politique, en même temps qu’à son impuissance à réussir ce qu’il veut m’imposer, j’y prends un MALIN plaisir.

  • La France est confrontée simultanément a deux problèmes principaux: Une invasion Migratoire ciblée et une infestation Ecolo extrêmement ramifiée.
    Hors, La question que se pose tout politique est « comment me faire réélire ?  »
    Naturellement, c’est en servant de marche pied au « Militants » les plus violents de tous poils.
    CQFD.

    • Un HS, désolé.
      C’est « OR, la question… ». Je me permets de vos corriger car vous n’êtes pas le seul, loin de là, à commettre la faute. A se demander si l’EN se soucie encore de l’orthographe.

      • H.S. pour « Or Sujet »?

      • Je ne cherche a me dédouaner de ces frappes phonétique qui peuvent vous gêner, c’est difficile a comprendre , mais je connais parfaitement ces deux mots, leur sens, et je ne les confonds pas. Si mon post avait été écrit par un autre il est probable que j’aurai remarqué la Faute, pas certain car je lis souvent de façon trés superficielle a priori , pour faire des tris. On est pas tous fait pareil, et on n’est pas tous dans le même état de santé.

  • Vous n’y comprenez rien cher Monsieur. Tout ça, c’est parce que les chemineaux sont mal payés, sont obligés de faire 35 heures de présence par semaine et sont épuisés lorsqu’ils prennent leur retraite à 52 ans. Moi, je fais confiance à notre gouvernement : depuis 30 ans, sa priorité est l’amélioration de l’entreprise. D’ailleurs sa dette pour cela est de 50 milliards d’euros. Et pour améliorer les RER et autres lignes comme Paris-limoges, le gouvernement a décidé de lancer le chantier de la ligne LGV Marseille-Nice. Sa préoccupation est avant tout l’usager de tous les jours ; n’en doutez pas !

    • Seriez-vous en train de dire que la ligne Marseille-Nice n’apportera rien aux usagers du quotidien ? Et pourtant si, car la ligne actuelle est surchargée. Les TGV circulent sur les mêmes voies que les trains des usagers quotidiens, car eh bien il n’y a qu’une voie… ce qui ajoute du trafic au trafic et augmente le risque de perturbations. D’ailleurs cette ligne est la championne nationale des retards. Or elle est énormément fréquentée, la plus chargée de l’hexagone selon la SNCF.
      Donc la LGV Marseille-Nice n’apportera effectivement rien aux usagers de tous les jours de région parisienne comme vous vouliez certainement le dire, mais énormément à ceux de PACA.

      • Mise en service prévue pour 2040, donc 2050 en étant réaliste. Et de toute façon, en grève le jour où vous voudrez lea prendre, si vous n’êtes pas rangée des voitures d’ici là, parce qu’une ligne très fréquentée est l’idéal à bloquer pour faire aboutir les revendications des cheminots. En attendant, sur les lignes existantes, la ponctualité est un souvenir réservé aux plus anciens, et les trajets prennent 20 à 30% de plus qu’il y a 30 ans, les correspondances sont aléatoires, si vous ratez votre tgv, vous devez repayer pour un ter, et pour aller de chez vous à la gare, il faut 1 heure de plus, garer votre voiture à la périphérie et louer un vélo (et vous changer à l’arrivée). Quand avez-vous vu un ministre utiliser le train pour un déplacement officiel pour la dernière fois ?

      • Mise en service prévue pour 2040, donc 2050 en étant réaliste. Et de toute façon, en grève le jour où vous voudrez lea prendre, si vous n’êtes pas rangée des voitures d’ici là, parce qu’une ligne très fréquentée est l’idéal à bloquer pour faire aboutir les revendications des cheminots. En attendant, sur les lignes existantes, la ponctualité est un souvenir réservé aux plus anciens, et les trajets prennent 20 à 30% de plus qu’il y a 30 ans, les correspondances sont aléatoires, si vous ratez votre tgv, vous devez repayer pour un ter, et pour aller de chez vous à la gare, il faut 1 heure de plus, garer votre voiture à la périphérie et louer un vélo (et vous changer à l’arrivée). Quand avez-vous vu un ministre utiliser le train pour un déplacement officiel pour la dernière fois ?

  • Votre article est lumineux de vérité et de réalisme. Merci.

  • La stratégie de la SNCF a été dirigée de 2002 à 2007 par notre première ministre, et elle commence naturellement à porter ses fruits. Toutefois, en attendant son plein effet et pour encourager à prendre le train, un chèque de 100€ sera versé aux voyageurs qui en feront la demande et dont le revenu imposable ne dépasse pas 2022€ pour une personne seule (2023 pour une personne ayant élevé un enfant), sur présentation de la carte d’électeur et après vérification des résultats de la circonscription. Bien évidemment, les étrangers en situation irrégulière, puisqu’ils ne disposent pas de carte d’électeur, seront dispensés de devoir présenter quelque justificatif que ce soit.

  • Et sur les ondes, nous pouvons entendre : « Pour les trajets courts et du quotidien, privilégiez les transports en commun. » Transports surbondés, aléatoires, sales, décorés, et propices à la commission d’actes délictueux voire criminels. Le top de la crème de ce que peut offrir, moyennant argent comptant ET l’argent public, le fleuron de la France.

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