Immigration : ni diaboliser, ni idéaliser

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Le mot « immigration » empoisonne la politique française et européenne. L’objet de cet article est donc d’essayer de casser les bulles médiatiques de ceux qui angélisent et de ceux qui diabolisent.

Par Yves Montenay.

« Je suis leur chef, donc je les suis ». Cette formule ironique s’applique malheureusement à la plupart des responsables élus. Mais c’est très difficile lorsqu’il y a deux tribus opposées, comme c’est le cas pour l’immigration afghane et pour l’immigration en général.

Les Afghans vont-ils déferler sur l’Europe ?

Pourtant, l’immigration afghane n’est pas un gros problème démographiquement parlant : aujourd’hui on parle de quelques centaines de réfugiés au sens plein du terme (c’est-à-dire menacés de mort pour avoir travaillé pour la France), et peut-être de 1000 ou 2000 personnes dans des situations plus ou moins similaires. Ce n’est rien par rapport à 67 millions d’habitants et à plus de 200 000 entrées migratoires brutes annuelles en France.

Mais on nous dit : « des masses d’Afghans bien plus importantes vont fuir le pays et iront vers l’Europe, alors que nous ne voulons plus d’immigrants ». C’est ce que disent les dirigeants grecs et une bonne part des électeurs européens.

Je suis un peu sceptique, l’Afghanistan étant surtout peuplé de paysans grattant la terre dans des vallées étroites et peu accessibles. Et plus de 100 000 urbains plus ou moins occidentalisés ont déjà été évacués pour aller probablement en grande partie aux États-Unis.

L’important n’est donc pas le mot « Afghanistan », mais le mot « immigration ». Il empoisonne la politique française et européenne.

Je n’ai pas la prétention de faire changer d’opinion les partisans et les opposants à l’immigration. C’est probablement impossible, mais si je pouvais ramener cette question sur un terrain concret et saper les fantasmes opposés, ce serait déjà un progrès.

L’objet de cet article est donc d’essayer de casser les bulles médiatiques dans lesquelles sont à mon avis prisonnières ces deux tribus, celle qui angélise comme celle qui diabolise. Cela pour faire face aux vrais problèmes

La bulle angélisant l’immigration

Cette bulle comprend deux mouvements totalement différents, les charitables et les politiques. Je dis « charitables » et non « humanitaires », ce terme étant repris par des courants politiques variés.

Côté « charitables », on trouve une foule de particuliers et d’associations qui se dévouent à accueillir, intégrer, former à la langue française ou à un métier les nouveaux arrivants, ou des enfants à problèmes de la deuxième génération.

Il s’agit d’associations religieuses, comme le Secours catholique, ou laïques comme la Cimade. Ceux qui pensent que les migrants ou leurs enfants sont des délinquants en puissance ou en activité devraient contacter ces organisations, et ils auraient 1000 exemples d’efforts et de succès d’intégration.

Les réseaux catholiques et autres sont très impliqués dans l’accueil  des migrants.

L’assassinat du père Maire a été l’occasion pour Le Figaro du 14 août 2021 d’évoquer la mission d’accueil que les catholiques exercent en France tout simplement via leur paroisse, ou outre les bénévoles du Secours catholique, via la communauté des Montfortains, la communauté San’Egidio…

Il y aurait 3000 demandeurs d’asile accueillis dans les réseaux de l’hébergement citoyen chrétien ou non. L’article cite des exemples de réussite d’intégration grâce à ces réseaux.

C’est massif en Allemagne où les efforts d’accueil individuel, religieux, associatifs, et officiels ont été considérables, notamment pour l’accueil de la vague migratoire syrienne de 2015. C’est bien entendu extrêmement positif, mais mal connu : comme dit l’adage, on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure.

Tout autre est le comportement des politiques, dont les islamo-gauchistes.

Deux mots sur ce dernier terme pour commencer : quand notre ministre de l’Enseignement supérieur les a dénoncés comme détournant les fonds publics, et pour commencer leurs salaires, à des fins d’agitation politique, la réponse a été : « il n’y a pas de définition scientifique de l’islamo-gauchisme ». Je laisse les universitaires gloser sur ce point, et me borne à constater, comme beaucoup de Français, que de son propre aveu cette mouvance instrumentalise l’immigration pour casser la société actuelle qualifiée de libérale, capitaliste, vivant de l’acquis colonial et j’en passe. Pour cela on utilise une victimisation des intéressés, musulmans surtout.

Une autre face de la même idéologie est d’affirmer que toute assimilation est une atteinte à la culture d’origine, et donc une agression. C’est ignorer ce qu’est concrètement le processus d’assimilation qui s’étale sur plusieurs générations et se fait sans contrainte.

C’est surtout pousser délibérément au multiculturalisme, dont le cas libanais est un exemple extrême : chaque individu est rattaché à une communauté qui a ses propres lois. On voit où cela a conduit le Liban, mais va dans le sens recherché d’une déstructuration de la société… qui mènera bien entendu à un « avenir radieux » sous un nouveau système.

À l’opposé idéologique, certains libéraux militent pour une liberté totale, y compris celles des migrations. Je n’entrerai pas ici dans les débats entre libéraux sur ce sujet.

Passons maintenant aux opposants à l’immigration.

La bulle diabolisant l’immigration

La première façon d’effrayer les lecteurs de cette bulle est d’utiliser le terme « immigration » dans un sens négatif loin du sens neutre officiel, c’est-à-dire le nombre de personnes nées à l’étranger entrant en France.

Pour obtenir des chiffres effrayants, on parle non pas des entrants, mais de l’ensemble des immigrants et de leurs descendants.

Or ce total comprend des personnes qui ne peuvent être additionnées les unes aux autres. Pourquoi intégrer dans un terme utilisé négativement le personnel hospitalier dont nous avons grand besoin, de la femme de ménage au médecin-chef, et qui se dévouent pour les malades au détriment de leur sommeil et de leurs vacances ? De même pour les nombreux informaticiens asiatiques ou africains indispensables à la marche de notre société

La deuxième façon d’effrayer les lecteurs est de répéter des chiffres biaisés ou mal interprétés.

Voici quelques exemples récents.

Une étude de l’INSEE d’avril 2021 fait un tabac sur les réseaux sociaux. Les commentateurs insistent sur le fait qu’entre 2017 et 2018, la population française a augmenté de 317 000 personnes, dont 44 % étaient immigrées, ce qui suggère aux lecteurs un peu rapides que la proportion d’immigrés sera bientôt de cet ordre dans la société française. Or ça n’a rien à voir : en effet la population française n’augmentera bientôt plus naturellement, c’est-à-dire que le vieillissement de la population entraînera un nombre de décès égal à celui des naissances. Supposez qu’il n’y ait alors qu’un seul immigré, il fera 100 % de l’accroissement, alors que l’immigration aurait disparu.

De même, quelques vidéos montrant des migrants essayant de traverser la Méditerranée sont présentées pour renforcer la crainte d’une invasion. En fait, de janvier à novembre 2020, d’après Frontex, l’arrivée de migrants illégaux dans l’Union européenne a été de 114 000 personnes soit le chiffre le plus bas depuis six ans et en baisse de 10 % par rapport à 2019. Un chiffre annuel de 150 000, même répété chaque année, reste très faible par rapport aux 500 millions d’Européens, et surtout, une fois de plus, suppose que ces 150 000 personnes forment un bloc hostile et inintégrable. Cela alors que la plupart des arrivants doivent travailler le plus vite possible pour rembourser leurs dettes, les emprunts de la famille ayant payé les passeurs.

Le nombre de musulmans en France

Les mêmes chiffres imaginaires ayant pour objectif d’effrayer les lecteurs concernent le nombre de musulmans en France. Il n’existe certes pas de statistiques officielles ethniques ou religieuses, mais les sondages sont nombreux. À la question « vous considérez-vous comme musulman ? » trois millions de personnes ont répondu positivement en 2016, ce qui est très inférieur aux chiffres de 10 ou 20 millions qui circulent. C’est très inférieur également au nombre d’immigrants de pays musulmans augmentés de leur descendance, ce qui signifie que plusieurs millions de personnes d’origine musulmane ne le sont plus aujourd’hui. Vous trouverez les précisions et leur source dans mon précédent article sur l’immigration.

Je rappelle une fois de plus que dire qu’un djihadiste et un médecin de descendance africaine « ça fait deux musulmans », montre qu’un chiffre global ne signifie pas grand-chose.

Autre annonce biaisée destinée à frapper les esprits : 18 % des nouveau-nés de 2016 auraient un prénom arabo-musulman, Mohamed venant au premier rang.

Mais si l’on remonte à l’étude initiale de l’INSEE, il s’agit non pas de prénoms arabo-musulmans, terme qui serait étonnant de la part d’un organe officiel, mais de prénoms « non français ».

D’ailleurs, si l’on se penche sur cette liste de prénoms on y trouve Adam, Ismaël, Aya (prénom en général chrétien en Côte d’Ivoire), ou pour les filles, Sofia (la sage, comme Sophie), Nour (la lumière en arabe), Maryam (Marie) qui sont soit arabes mais pas particulièrement musulmans, soit ni l’un ni l’autre. Et l’INSEE constate que les prénoms classiques restent les plus utilisés.

De toute façon ces 18 % sont incohérents avec les données démographiques évoquées plus haut (5 % de musulmans en 2016), et avec les deux à trois enfants par femme souvent cités, notamment par l’INSEE, pour les familles immigrées.

Enfin, dans de nombreuses familles il est d’usage de donner le prénom d’un ancêtre, ce qui ne préjuge en rien de la religion qu’aura l’enfant.

Pour conclure sur ce thème des prénoms, l’obligation de prendre un prénom dans le calendrier n’existe plus, et beaucoup de familles, immigrées ou non, choisissent des prénoms étrangers, par exemple le nom de leur artiste préféré.

Mille autres données postées sur les réseaux sociaux alimentent la paranoïa.

Vous en trouverez quelques-unes sur ce site  auxquelles on ajoute « et encore il ne s’agit que des deux premières générations » : combien en faudrait-il pour ne plus faire partie de l’immigration ?

Ces messages interprètent à leur façon différentes sources, le biais le plus fréquent étant de faire un bloc pour l’ensemble des « immigrés extras-européens et de leurs descendants ».

En oubliant qu’ils comprennent donc les Asiatiques bouddhistes ou athées, les Subsahariens chrétiens, les musulmans soufis de tous les pays (notamment du Sénégal), les très nombreux bourgeois maghrébins athées… et bien sûr des islamistes et des traditionalistes.

C’est à la police de se charger de contrer leurs actions et leurs abus, et la loi contre le séparatisme a été votée pour cela. On ne va pas bloquer 200 000 personnes chaque année pour éviter l’entrée de quelques individus, de même que nous ne fermons pas nos portes aux Italiens parce que certains d’entre eux sont mafieux.

Comme le dit ma voisine, « dans le métro il y a des pickpockets, pas forcément extraeuropéens, et ce n’est pas pour ça qu’on interdit le métro ». Je rappelle que les Roms sont européens et chrétiens.

Néanmoins, comme nous sommes en démocratie, cette paranoïa a gagné des élus, puis des gouvernants, et est remontée jusqu’à l’Union européenne.

L’Union européenne tétanisée

Plusieurs États européens exercent donc de vives pressions sur Bruxelles « pour éviter une crise analogue à celle de 2015 et qu’on ne recommence pas à ouvrir de corridors humanitaires », hantise du Premier ministre slovène.

Aux dernières nouvelles, le compte rendu relatif à l’Afghanistan du Conseil « Justice et affaires intérieures » de l’Union européenne qui s’est tenu le 31 août 2021 met l’accent sur la sécurité et le soutien financier aux pays situés entre l’Afghanistan et l’Europe pour qu’ils gardent les réfugiés chez eux. Et sur une augmentation des moyens financiers donnés à Frontex pour bloquer toute entrée en Europe.

Il est temps de sortir d’un côté de la paranoïa et des infox, et de l’autre de la présentation victimaire et anti-assimilation à des fins révolutionnaires, pour enfin s’attaquer aux vrais problèmes.

Les vrais problèmes à affronter

IIs sont nombreux et demanderaient beaucoup de développements. Ayant traité la plupart de ces sujets dans de précédents articles, je vous y renvoie après les brèves introductions ci-après.

Pourquoi des extra Européens ?

Dire que l’on préférerait une immigration européenne suppose qu’elle existe. Certes, l’Allemagne reçoit beaucoup d’Italiens et de Balkaniques, la France beaucoup de Portugais, Italiens, Espagnols, etc. mais c’est déshabiller Pierre pour habiller Paul : le Portugal, l’Espagne et l’Italie vont s’écrouler : dans ce dernier pays la population diminue, il n’y a eu que 404 000 naissances en 2020 (donc avant les neuf mois suivant le Covid) contre plus de 750 000 en France pour une population du même ordre de grandeur : les jeunes Italiens sont en Allemagne ou en France.

La démographie et les retraites

Bientôt il faudra que l’Allemagne et la France financent les caisses de retraite de l’Italie et du Portugal, puis leurs infrastructures, etc. en plus de leurs propres besoins pourtant criants dans ce domaine (voir par ailleurs mes articles sur les retraites).

Quant aux pays balkaniques, non seulement ils vont rapidement vers les mêmes problèmes que l’Italie et Portugal, mais de plus ils sont largement musulmans (Bosnie, Albanie, Kosovo, une partie du Monténégro…), donc doublement extra européens du point de vue des anti-immigrations français ou européens.

En résumé, les migrants compensent partiellement le manque d’adultes nationaux d’âge actif suite à la chute de la fécondité européenne. Quand on ne veut plus avoir d’enfants, il faut accepter que des boulangers et les infirmières viennent d’ailleurs.

Le manque de bras et de cerveaux

Prenons le problème à l’envers et supposons qu’il n’y ait pas eu d’immigration.

On manquerait alors de cuisiniers, agents de sécurité, maçons ou employés de maison. Ce sont des emplois boudés par les Français du fait des horaires à rallonge, du port de charges lourdes ou du travail en horaires décalés.

En 2017, un de ces emplois sur dix était occupé par une personne née à l’étranger (donc sans parler de la deuxième génération et des suivantes). Plus précisément il s’agit de 39 % des employés de maison, principalement portugais, 28 % des agents de gardiennage et de sécurité, 27 % des ouvriers non qualifiés du gros œuvre du BTP (maghrébins et subsahariens pour ces deux derniers groupes).

Les immigrants sont aussi surreprésentés dans l’hôtellerie, la restauration, la santé (maghrébins et subsahariens pour ces trois derniers groupes) la logistique et les transports. Bref des métiers souvent pénibles et dans lesquels les entreprises ont aujourd’hui du mal à recruter.

Mais il n’y a pas que ces métiers. Les immigrés sont également nombreux chez les informaticiens (maghrébins et asiatiques), les ouvriers qualifiés du gros œuvre du bâtiment, du textile et du cuir.

(Tout cela est extrait d’un article des Échos du 2 juillet citant une étude de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail.)

En conclusion, s’ils n’avaient pas été là, nous nous serions bien sûr adaptés mais l’équilibre aurait été trouvé à un niveau inférieur, qu’il s’agisse du confort au travail, du pouvoir d’achat des salaires, des prestations sociales ou des retraites. Car ce qui compte c’est la production de biens et de services, la monnaie et la finance ne sont que l’huile dans le moteur.

Les insuffisances de notre scolarité générale et professionnelle 

Pour produire et intégrer, les deux allant largement de pair, il faut avoir un niveau scolaire suffisant, que ce soit pour des manœuvres ou pour des ingénieurs informaticiens.

Or les enquêtes internationales montrent une dégringolade de notre niveau général, notamment en mathématiques, ce qui est une catastrophe pour l’avenir.

Et cette baisse de niveau ne provient pas des migrants, car leur niveau scolaire déclaré à l’entrée est en gros le même que celui de la population française, puisque ce ne sont pas les plus pauvres et les moins instruits qui migrent. Ces derniers se contentent d’aller dans la ville voisine de leur pays.

Les lois sur l’immigration

Elles poussent au mariage au pays : « n’oublie pas ton cousin ou ta cousine : en te mariant, tu leur donneras la possibilité d’entrer en France ». Outre le fait de repartir à chaque fois à zéro dans l’intégration et l’assimilation, dans le cas des filles, cela mène à des mariages forcés ou des drames familiaux, alors que la quasi-totalité qui travaillent ont souvent des projets avec leurs collègues.

Par ailleurs, ces lois ne sont pas conçues en vue d’une intégration par le travail. Pour cette dernière il faudrait que les employeurs aient leur mot à dire dans l’acceptation des demandes d’immigration, avec en contrepartie une obligation d’aide à l’intégration.

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