Éducation : chronique ordinaire d’un désastre annoncé

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La question de l’égalité a pris partout le pas sur celle de la qualité.

Par Nathalie MP Meyer.

Les résultats 2019 du classement scolaire international TIMSS viennent de tomber et c’est une véritable gifle, une de plus, pour nos experts en pédagogisme, pour le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et pour le président de la République Emmanuel Macron.

Des résultats catastrophiques

Qu’on parle des élèves de CM1 ou des élèves de 4ème, qu’on parle de mathématiques ou de science, la France poursuit inlassablement sa dégringolade éducative.

Le classement TIMSS (pour Trends in International Mathematics and Science Study) est réalisé tous les quatre ans par un organisme international indépendant à but non lucratif auprès des élèves de CM1 (Grade 4) et de 4ème (Grade 8) originaires de plus de 60 pays (64 en 2019).

La France y a participé en 1995, première année de l’étude, puis en 2015, mais uniquement pour les CM1, puis à nouveau en 2019 pour les deux niveaux et les deux matières examinées. Lors de cette dernière évaluation, 4186 élèves de CM1 et 3874 élèves de 4ème ont été testés.

Comme on peut le voir dans les tableaux ci-dessous, et comme d’habitude, Singapour domine tout le monde de la tête et des épaules. Les principaux pays d’Asie de l’Est tels que Japon et Corée du Sud suivent de près, mais l’Angleterre, l’Allemagne ou les États-Unis ne déméritent pas.

Pour sa part, la France se situe en dessous du point central de l’étude (500) et nettement en deçà des moyennes internationales (UE ou OCDE) dans les quatre cas de figure :

En CM1, avec un score de 485 en maths pour une moyenne de l’Union européenne de 527 et un score de 488 en science pour une moyenne de 522, elle occupe même le dernier rang des pays européens.

En classe de 4ème, elle n’est plus qu’avant-dernière de l’UE en maths (483) grâce à la Roumanie (479) et avant-avant-dernière en science (489) grâce à Chypre (484) et encore une fois la Roumanie (470).

Petit résumé des résultats du classement TIMSS 2019 :
Sources : TIMSSMoyennesNiveau avancé.

Élèves de CM1 (classement maths à gauche, science à droite) :

éducationéducation

 

Élèves de 4ème (idem) :

La comparaison dans le temps n’est pas plus flatteuse pour la France. Aucune amélioration à signaler depuis 2015. À l’époque, nos élèves de CM1 avaient obtenu 488 points en mathématiques et 487 points en science, soit peu ou prou ce qu’ils ont été capables d’atteindre aujourd’hui. Singapour caracolait déjà à la première place avec 618 points en maths contre 625 aujourd’hui et les moyennes de l’étude et de l’Union européenne se situaient déjà à 500 et 527 points respectivement en mathématiques.

Quant aux 4ème, ils n’avaient pas été évalués depuis la première vague TIMSS de 1995. La chute est brutale : c’est un recul moyen de 47 points qu’ils enregistrent en 24 ans. Comme les élèves de 5ème évalués aussi en 1995 étaient 46 points en dessous des 4ème, on est bien obligé d’en déduire que le niveau des 4ème d’aujourd’hui correspond au niveau des 5ème de 1995.

Pourtant, cela fait pas mal d’années que les ministres successifs de l’Éducation nationale nous l’assurent : le niveau monte ! Il suffit de regarder les résultats du Bac !

Autre point extrêmement préoccupant qui augure d’un avenir scientifique et technologique assez sombre pour la France, les élèves français brillants en maths sont proportionnellement très peu nombreux.

Cela est vrai à l’échelle européenne, où la part des élèves de niveau avancé est seulement de 11 % quand elle dépasse les 50 % à Singapour et les 30 % au Japon, mais c’est simplement catastrophique en France : seuls 3 % des élèves de CM1 et 2 % des élèves de 4ème parviennent au niveau avancé1 comme indiqué dans les graphiques du journal Le Monde.

Tout cela n’est malheureusement pas nouveau. Les classements internationaux qui s’intéressent à un plus large éventail de matières (PISA 2015 et 2018) et à la compréhension et à la maîtrise de l’écrit (PIRLS 2016) ne sont pas plus favorables à la France. En 2015, les élèves français étaient médiocres dans le classement PISA, et en 2018, ils stagnaient – dans la médiocrité, donc.

Mais à la rentrée 2017, on a vu arriver Jean-Michel Blanquer et on a cru un instant que c’était le moment où la France allait enfin renverser la vapeur. Le ministre disait vouloir renouer avec une pédagogie éprouvée, il disait vouloir remettre les savoirs fondamentaux lire-écrire-compter au cœur des enseignements.

La méthode de Singapour, notamment en mathématiques, n’était plus écartée d’une main dédaigneuse avec une remarque perfide sur la pression infâme que subissent les pauvres élèves asiatiques. Il était même question de s’en inspirer pour redonner aux élèves l’envie des maths. Notre médaillé Fields Cédric Villani, accessoirement député LREM puis non inscrit, et l’inspecteur général Charles Torossian furent chargés de trouver comment donner le goût des maths aux enfants.

De la même façon, le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaire, le retour à la méthode syllabique pour la lecture – alors que la méthode globale a destructuré tant d’enfants, la dictée quotidienne pour l’attention et l’orthographe, la lecture à voix haute – autant de bonnes idées qui ne demandaient plus qu’à être mises en œuvre.

Est-il trop tôt pour en voir les effets ? Ou faut-il au contraire se préparer à recevoir encore beaucoup de ces résultats éducatifs absolument affligeants ?

Comme le présent résultat traite de mathématique et de science, l’explication généralement avancée pour expliquer la débâcle française du jour consiste à dire que 80 % des instituteurs sont issus des filières littéraires et sciences humaines. Peu à l’aise avec les maths, trop rapidement formés à cette matière, ils ne sont pas en mesure de donner confiance et curiosité à leurs élèves.

De façon plus générale, puisque c’est en réalité le niveau dans toutes les matières qui pose problème, j’aurais surtout envie de dire que plus le niveau des élèves baisse, plus le niveau des futurs enseignants baisse et plus le niveau des futurs élèves s’en ressentira et s’en ressent déjà négativement.

Mais au-delà de ce point particulier, j’aimerais évoquer trois autres aspects, qui n’ont pas évolué depuis des années, bien au contraire, et qui me semblent constituer les principaux obstacles de principe à toute amélioration du niveau de notre système d’instruction.

Le mammouth de l’Éducation nationale

Tout d’abord, l’Éducation nationale est un monopole d’État absolument énorme, un mammouth, comme disait avec justesse Claude Allègre – un mammouth perclus d’immobilismes qui se traîne péniblement dans ses habitudes et qu’on ne fait pas gambader à la demande.

Elle reste une énorme machine extrêmement coûteuse, alourdie par un syndicalisme plus idéologique que pratique, ce qui la rend inapte à répondre de façon souple et diversifiée à tous les profils d’élèves, les plus intellectuels comme les plus disposés à se tourner vers des filières pratiques.

Or rien n’est entrepris pour casser ce monopole destructeur. Rien n’est entrepris pour faire émerger des idées novatrices.

Le peu d’autonomie, le peu de liberté d’enseignement qui existent dans notre système éducatif sont même menacés par le projet de loi sur les « séparatismes » qui sera examiné aujourd’hui en Conseil des ministres.

Il est en effet question d’interdire l’école à domicile (sauf problèmes graves de santé) et d’encadrer encore plus les établissements privés hors-contrat qui le sont déjà énormément2.

La maladie de l’égalitarisme à l’Éducation nationale

Ensuite, l’Éducation nationale, comme tout ce qui se fait en France à bien des égards, est malade d’égalitarisme. Depuis qu’en 1985, Jean-Pierre Chevènement donnait à la France l’objectif d’amener « 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat d’ici à 2000 », le nivellement par le bas est devenu la règle de la réussite.

Dans son idée, il s’agissait probablement d’améliorer le système et non pas de le tuer. Mais très concrètement, le travail, l’effort, le soin de se perfectionner et de se cultiver ont été complètement dévalorisés puisque les échecs du pédagogisme ainsi qu’un certain clientélisme électoral ne permettaient pas d’atteindre l’objectif sans abaisser en permanence les exigences.

Résultat des courses, on a eu un taux de réussite au bac de 95,7 % cette année, après 88 % en 2019 et 2018. Rien qu’à lire ces chiffres mirobolants, on sent que quelque chose ne va pas. Ce que les piteux résultats des classements internationaux nous confirment année après année sans ménagement – mais sans nous faire réagir non plus.

Éducation nationale : Égalité vs qualité

Enfin, la question de l’égalité a pris partout le pas sur celle de la qualité. Vous pensez qu’il faudrait chercher à remettre du niveau dans les enseignements et de l’efficacité dans les méthodes d’apprentissage, qu’il faudrait œuvrer à restaurer l’autorité des professeurs et revenir à une sélection fondée sur le mérite scolaire des élèves et seulement lui ?

Eh bien pas du tout. Il n’est question que de points bonus pour les boursiers dans l’enseignement supérieur et à l’entrée des grandes écoles ; il n’est question que de « prétextes inclusifs » et de « rituels positifs » comme la semaine du goût à l’école qui permettrait à « chaque parent d’apporter une spécialité culinaire de son pays » – une des brillantes idées de la député LREM Aurore Bergé ; et il n’est question que de l’accès des filles aux filières scientifiques – et tant pis si le niveau de ces mêmes filières est de plus en plus désolant.

Bref, tout est en place pour le désastre. Ça promet.

Sur le web

  1. Lecture et éléments complémentaires : en CM1 en maths, 85 % des élèves atteignent le niveau bas (donc 15 % des élèves n’ont pas ce niveau), 57 % atteignent le niveau intermédiaire, 21 % le niveau élevé et enfin 3 % le niveau avancé.
  2. À noter que le Conseil d’État ayant alerté le gouvernement sur une possible inconstitutionnalité de ces mesures, le texte pourrait être assoupli.
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